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La fascinante vie sexuelle des plantes

On nous l’avait montré à l’école: l’abeille va chercher du pollen dans une fleur et la transporte à une autre, assurant la pollinisation. Ainsi fécondée, la fleur donnera naissance à des graines et les graines, à de nouvelles plantes. Ainsi va la vie sexuelle des plantes… en général. Mais il y a beaucoup plus que cela!

Va le bon vent

Ce ne sont pas toutes les fleurs qui sont pollinisées par les abeilles et d’autres insectes. Environ 20% des fleurs sont pollinisées par le vent, notamment chez les graminées et les conifères, mais aussi plusieurs bois durs, comme les chênes, les bouleaux et les érables. Pour s’assurer que le pollen se rend à la bonne fleur, ces végétaux doivent lancer de vastes quantités de pollen dans l’air dans l’espoir qu’au moins un grain de pollen atterrira sur une fleur réceptive. Cela peut paraître tout un coup de dés, mais en fait, la plupart des fleurs anémophiles (ainsi appelle-t-on une fleur pollinisée par le vent) seront fécondées.

L’herbe à poux est un bon exemple de plante anémophile. Photo: Meneerke bloem.

Les fleurs anémophiles n’ont pas besoin d’être attrayantes, car elles n’ont pas à attirer un pollinisateur et sont ainsi habituellement de couleur terne – verte ou brune, parfois jaunes quand elles portent du pollen – et sans pétales.

Cette énorme production de pollen transportée par le vent est la source des allergies saisonnières chez l’humain. L’herbe à poux (Ambrosia artemisiifolia), avec ses fleurs vertes bien insignifiantes, mais son pollen si dérangeant, est un exemple d’une plante anémophile typique.

Un coup d’épée dans l’eau

Curieusement, certaines plantes sont pollinisées par l’eau. Il s’agit de plantes aquatiques, bien entendu, et le pollen est transporté par les courants. Cette méthode semble peu efficace, car la plupart des plantes aquatiques se multiplient davantage par drageonnement que par semences.

Tout pour plaire

Les fleurs pollinisées par les insectes (ou par les mammifères ou les oiseaux) sont rarement allergènes. Au contraire, elles ne gaspillent pas leur pollen à le faisant distribuer par le vent, mais attendent un pollinisateur… et tous les moyens sont bons pour en attirer un. Certaines dégagent un parfum suave alors que d’autres s’embellissent de pétales colorés ou se remplissent d’un nectar sucré… et plusieurs utilisent les trois stratégies. La compétition est souvent féroce, car il y a plus de fleurs que d’insectes pollinisateurs, et alors les trucs pour attirer la bonne hôte se multiplient.

Photo: Getty Images

Les marguerites et leurs parents de la famille des Astéracées offrent deux sortes de fleurs. Les fleurs extérieures, appelées rayons, sont longues et colorées, mais souvent stériles: elles servent à attirer les insectes dans un premier temps puis, quand ces derniers approchent la fleur, de piste d’atterrissage. Une fois qu’un insecte y atterrit, les Astéracées présentent à l’insecte une foule de minuscules fleurs fertiles formant un disque central. En se penchant pour aller chercher le nectar au fond de chaque fleur, l’insecte ramasse du pollen par accident. Cette combinaison de «piste d’atterrissage» et de «fleurs très serrées» plaît aux insectes un peu paresseux, qui aiment atterrir et rester longuement sur une fleur, comme les papillons et les mouches.

Des instructions précises

Souvent l’insecte qui atterrit sur la fleur reçoit des instructions très spécifiques: des nervures de couleur contrastante servent de flèche et disent «le nectar est par ici». Chez l’iris, par exemple, des nervures dirigent l’insecte dans un tube nectarifère où, en passant, du pollen lui colle sur le corps. Il boit sa part de nectar, puis vole jusqu’à une autre fleur. En atterrissant, il rencontre un stigmate en forme de tapis. Le stigmate est collant et le pollen s’y agrippe, ce qui assure la fécondation de la fleur… et l’insecte recommence son passage dans le tube pour assurer une fécondation future.

