Jacqueline et le jujubier
Nous sortions de notre maison de location, juchée sur une pente abrupte aux Anses-d’Arlet, pour descendre vers la petite plage de cette commune martiniquaise. En quittant la cour, j’ai aperçu une dame munie d’un cueille-fruits, un panier fixé au bout d’un manche télescopique, utilisé pour récolter les fruits en hauteur. Curieux, je me suis arrêté pour en apprendre davantage.
Il m’a fallu attendre un peu avant d’obtenir des réponses, car Jacqueline (nom fictif) avait beaucoup à raconter sur sa vie et sa famille. Elle travaillait dans une école. Elle avait un fils et une fille, et aussi des chèvres que j’avais croisées la veille sur l’un des mornes entourant le quartier où nous logions. Il lui arrivait parfois de s’en faire voler une, mais elle disait s’y être résignée: ceux qui volaient devaient sans doute avoir faim.
Finalement, j’ai pu lui demander quels étaient les fruits qu’elle cueillait: de petites pommettes à peine plus grosses qu’une cerise, jaunes puis brun rouge à maturité. Des jujubes, me dit-elle. Quelle surprise de découvrir que des fruits portant le nom d’une friandise populaire poussaient sur un arbre bien réel, dans une cour urbaine, avec très peu de soins, mis à part une taille occasionnelle pour éviter que les branches n’empiètent sur la ruelle et ne nuisent à la circulation!
Jacqueline ne s’est pas gênée pour nous en offrir. Elle en avait tant qu’elle ne savait plus quoi en faire. Les fruits jonchaient parfois la rue, picorés par les poules des voisins ou par les oiseaux sauvages, omniprésents sur l’île. Les jujubes, aussi surnommés pommes surettes, contrairement aux friandises, ne sont que légèrement sucrés, avec une saveur rappelant, à mon avis, un mélange de pomme et de poire, et une texture bien croquante.
Un arbre résilient et discret
Originaire d’Asie, le jujubier est un arbre fruitier ancien, remarquablement résilient, qui a appris à perdurer loin de son territoire d’origine. En Martinique, l’arbre que l’on appelle couramment jujubier est le plus souvent Ziziphus mauritiana, une espèce tropicale bien adaptée à la chaleur et à la sécheresse. Il tolère sans difficulté les sols pauvres et les expositions très ensoleillées, demande peu d’entretien une fois établi et peut rester productif pendant des décennies. Cette capacité d’adaptation explique sa présence discrète, mais durable dans certains jardins familiaux.
Conditions de culture et rusticité
Pour bien se développer, le jujubier exige avant tout du plein soleil et un sol bien drainé. Il tolère les sols pauvres ou caillouteux, mais supporte mal l’humidité stagnante. Il a besoin d’étés chauds et longs pour que les fruits arrivent à maturité. Une fois enraciné, il demande très peu d’arrosage, peu de fertilisation et seulement une taille occasionnelle. C’est un arbre frugal, mais très dépendant du climat hivernal.
La rusticité du jujubier se situe jusqu’en zone 6, parfois zone 5 selon les variétés. C’est pourquoi il ne survit habituellement pas aux hivers québécois. Toutefois, certaines sélections de Ziziphus jujuba, comme ‘Winter Delight’™, introduites depuis le nord de la Chine, par l’entremise de l’Oregon, repoussent légèrement ces limites. Cette variété, annoncée rustique en zone 5 à 6, permet d’expliquer la présence exceptionnelle de quelques jujubiers sur la rive sud de Montréal. Peut-être y aura-t-il des variétés encore plus rustiques à l’avenir?
La floraison du jujubier est discrète, composée de petites fleurs jaune verdâtre riches en nectar, appréciées des pollinisateurs. La plupart des jujubiers sont autofertiles, bien que la présence d’un autre cultivar puisse améliorer la récolte. Une fois mature, l’arbre est très productif, sans alternance marquée. Il se distingue aussi par une excellente résistance aux maladies et aux insectes, ce qui permet une culture sans traitements dans la majorité des contextes où il est bien adapté.
Pourquoi le jujubier a-t-il été oublié et pourquoi revient-il?
La culture du jujubier était autrefois largement répandue pour ses fruits comestibles et ses usages médicinaux, bien avant l’apparition de la friandise moderne. Les jujubes étaient consommés frais, lorsqu’ils étaient encore croquants et légèrement sucrés, ou séchés, stade auquel leur chair devenait plus concentrée en sucres, avec une texture rappelant celle de la datte. Séchés, ils se conservaient longtemps et constituaient une réserve énergétique appréciée.
On transformait aussi les fruits en sirops, en pâtes sucrées et en décoctions, particulièrement utilisées pour adoucir la gorge, calmer la toux et favoriser le sommeil. Dans plusieurs traditions, le jujube faisait partie de la pharmacopée populaire, autant en Asie qu’en Méditerranée, où l’arbre s’était propagé très tôt par les routes commerciales. Ces préparations portaient déjà le nom de jujubes.
Avec l’industrialisation de l’alimentation, ces recettes ont été simplifiées, puis détachées de leur ingrédient d’origine. Le fruit a progressivement été remplacé par du sucre, des agents gélifiants et des arômes, tandis que le nom est demeuré. Le jujube est ainsi devenu une friandise largement diffusée, alors que le fruit réel et l’arbre qui le produisait disparaissaient peu à peu du quotidien et des vergers.
