Quel âge a VRAIMENT ma plante?
Lors d’un petit road trip avec mon conjoint, on avait une de nos discussions biologico-philosophique dont on a le secret. Ce genre de conversation très poussée et sans vraie conclusion qui emmerderait 99,9% des gens, mais qui fait qu’on peut combler un 7 heures de route sans s’ennuyer. Ouais, on est bien assortis, il faut croire!
Mais cette fois, je pense que notre conversation vous aurait intéressé: comment fait-on pour savoir l’âge des plantes?
Pour un arbre, c’est facile, on compte les anneaux de croissance, d’accord, mais pour une plante d’intérieur? Une bouture héritée de grand-maman cache peut-être des secrets temporels fascinants? Est-ce que l’âge de la plante mère s’ajoute à celui de la bouture?

On va démystifier tout ça ensemble et je vous promets que vous allez regarder vos plantes d’un œil complètement différent après.
Au fait, qu’est-ce que ça veut dire, «l’âge» d’une plante?
Premier piège dans lequel je suis tombée tête première: croire qu’une plante vieillit comme nous. Grosse erreur! Les végétaux ont inventé un truc génial que nous, pauvres humains, ne maîtrisons pas: la modularité. Concrètement? Un chêne de 200 ans produit chaque année de nouvelles parties «âgées de 0 an» grâce à ses méristèmes – ces zones de croissance qui produisent toujours de nouvelles cellules.
Imaginez un peu: vous avez un corps qui vieillit normalement, mais vous pouvez faire pousser de nouveaux bras et jambes flambant neufs chaque année. C’est exactement ce que font nos amies les plantes! Elles ne vieillissent pas comme nous – leurs «organes» meurent et renaissent en permanence. Eh oui, avant que quelqu’un d’autre le dise : j’aimerais bien ça, moi aussi, me faire pousser un nouveau dos!
Alors, quand on parle d’âge végétal, de quoi parle-t-on exactement? De l’âge chronologique (temps écoulé depuis la germination) ou de l’âge biologique (état physiologique réel des tissus)? Eh bien… des deux!
Le mystère de la bouture héritée
OK, mais Audrey, ma bouture de 2 ans issue d’une plante de 50 ans, elle a quel âge au juste?
Ici, on entre dans une zone philosophique fascinante. Votre bouture, c’est un peu comme si vous aviez cloné votre grand-mère: génétiquement, elle a 50 ans, mais physiquement, elle recommence à zéro.
Concrètement, qu’est-ce que ça veut dire? Votre petite bouture peut fleurir plus rapidement qu’un semis, elle conserve toutes les caractéristiques de la plante mère (résistance, couleur, forme) et elle peut théoriquement vivre aussi longtemps. Là où c’est intéressant, c’est qu’elle garde tous les «souvenirs génétiques» de ses 50 ans. Une plante qui aurait manqué d’eau à plusieurs reprises pourrait donc donner des boutures qui réagissent mieux et plus rapidement à ce stress hydrique. Tout le monde ensemble: woooooow!
Et si dans 50 ans, vous donnez une bouture à quelqu’un? Elle aurait 100 ans de mémoire végétale… mais la matière aurait 0 an de vie… Bref, difficile de donner un seul âge à une plante bouturée!

Les rides de mère Nature: records de longévité
Préparez-vous à avoir le vertige temporel! Certains végétaux (mais pas ceux des salons!) défient toute logique avec leur immortalité apparente.
Si vous pensiez impressionner vos amis avec votre ficus de 20 ans, attendez de découvrir les véritables doyens du règne végétal.
Pando, le «Géant Tremblant» en Utah, c’est 80 000 ans d’existence. Et non, je n’ai pas mis un zéro de trop! Pour vous donner une idée, cet organisme existait déjà quand nos ancêtres peignaient dans les grottes de Lascaux. Ce n’est pas un seul peuplier faux-tremble, mais un système racinaire souterrain qui produit sans cesse de nouveaux troncs par stolons. Chaque tronc individuel a donc le même ADN que les autres et ne vit «que» 130 ans, mais le système racinaire, lui, traverse les millénaires en se régénérant constamment par des pousses qui sortent du sol. C’est le spécimen végétal connu le plus ancien.