Photo: Getty Images

Souvent, ces nervures sont bien visibles dans la gorge de la fleur, mais parfois elles semblent absentes. Très souvent, elles sont bel et bien présentes, mais nous ne les voyons pas, car elles sont de couleur ultra-violette, une teinte que l’œil humain n’aperçoit pas, mais qui est très visible pour les insectes, notamment les abeilles.

Parfums nocturnes et pétales blancs

Certaines fleurs s’épanouissent la nuit, comme le tabac odorant (Nicotiana sylvestris) et la belle-de-nuit (Ipomoea alba). Presque inévitablement, ces fleurs sont de couleur pâle – rose pâle, jaune pâle et, avant tout, blanches – et aussi fortement parfumées, mais seulement la nuit. Pourquoi? D’abord, leur odeur pénétrante est emportée par le vent, attirant des papillons de nuit de jusqu’à 1 km de distance. Mais quand l’odeur est diffusée, l’insecte peut arriver à proximité de la fleur sans pouvoir la trouver. Or, les couleurs pâles reflètent la lumière dégagée par la lune et sont ainsi bien visibles la nuit, permettant aux papillons de les trouver à coup sûr.

La belle-de-nuit (Ipomoea alba) attire les papillons de nuit. Photo: Getty Images

Des généralistes et des mutualistes 

La majorité des fleurs ont des mœurs un peu légères: elles acceptent indifféremment presque n’importe quel pollinisateur. Alors, il leur faut produire beaucoup de nectar (la récompense préférée de la plupart des pollinisateurs) afin d’attirer beaucoup de visiteurs et aussi beaucoup de pollen, car seulement certains transporteront le pollen jusqu’à une autre fleur de la même espèce, assurant ainsi la fécondation de la fleur. Les marguerites déjà mentionnées sont de ce groupe de généralistes.

Mutualistes

D’autres ont développé des stratégies spécifiques pour assurer les services d’un pollinisateur, tellement spécifiques qu’il arrive que la fleur ne puisse être pollinisée que par une seule espèce d’insecte. L’avantage d’une relation aussi exclusive est que la fleur peut produire moins de fleurs et moins de nectar, une nette économie d’énergie, sachant que son hôte n’ira pas le gaspiller sur une fleur d’une autre espèce. Le désavantage est que, si l’insecte devient rare ou disparaît, la plante n’aura plus aucun moyen pour se reproduire. C’est une relation symbiotique ou mutualiste: la fleur profite de l’insecte pour se faire polliniser et elle nourrit ainsi l’insecte avec son nectar, son pollen ou d’autres aliments.

La lobélie cardinale attire les colibris à gorge rubis. Photo: Getty Images

La jolie lobélie cardinale (Lobelia cardinalis) de nos boisés humides est un bon exemple. Elle produit de longues fleurs tubulaires rouges, mais peu d’insectes ont une trompe assez longue pour atteindre le nectar. Pire, les insectes ne voient pas la couleur rouge. Ainsi, la lobélie cardinale n’est pollinisée que par un animal qui voit bien le rouge et qui a un bec de précisément la bonne longueur: le colibri à gorge rubis.

Gentiane d’Andrews (Gentiana andrewsii). Photo: Hugowolf

La fleur bleu foncé de la gentiane d’Andrews (Gentiana andrewsii), encore une plante indigène, reste solidement fermée: aucun insecte ne peut la pénétrer. Sauf un: le bourdon. Il atterrit sur la fleur et force son entrée, repartant le dos plein de pollen.

D’autres exemples

Les yuccas (Yucca spp.) ne peuvent être pollinisés que par le papillon du yucca, seule espèce capable de pénétrer leur fleur complexe. L’insecte pond même ses œufs dans l’ovaire de la fleur et les larves se nourrissent des graines du yucca… mais pas toutes. Il en reste toujours assez pour assurer la multiplication du yucca. On parle donc de relation symbiotique: chacun y trouve son compte. Certains yuccas sont cultivés au Québec, mais comme ils n’y sont pas indigènes, leur papillon n’est pas présent. Ainsi, elles fleurissent en vain et ne produisent jamais de graines.

