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Root beer : de la racine à la bière? – Série des saveurs végétales inconnues

Connaissez-vous la racinette? Ou, plus communément, la root beer? J’ai l’impression que c’est moins populaire que ça a déjà été… Ou alors peut-être que cette boisson sucrée plaît plus aux enfants? Dans tous les cas, imaginez ma surprise quand je suis tombée sur ce breuvage en faisant mes recherches pour cette série sur les saveurs aux origines végétales méconnues et que j’ai appris que ça venait VRAIMENT d’une racine!

Mais attends Audrey! C’est une série de Noël, non?

La paparmane et la guimauve, ça fait Noël. Le Coke, à la limite, c’est quand même beaucoup lié au gros bonhomme rouge qui fait des invasions de domicile le 25, et qu’on n’a jamais attrapé! Mais la root beer, quel est son lien avec Noël? Eh bien, j’ai envie de vous dire que c’est une bonne histoire à écouter, tout simplement! Elle est rocambolesque: des arbres presque exterminés, des pirates (oui, oui!), des fortunes faites et perdues, et même une interdiction gouvernementale!

Photo: David Trinks

Installez-vous confortablement avec votre breuvage préféré et votre doudou de Noël: c’est l’heure du conte!

Le sassafras: l’arbre qui valait de l’or

Commençons par le début: qu’est-ce que le sassafras? (Oui, le «s» final se prononce, non, ce n’est pas une formule magique en fourchelangue.)

C’est un arbre de taille moyenne, le sassafras, laurier des Iroquois, ou Sassafras albidum, membre de l’ancienne famille des lauriers. Ce qui le rend unique? Ses feuilles! Sur un même arbre, vous pouvez trouver des feuilles de trois formes différentes: des ovales simples, des feuilles en forme de mitaine (avec un pouce!), et des feuilles à trois lobes comme une patte d’oiseau. C’est le seul arbre à faire ça, ce qui le rend facile à identifier.

Photo: akilee

Mais c’est surtout sa racine qui a changé le cours de l’histoire. Quand on gratte l’écorce de la racine, l’air se remplit d’un parfum vanillé, épicé, et presque sucré. Cette odeur vient du safrole, l’huile essentielle qui donnait à la root beer son goût caractéristique.

Dans la nature, le sassafras pousse naturellement dans l’est de l’Amérique du Nord, de la Floride au sud de l’Ontario. Au Québec? On est à la limite nord de sa distribution. Quelques pépinières spécialisées en offrent (zone 5), mais c’est rare et capricieux à cultiver ici. Pas vraiment un projet de jardinier paresseux!

La mode européenne du sassafras

En 1586, Sir Francis Drake (LE pirate/explorateur/héros anglais) revient d’Amérique avec une cargaison de racines de sassafras. À l’époque, l’Europe est frappée par une terrible épidémie de syphilis et on cherche désespérément un remède. Les peuples autochtones d’Amérique utilisent le sassafras comme plante médicinale depuis des millénaires et Drake se dit qu’il y a là une fortune à faire.

Et quelle fortune! En Angleterre, le sassafras devient LA boisson à la mode. On l’appelle le «saloop», un thé foncé et épicé qu’on boit dans tous les cafés londoniens. On lui prête des vertus miraculeuses: ça guérit la syphilis (en réalité, pas du tout), ça purifie le sang, ça soigne à peu près tout!

Illustration de John Thomas Smith (London, 1839). Cette illustration a été faite plus de 200 ans après, mais le saloop a laissé des traces dans l’histoire! Crédit photo: Bishopsgate Institute

En 1602, le prix du sassafras à Londres atteint la somme hallucinante de 336 livres sterling par tonne. Pour vous donner une idée, un petit fermier gagnait environ £2– £8 par an à cette époque. Une tonne de racines représente donc entre 42 et 168 années de travail! Une seule cargaison de racines de sassafras pouvait faire d’un capitaine un homme riche.

De la piraterie à l’extinction

Vous devinez la suite? C’est la ruée vers l’or brun! Des expéditions entières sont organisées uniquement pour aller chercher des racines de sassafras. En 1603, une expédition de Bristol part avec deux navires dans le seul but de ramener le plus de sassafras possible. Ils en trouvent en quantité phénoménale le long de ce qui est aujourd’hui le Connecticut. Un trésor énorme: il suffit de se baisser ou de lever les yeux pour trouver un sassafras.

Mais voilà le problème: ce qui intéresse, c’est l’écorce. Et pas n’importe quelle écorce: celle des racines! Les colons creusaient à la pelle autour des arbres pour arracher les racines ou ils déterraient carrément les jeunes arbrisseaux au complet.