Mathusalem, le pin Bristlecone de Californie affiche tranquillement ses quelque 4 800 ans (son emplacement exact est secret pour le protéger). Cet arbre était là avant les pyramides d’Égypte! Et contrairement à nous qui montrons des signes de vieillissement, lui continue sa croissance comme si de rien n’était. (Il n’a pas l’air en forme, je vous l’accorde, mais c’est l’aspect normal de ce type de pin…)
Il y a aussi King Clone, un arbuste créosote du désert de Mojave: une colonie comme Pando, qui forme un cercle, et qui serait âgée de 11 700 ans! Ces buissons continuent de pousser tranquillement dans l’un des environnements les plus hostiles de la planète, malgré les différentes vagues de changement climatiques qu’il a connues.

Les scientifiques qui percent ces mystères temporels
Mais comment fait-on pour savoir ça? C’est clairement pas un arbre qui se perpétue de génération en génération sur les milliers d’années! Il n’y aurait pas un peu de bullshit ici, là?
Excellente question! On a tout un arsenal de méthodes plus ou moins accessibles (et plus ou moins chères…) pour dater ces vieux spécimens.
La dendrochronologie, c’est la méthode classique: on compte les anneaux de croissance. Un cerne = une année. Simple comme bonjour… quand la plante a des cernes visibles! Précision: ±1 an.
Mais que faire avec vos plantes d’intérieur qui n’ont pas de cernes? Avec les espèces tropicales qui poussent toute l’année? Ou avec les individus qu’on ne souhaite pas tuer pour dater?
Les scientifiques ont développé l’herbchronologie (empruntée de l’anglais herbchronology) pour analyser les racines de plantes herbacées au microscope. Ce n’est pas encore très connu, mais comme environ 2/3 des espèces herbacées vivaces présentent des cernes microscopiques dans leurs racines qu’on peut compter, comme les cernes des troncs d’arbres, c’est une belle alternative!

Le carbone 14, vous en avez sûrement entendu parler. Ça fonctionne, mais ça coûte entre 350 et 1785 dollars pour l’analyse, et la précision n’est que de ± 20– 30 ans. Attention au piège: le carbone 14 ne vous donnera que l’âge physique du morceau que vous analysez (la branche, la bouture, l’écorce), pas l’âge de la lignée génétique au complet. Pour votre philodendron du salon, on va dire que c’est un peu abusé…
L’innovation révolutionnaire, c’est la dendrochronologie isotopique: on analyse les isotopes d’oxygène dans la cellulose (des très petits bouts dans les molécules des parois des cellules)! Le futur de la datation végétale, mais c’est encore réservé aux laboratoires spécialisés…
Bref, il y a plusieurs méthodes qui sont toutes plus ou moins exactes, mais mises ensemble, elles nous permettent d’estimer l’âge de nos plus vénérables spécimens.
Petite philosophie végétale pour conclure
Prenez Pando: si chaque tronc ne vit que 130 ans, mais que le système racinaire perdure 80 000 ans, quel est le «vrai» âge de cette forêt? C’est un peu comme ce vieux paradoxe philosophique: si on remplace toutes les planches pourries d’un bateau par des planches neuves, une à une, au fil des ans… à quel moment n’est-ce plus le même bateau? Et si on remonte un second bateau avec toutes les vieilles planches, lequel sera le «vrai» bateau original?
C’est exactement la question qu’on se pose avec nos plantes clonales et nos boutures: où est-ce que cela commence et où est-ce que cela finit? La matière se renouvelle constamment, mais l’identité génétique perdure, alors le concept d’âge s’applique-t-il vraiment?

(Nés à une autre époque, on aurait été philosophes!)
Voilà, c’est le genre de conversation complètement nerd que j’ai en road trip avec mon amoureux… C’est ça, deux biologistes en vacances! Ça a l’air cool, hein?
Mais dites-moi quand même, quel âge a votre plante? L’âge de sa matière physique, de son patrimoine génétique, de son histoire familiale… j’adore les histoires de plantes qui se transmettent de génération en génération!