Datura (Datura spp.). Photo: Getty Images

Le datura (Datura spp.) n’est parfumé que la nuit et attire les papillons de nuit comme pollinisateurs. Son nectar contient un stupéfiant qui plaît au papillon: une fois qu’il y a goûté, il en veut plus. À force de fréquenter des fleurs de datura, il peut devenir tellement accro de leur nectar qu’il refusera de polliniser toute autre fleur.

Quand la fleur est un leurre

Plusieurs fleurs ont trouvé une technique intéressante: elles promettent la lune, mais ne donnent rien en retour. Ainsi, elles seront pollinisées sans devoir offrir du nectar, une denrée coûteuse à produire.

Mimétisme

Souvent, elles ont appris à ressembler à une autre fleur riche en nectar: on appelle cela le mimétisme. L’insecte, croyant avoir flairé une bonne affaire, pénètre la fleur, mais en ressort bredouille… sauf pour le pollen qu’il a ramassé par accident. L’orchidée Epidendrum radicans imite ainsi à la perfection la coloration jaune et orange des fleurs du lantana (Lantana camara), riches en nectar. Ainsi les insectes visitent et pollinisent volontiers l’orchidée… qui ne leur donne strictement rien à manger.

Orchidée Epidendrum radicans. Photo: Dick Culbert
Lantana camara. Photo: Dorsey Marston

Par l’odeur

D’autres orchidées, comme l’orchidée abeille (Ophrys apifera), vont plus loin: elles imitent à la perfection la femelle d’un insecte spécifique, non seulement par leur forme, mais par leur couleur et même leur odeur. L’insecte mâle, trouvant la fleur à son goût, essaie de copuler avec la fleur, mais repart frustré… avec une charge de pollen en plus. Il n’est pas plus intelligent qu’il faut, car s’il voit une autre fleur de la même espèce, il essaiera encore de copuler… et ainsi transportera le pollen nécessaire à la fécondation de la fleur.

Chou puant (Symplocarpus foetidus). Photo: Rubisco4

Le chou puant (Symplocarpus foetidus) de nos forêts appartient également à ce groupe profiteur. Il produit une énorme inflorescence brune d’allure peu appétissante qui sent, de plus, la charogne. Pour parfaire cette imitation, l’inflorescence dégage de la chaleur, imitant d’autant plus la viande en putréfaction. Les abeilles sont rebutées, les papillons aussi, mais les mouches à charogne la visitent goulûment et pondent même leurs œufs au sein de l’inflorescence. Malheureusement, les larves qui en émergent ne trouveront pas de chair pourrie à manger et mourront. Triste fin pour la mouche, mais heureux accomplissant pour le chou puant, car ses graines sont désormais fécondées!

Ainsi va-t-il dans le monde végétal: quand il s’agit de sexe, tous les moyens sont bons. Heureusement que les humains sont plus scrupuleux!


Larry Hodgson a publié des milliers d’articles et 65 livres au cours de sa carrière, en français et en anglais. Son fils, Mathieu, s’est donné pour mission de rendre les écrits de son père accessibles au public. Ce texte a été publié à l’origine dans Le Soleil.


  1. Merci !
    Je transmets vite tout ce savoir passionnant à mes petits-enfants. Enfin j’essaie !

  2. TRÈS INTÉRESSANT
    MERÇI

  3. bjr – cf « la fascinante vie sexuelle des plantes » – c’est avec grand plaisir que j’ai lu cet article qui m’a rappelé un documentaire vu dans mon enfance (j’ai 78 ans) et que je recommande aux intéressés ; il s’agit de « l’aventure des plantes » du regretté jean-marie pelt, homme d’une immense culture doublée d’une grande sensibilité et d’humour, qui a sans doute rejoint larry au paradis des botanistes ! le documentaire est accessible sur internet, au moins partiellement… bon visionnage ! bien à vous

  4. Quelle belle histoire si joliment racontée, il y a plein de bourdons chez nous, je les observe butiner le cosmos, les framboises et les fleurs de courges…