On ne peut récolter chaque sassafras qu’une seule fois, après quoi… il meurt. Et les colons anglais en Virginie expédient d’énormes quantités de racines en Angleterre pour répondre à la demande… et s’enrichir!

Résultat? Le sassafras disparaît à une vitesse affolante. En 1602, la première cargaison pèse une tonne complète. En 1626, soit seulement 24 ans plus tard, les sources rapportent que les colons peinent à en trouver suffisamment pour faire une cargaison décente.

Ce grand arbre, maître de ses forêts, a été décimé, déraciné jusqu’à sa quasi-extinction dans bien des régions. C’était une catastrophe écologique avant même qu’on ait inventé le concept.

Photo: blaze9311

De l’arbre à la bouteille: naissance de la root beer

Bon, mais comment on passe du sassafras à la root beer qu’on connaît? Il faut attendre le 19e siècle, que les arbres repoussent un peu, et l’arrivée d’un pharmacien de Philadelphie nommé Charles Hires.

En 1876, Hires présente sa création à l’Exposition Centennial de Philadelphie. L’histoire raconte qu’il aurait découvert le «root tea» pendant sa lune de miel, une boisson traditionnelle autochtone faite de racines et d’herbes. Hires y voit un potentiel commercial énorme.

Mais voilà: «root tea», ça ne vend pas bien. C’est son ami, le révérend Russell Conwell, qui lui donne un conseil de génie: «Appelle ça root BEER! Ça va plaire aux mineurs de Pennsylvanie!» Et tadam! La root beer est née. (Et ne contenait évidemment aucune bière!)

La recette originale de Hires était complexe et secrète. On sait qu’elle contenait: sassafras (évidemment), thé des bois (certains m’ont parlé de la root beer dans les commentaires de l’article sur les paparmanes: vous aviez quand même un peu raison!), vanille, réglisse, gingembre, cannelle, muscade, et une dizaine d’autres ingrédients. Chaque famille qui brassait sa propre root beer avait sa recette personnelle, jalousement gardée.

Hires, qui était un génie du marketing, clame que sa boisson est The Greatest Health-Giving Beverage in the World (la meilleure boisson pour la santé au monde). Il la vend comme The Temperance Drink (la boisson de la tempérance), parfaite pour ceux qui veulent éviter l’alcool. Et vous savez quoi? Ça marche! À ses débuts, il vend surtout des sachets de poudre que les gens brassaient chez eux. La compagnie affirme avoir vendu plus d’un million de paquets dès 1891, les bouteilles de root beer prêtes à boire n’apparaissant qu’en 1893.

Magazine de 1933.

1960: le drame du safrole

Tout allait bien dans le meilleur des mondes… jusqu’aux années 1960. Des études sur des rats de laboratoire montrent que le safrole, cette huile si précieuse contenue dans les racines de sassafras, cause des tumeurs au foie. En 1960, la FDA (Food and Drug Administration américaine) prend une décision radicale: le safrole est banni de tous les aliments et médicaments commerciaux.

Bam! Du jour au lendemain, l’ingrédient principal de la root beer devient illégal. Imaginez le choc pour les producteurs!

Mais attendez, ce n’est pas fini! On découvre aussi que le safrole peut être utilisé pour fabriquer du MDMA (l’ecstasy). Les ventes de sassafras deviennent donc hautement surveillées. Aujourd’hui, si quelqu’un récolte des quantités importantes de sassafras, les autorités vont vouloir savoir pourquoi!

Est-ce que le sassafras est vraiment si dangereux? Pour les rats qui reçoivent des doses massives injectées directement dans l’abdomen, oui. Pour les humains qui boiraient occasionnellement du thé de sassafras? Le risque est probablement minime. Mais la FDA ne prend pas de risques. Et honnêtement, c’est peut-être tant mieux pour cet arbre qui a déjà failli disparaître!

Alors, comment fait-on de la root beer aujourd’hui? Il existe trois solutions:

Solution 1: Le sassafras désafrolé

On peut extraire le safrole du sassafras par un procédé chimique. Ce qui reste garde un peu du goût original, mais c’est cher et compliqué. Certaines root beers artisanales utilisent cette méthode.

Solution 2: Les arômes artificiels

La majorité des root beers commerciales utilisent maintenant des arômes de synthèse qui reproduisent le goût du sassafras. C’est moins romantique, mais ça marche!

Et nous, au Québec?