Audrey, j’adore! je veux faire un road trip avec toi et jaser philosophie végétale! (sourire)
Tellement INTÉRESSANT…MERCI!!!
Passionnant! Continuez à nous renseigner sur votre philosophie végétale!
Quand vous voulez haha!
Bravo ! Pour tes chroniques.
Ma belle maman m’avait donné des bébés araignées de ces plants mère en 1972 et j’ai toujours des plantes araignées que je reproduit.?
Oh wow, Audrey! Des réponses à une question que je ne m’étais jamais posée… quelle honte! Je comptais l’âge de mes plantes à partir du moment où je les recevais, comme si je leur avais donné naissance moi-même. Ouf!!! J’adore la réflexion sur laquelle tu m’amènes ce matin et j’ai hâte d’en jaser avec des amis (à défaut d’avoir un copain avec qui je peux faire un road trip 😉 )
À vous deux, vous avez inventé une nouvelle discipline, la philosophie végétale hihi!
Merci Audrey pour tes sujets palpitants et son sourire qui transparait dans ton écriture 🙂
Wow ! Personnelement j ‘adore avoir l’historique de mes plantes. Beaucoup d’histoires de famille s’y retrouvent! Alors j’y vais pour son patrimoine génétique ?
Très très intéressante réflexion, avec les explications on comprend que l’âge d’une plante est donc multiple Il serait impressionnant je pense de retrouver l’origine d’un plant mère qui a été partagé au fil du temps.
Bonjour Audrey, j’ai adoré ton article. J’en prendrais encore des déambulations philosophiques sur les plantes. Tu le fais bien!
Waow!!!! VRAIMENT FASCINANT!!! Je n’ai jamais appris cela pendant ma formation d’horticultrice et je suis ravie de lire cet article 😀
Merci beaucoup pour ce partage philo-scientifique végétale et n’hésitez pas à nous communiquer d’autres discussions qui repoussent l’imaginaire!
Waow!!!! VRAIMENT FASCINANT!!! Je n’ai jamais appris cela pendant ma formation d’horticultrice et je suis ravie de lire cet article 😀
Merci beaucoup pour ce partage philo-scientifique végétale et n’hésitez pas à nous communiquer d’autres discussions qui repoussent l’imaginaire!
Bonjour Audrey et merci du questionnement.
Mes échalotes d´épicerie furent mises en pot il y a 7…ou 8 ans. Désolé je n´ai pas pris de notes. Ce sont celles avec une élastique que
j´ai retiré, fait tremper quelques jours dans
l´eau avant de les planter ensembles « en tas: ». Collées les unes contre les autres toujours la même terre. Elles n´ont eu que de l´eau et sont au solarium qui est chauffé mais suffisamment froid l´hiver pour qu´il y ait du givre sur les vitres ou un four l´été. Je ne keur prend qu´une tige de temps en temps. Elles fleurissent habituellement en mars, et les vieilles tiges, comme vous dites, sèchent et meurent, remplacées par de nouvelles. J´ai parfois des graines. Des céleris d´épicerie replanter après un bon mois dans l´eau pour la formation de racines. Par contre deviennent « sauvages » avec des tiges minces. Le coeur s´élève du sol un bon 2 à 3 pouces au bout de 5 ans. Les bébés sortants sur le côté du coeur font des racines et peuvent être séparés. Ils sont également « sauvages ». Comme vous dites, il semble que l´adaptation du parent redevenu sauvages leur est transmis. Par contre jamais eu de fleurs. En ayant été retiré du champs sans racines puis replanter semble avoir interrompu leur cycle chronologique de plante bisannuelle. Fascinant. Au lieu de 2 années de vie en les tuant de leurs racines, ils deviennent « éternels ». Placés en extérieur sur le balcon
l´été, ils ramènent les altises l´automne. En voulant les tuer, j´ai tout trempé dans l´eau un moment et la famille céleri n´a pas résisté.
Je vais repartir de nouvelles échalotes ajoutées aux anciennes et cette fois dater !
Mon ASPIDISTRA elatior a du vécu dans la famille. C’est un cadeau de mariage que mes grands-parents ont reçu le 22 octobre 1919 à Saint-Germain-de-Grantham. C’est évidemment une plante des plus résistante pour avoir survécu à une époque où les maisons était mal chauffé, à l’éclairage aux lampes à l’huile, aux multiples déménagements et aux aléas de la vie. Une époque où le commerce horticole était inexistant et se résumait aux échanges de plantes entre maisons de curé et couvents. Mais comme Pando le peuplier faux-tremble de l’Utah qui a su colonisé 43 ha, notre Aspidistra a colonisé par divisions successives, après ces 105 ans, les multiples habitations des enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants du couple d’origine. Et pour rester sur une note