Peu spectaculaire sur le plan ornemental et moins rentable dans les systèmes agricoles intensifs, le jujubier a été supplanté par des arbres plus faciles à standardiser. Pourtant, ses usages anciens – alimentaires et médicinaux – résonnent fortement avec les préoccupations actuelles. Sa longévité, sa faible exigence en entretien, sa productivité et sa résilience climatique en font aujourd’hui un arbre particulièrement cohérent avec les principes de la permaculture, des forêts nourricières et des aménagements comestibles durables.
Jacqueline et son jujubier
Quelques jours plus tard, j’ai recroisé Jacqueline en revenant d’une randonnée sur la montagne où paissaient ses chèvres. Je me suis souvenu que c’était le jour de son anniversaire; je le lui ai souhaité, et elle m’a raconté l’appel téléphonique qu’elle avait eu tôt le matin avec son fils et sa fille, tous deux installés en France.
En l’écoutant, je me suis d’abord demandé pourquoi ses enfants quitteraient un tel paradis. Puis j’ai réalisé qu’en choisissant de vivre dans l’une des plus grandes villes du Canada plutôt qu’à la campagne, j’avais fait un choix semblable: celui de la carrière, de la commodité, mais aussi de l’amour. Un choix déchirant, dont je prends conscience chaque fois que je quitte les paysages naturels éblouissants de mon pays pour retrouver mon quatre et demi douillet.
En sortant de la maison, je croisais souvent Jacqueline et le jujubier. Peu à peu, je me suis mis à réfléchir à leurs trajectoires. Le jujubier, originaire d’Asie, a probablement été introduit en Martinique à l’époque coloniale par les routes commerciales européennes. Et l’on ne peut visiter un endroit comme celui-ci sans se rappeler que la population martiniquaise est en grande partie descendante de personnes réduites en esclavage, amenées ici pour la culture de la canne à sucre.
Bien sûr, aucun arbre ni aucune personne ne peut porter à lui seul le poids de l’histoire humaine. Pourtant, cet arbre venu d’ailleurs et cette femme dont la famille est aujourd’hui dispersée m’ont semblé raconter, chacun à leur manière, une même réalité: celle des déplacements, des enracinements imparfaits et des liens qui persistent malgré la distance.
Des histoires qui perdurent
Savoir que le jujubier peut parfois survivre jusque sous des climats plus froids, loin de son territoire d’origine, m’a donné l’impression que ces histoires ne sont jamais complètement éteintes. Ni celle de l’arbre ni celle de Jacqueline et de sa famille. Les trajectoires se prolongent, se transforment, parfois là où on ne les attendait pas.
La Martinique, département français, se vide peu à peu tout comme les campagnes du Québec. Les paysages demeurent, mais les trajectoires se déplacent. Le jujubier et Jacqueline témoignent, chacun à leur façon, d’un monde où plantes et humains voyagent ensemble, se réinventent et se transforment, redessinant sans cesse le territoire, pour le meilleur et pour le pire.









Magnifique témoignage empreint de profondes réflexions. Bravo Mathieu !
Ce que vous nous écrivez montre qu’on peut (et devrait) toujours regarder au delà de son petit jardin! Toutes les cultures du monde méritent notre curiosité et notre sympathie. Bien intéressante approche.
… Beaucoup de jujubiers à La Réunion aussi.
très intéressant et instructif. Je n’aurais jamais imaginé des jujubiers au Canada !
Un fort beau texte ce matin de Mathieu en Martinique. Merci pour le Jujubier que je ne connaissais pas.
Dommage que les photos soient a contre-jour.
Merci pour ce beau texte, ma messe dominicale au creux de mon lit! Ça commence bien la journée!
Il y en a à l’île Maurice connu sous le nom de masson
Bonjour Mathieu,
Je te lis présentement depuis Fort-de-France en Martinique où nous avons loué un petit appartement pour 10 jours, pour nous évader momentanément des rigueurs de l’hiver québécois. Dans ce contexte, ton article de ce matin devient d’autant plus intéressant. 🙂
Votre façon, Mathieu, d’amener les sujets, votre style d’écriture me remplissent de contentement. Belle façon de commencer cette journée du 40e anniversaire de notre couple, en voyage au Costa Rica par-dessus le marché. Du vert tout autour.Du cadeau en plein hiver, loin de mon jardin).
Merci beaucoup ce récit de jujubiers! Récemment, je suis allée à Guadeloupe, un des départements français aussi et j’ai constaté qu’il y avait beaucoup de jujubiers qui pouvaient au bord de route, au carpe abrupte à l’aise et sans intervention des humains. Bref je suis étonnée qu’ils puisent s’implanter si loin de son pays d’origine! Et bien sûr il y a plein d’autres fruits: comme la manguier, longanes , jacquiers etc…
Merci beaucoup ce récit de jujubiers! Récemment, je suis allée à Guadeloupe, un des départements français aussi et j’ai constaté qu’il y avait beaucoup de jujubiers qui pouvaient au bord de route, au carpe abrupte à l’aise et sans intervention des humains. Bref je suis étonnée qu’ils puisent s’implanter si loin de son pays d’origine! Et bien sûr il y a plein d’autres fruits: comme la manguier, longanes , jacquiers etc…
Merci, j’ai apprécié votre récit.
Quel beau texte Mathieu!
J’aurais bien aimé voir le cueille-fruit dont vous parlez au début…
Merci en tout cas, de cette belle réflexion.
Merci pour cette évocation d’un arbre discret que j’ai parfois rencontré en parcourant les collines de ma Provence natale