Nous, au Québec, on a notre propre tradition de bière à base de plantes: la bière d’épinette! Louis Hébert, le premier apothicaire de la Nouvelle-France arrivé en 1617, aurait brassé cette boisson, bien que les premières mentions documentées de brassage en Nouvelle-France datent de 1620 avec les Récollets. C’était notre version locale de la root beer, si vous voulez.

La recette? Simple: des jeunes pousses d’épinette noire (ou d’autres conifères), de l’eau, du sucre ou de la mélasse, et de la levure. On laissait fermenter quelques jours jusqu’à ce que les bouchons «popent» sous la pression. Ça voulait dire que c’était prêt!

Nos ancêtres s’inspiraient de l’annedda, cette tisane de conifères que les Autochtones avaient utilisée pour guérir l’équipage de Jacques Cartier du scorbut durant l’hiver 1535-1536. La bière d’épinette, riche en vitamine C, était donc à la fois délicieuse ET bonne pour la santé. Pas besoin d’aller chercher du sassafras exotique quand on a nos épinettes!

Photo: Dave Dunford

Une belle histoire

De l’Amérique précoloniale aux cafés londoniens, des forêts décimées aux laboratoires de la FDA, des pirates aux pharmaciens, le sassafras a vécu toute une aventure! Un arbre qui valait son pesant d’or, qui a failli disparaître, et qui est aujourd’hui protégé malgré lui par une interdiction gouvernementale: ça fait quand même une belle histoire pour Noël, non?

Peut-être que vous ajouterez de la racinette ou de la bière d’épinette à votre menu des fêtes, histoire d’alimenter les discussions? Je vous reviens jeudi prochain (le jour de Noël!) avec une autre saveur mystérieusement issue d’une plante… Mais pas de cette qu’on pense!

Hein? Quoi? Qu’est-ce que tu racontes?

On s’en reparle la semaine prochaine! Sur ce, je retourne à ma fabrique de pains d’épices… Restez au chaud et à bientôt!

Étiquettes + root beer, sassafras officinal, root ber, rot ber, racinette


  1. Quel délicieux article, Mathieu. Merci! Ça commence bien la journée. Je suis restée sur mon appétit concernant l’évolution de la bière d’épinette. Peut-être que parmi vos lecteurs, il s’en trouve pour nous raconter la petite histoire de cette bière…

  2. Hein ? c’est jeudi… où es-tu Audrey? Ce texte fort intéressant comme toujours ressemble à ton genre d’histoire…

  3. Bravo Audrey! Merci pour tous ces articles super informatifs et intéressants!

  4. Bonjour! Pourquoi ne pas nous parler de l’Aralie à grappe notre root beer du Québec ? ( il y a aussi l’aralie à tige nue ) J’aimerais bien vous lire sur ces deux plantes très intéressante…beaucoup d’histoires québécoises à raconter! Merci vos articles sont toujours très intéressants!

  5. Du vent dans les branches de sassafras, une pièce montée par des étudiants que j’ai vue il y a très longtemps

  6. Toujours un grand plaisir de te lire, cette fois-ci en vacances… de l’Espagne. Une bouffée d’air du Québec, avec ton humour qui instruit et fait du bien!

  7. Merci par cet article d’avoir enrichi ma connaissance

  8. Merci,c’est si bon la racinette.J’ai appris beaucoup .
    Maintenant j’aimerais savoir sur « le vin de gingembre », le seul vin non alcoolisé que les enfants pouvaient boire aux temps des Fêtes.

  9. Merci,c’est si bon la racinette.J’ai appris beaucoup .
    Maintenant j’aimerais savoir sur « le vin de gingembre », le seul vin non alcoolisé que les enfants pouvaient boire aux temps des Fêtes.

  10. J’aime bien ces histoires instructives. Merci et Joyeux temps des Fêtes.

  11. Cette série d’articles est délicieuse !
    Merci !

  12. Je me souviens du temps où ma Grand-Mère faisait sa bière d’épinette dans les années 1950. Elle installait les bouteilles dans la cour au soleil. Le plaisir, c’était qui serait la première personne qui découvrirait le premier bouchon qui avait sauté. Elle avait la chance d’être la première à y goûter.

  13. Merci Audrey, pour tout vos articles très intéressants. Joyeuses fêtes de fin d’année ??

  14. Je me souviens de la bière d’épinette Christin, qui se vendait un peu partout quand j’étais enfant (dans les années). Est-ce que ça existe encore ? Est-ce qu’il y a d’autres marques qui se vendent ???