philosophique, que ce soit par adaptation écologique ou anthropique, »la vie trouve toujours sa voie, comme un fleuve détourné de son lit en creuse toujours un autre » (Amin Maalouf)
Wow! Incroyable! Je vous décerne la palme de la meilleure histoire de vieille plante! C’est super touchant, merci du partage!
Merci Audrey de distraire une jardinière en manque!
déménagé dans ce que l’on appelle gentiment une RPA et je n’ai qu’un balcon orienté au nord, au grand vent au 8ième étage pour faire pousser quelques verdures. Il est même protégé par le balcon du 9ième… Oublions les tomates!
J’ai vécu de longues années dans une maison avec un beau jardin , donc je connais les affres de la culture : trop de soleil, trop d’ombre, trop d’arbres, trop d’eau, pas assez d’eau…Misère! pour ce que je voulais accomplir!
Tes questionnements m’amusent donc beaucoup. …J’ai tout de même réussi à verdir mon balcon ici, dans des jardinières j’en ai rentré une pour voir si je pourrais sauver mes géraniums au feuillage parfumé citron. On verra! comme dit un certain dirigeant québécois.
Cependant , à la mort de ma mère j’avais hérité de son Hoya: il vivait depuis 30ans autour de la fenêtre de la cuisine dans sa maison de campagne à peine chauffée l’hiver et fleurissait tous les printemps.
Je l’ai transporté chez moi et il bien survécu 17 ans mais n’a jamais refleuri! Avant mon départ pour ce nouvel appartement, il y a 1 an ,il s’est flétri et il est mort.
Voici ma réflexion: philosophique: une plante peut-elle s’attacher à sa première propriétaire et à son lieu de résidence au point de ne pas être capable de s’acclimater dans un nouvel environnement , même si elle est chouchoutée?
Francine, une très vieille jardinière encore passionnée de verdures et de fleurs
« On va démystifier tout ça » : pas démystifier mais DEMYTHIFIER !
Quel plaisir de pouvoir partager ce genre de réflexions botanico-philosophiques, ce road-trip me plairait énormément…
Ma plus vieille plante est un pothos de plus de 40 ans, bouturé de nombreuses fois et dont je garde des tiges en eau seule dans un vase depuis au moins une douzaine d’années.
Mon premier et plus vieux phalaenopsis va avoir 20 ans l’année prochaine, il fleurit toujours aussi bien. J’ai récemment osé couper le bas de son « tronc » (environ 15cm) qui portait toujours des racines actives pour lui redonner un meilleur aspect car ces plantes ont tendance, en vieillissant, à s’élever au-dessus de leur substrat tout en se penchant vers la lumière. Il a l’air d’avoir bien supporté cette taille et en est même (esthétiquement) tout rajeuni.
Depuis quelques années, je tiens à jour une feuille de calcul qui me permet d’enregistrer l’histoire et les péripéties de la vie de chacune de mes plantes d’intérieur et d’extérieur (je n’ai qu’un balcon donc leur nombre est limité)… et aussi de me souvenir de celles que j’ai fait mourir.
Bonne continuation Audrey et merci pour tes chroniques si variées et savoureuses.
Quel article intéressant! Mon conjoint a une de ses tantes qui demeurent toujours dans la maison centenaire de leurs ancêtres, sur une ancienne petite ferme. En 1905, son grand-père et son épouse ont accueilli une jeune orpheline prénommée Alice. Vers 1908, alors âgée d’environ 15 ans, elle achète son premier géranium aux fleurs rouges. La jeune orpheline n’a jamais quitté la ferme, et toute sa vie, elle a bouturé ses géraniums rouges pour fleurir le tour de la maison et embellir les magnifiques boîtes à fleur, puis elle a transmis son savoir à tante Colette, et au décès de cette dernière, j’ai hérité des géraniums centenaires de tante Alice. Je n’ai malheureusement pas le temps de bouturer tous les plants qu’il faudrait pour fleurir tout un parterre comme autrefois, mais chaque été depuis 3 ans je bouture avec mes enfants (dont ma fille qui s’appelle Alice!) suffisamment de plants pour embellir les jardinières et perpétuer la tradition. Et je me sens privilégiée. Longue vie aux plantes!
Bonjour Audrey,
Merci pour cet article, bien intéressant. Pour ma part, j’ai un Schlumbergera truncata (Cactus de Noël), qui fleurit fidèlement depuis près de 45 ans. J’en ai fait quelquefois des boutures, et j’en arrive de plus en plus à la conclusion suivante: les plantes peuvent être éternelles, si on considère une bouture comme une renaissance de la plante-mère. Ça me fait de moins en moins de peine, présentement, de mettre une grosse plante vieillissante au compost, ou de la donner à d’autres, tout en repartant une de ses boutures. Au plaisir de vous lire à nouveau!