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Les plantes qui colorent : quand votre jardin devient palette d’artiste

Septembre est bien installé et, avec lui, cette petite mélancolie qu’on ressent quand on doit sortir avant la noirceur pour récolter nos derniers légumes de l’année. Les tomates finissent de rougir sur leurs plants, les courges prennent leurs teintes orangées, les érables commencent à flamboyer… C’est justement en admirant ce festival de couleurs automnales que je me suis questionnée sur les couleurs de la nature et leur utilisation.

Photo: Susanne Jutzeler, suju-foto

Vous savez, moi qui ai toujours été du genre à acheter mes pelotes de laine déjà colorées (parce que franchement, qui a le temps de teindre ses propres fibres quand on a déjà de la misère à finir ses projets de crochet?), j’ai découvert un monde absolument fascinant. Il se trouve que chaque couleur qui nous entoure, que ce soit dans nos vêtements, notre nourriture ou même nos cosmétiques, provient à l’origine de quelque part dans la nature – que ce soit des plantes, des insectes, des pierres ou même des mollusques! Et le plus beau dans tout ça? Plusieurs de ces sources de couleur poussent très bien chez nous, au Québec!

Les pigments: bien plus que de simples colorants

Avant de plonger dans notre palette naturelle québécoise, il faut comprendre une chose importante: toutes ces couleurs magnifiques qu’on voit dans la nature ne sont pas là juste pour faire joli. Elles proviennent de pigments, des molécules complexes qui ont chacune leur raison d’être et, croyez-moi, c’est rarement juste pour nous faire plaisir!

Prenez la chlorophylle, ce pigment vert qu’on trouve dans toutes les feuilles. Son boulot est de capturer la lumière du soleil pour la transformer en énergie – la fameuse photosynthèse qu’on a tous apprise à l’école. Si les feuilles sont vertes, c’est un effet secondaire de cette fonction vitale, pas un choix esthétique!

Les caroténoïdes, eux, ces pigments orange et jaune qu’on trouve dans les carottes (d’où leur nom!), les citrouilles et les feuilles d’automne, servent de protection contre les rayons UV trop intenses. C’est comme la crème solaire naturelle des plantes.

Photo: pixabay

Et les anthocyanes, responsables des rouges, violets et bleus? Ils protègent contre le froid et attirent certains pollinisateurs. (Ne vous peinturez pas en bleu cet hiver pour vous protéger du froid, ce n’est pas comme ça que ça marche!)

Le chou-fleur violet contient des anthocyanes. Photo: NellieBly

Il y a bien sûr des exceptions – les fleurs ont souvent développé leurs couleurs spécifiquement pour séduire les abeilles et autres pollinisateurs. Mais dans l’ensemble, la nature ne fait rien par hasard et ces pigments ont bel et bien des fonctions biologiques ou métaboliques.

Nous, humains futés, on a appris à isoler ces molécules colorées pour colorer notre quotidien: teinture de tissus, peinture, maquillage, etc.

Jouer avec les couleurs DIY

Envie de jouer au chimiste et de tester les projets de bricolage avec les couleurs de la nature? Commençons par quelque chose que vous connaissez tous: la betterave. Qui ne s’est jamais retrouvé avec les doigts tout tachés de rose en pelant ces racines? Eh bien, c’est exactement ce qui fait de la betterave un excellent colorant naturel! Ses bétacyanines donnent des roses et des rouges magnifiques sur les tissus, papiers, et autres projets artistiques.

Mais ce n’est pas le seul légume du potager à cacher des trésors de coloration: les épinards donnent un vert profond, et les pelures d’oignon, pourtant considéré comme des déchets, produisent des oranges et des bruns absolument magnifiques.

Fleurs et épices

Et que dire des fleurs d’ornement? Tagète, œillet d’Inde, amarante, mauve, millepertuis… Elles sont magnifiques et produisent des couleurs vives lorsqu’on les travaille avec soin. Plusieurs fruits aussi, comestibles ou non, poussent ici et font des merveilles en teinture.

Photo: GM Rajib

Le curcuma, cette épice dorée qu’on trouve dans tous nos plats au curry, est probablement l’un des colorants les plus faciles à utiliser. Il suffit de mélanger un peu de poudre (issue de la racine séchée et broyée) avec un peu d’eau pour obtenir un jaune éclatant. D’ailleurs, en Inde, on l’utilise depuis des millénaires pour teindre les tissus et même comme maquillage! Attention par contre: ça tache tout ce que ça touche, y compris vos comptoirs de cuisine…

Et le safran, cette épice plus précieuse que l’or, n’est pas en reste! Il faut environ 150 fleurs de crocus pour obtenir un seul gramme de safran, ce qui explique son prix astronomique. Mais quelle couleur! Un jaune doré absolument royal qui a coloré les voiles des navires phéniciens et les robes des moines bouddhistes.

Photo: Merve Safa

Avez-vous remarqué la progression dans mes exemples? De la betterave qui tache tout même sans qu’on le veuille, au safran, qui doit être minutieusement récolté et traité pour obtenir une couleur. Tous les pigments ne se valent pas: certains sont plus difficiles à trouver ou à travailler, et tout cela teinte évidemment le prix de la marchandise! Si aujourd’hui, nous disposons de pigments artificiels, ça n’a pas toujours été le cas, et certains pigments ont coloré l’histoire…

Le bleu: la couleur la plus rebelle de la nature

Parlant de couleurs, saviez-vous que le bleu est la couleur la plus difficile à obtenir naturellement? Regardez autour de vous dans la nature québécoise: on a du jaune partout (pissenlit, bouton d’or, verge d’or), du rouge (érable, canneberges, rosier sauvage), de l’orange (lis tigré, carottes sauvages), mais du bleu? Presque rien! Même la chicorée, cette petite fleur bleue qu’on trouve au bord des chemins, ne donne pas une teinture bleue quand on la fait bouillir.

Photo: George Becker

L’histoire du bleu, c’est de la pure folie économique! Pendant des siècles, la seule vraie source de bleu au monde provenait d’une seule mine. UNE SEULE! En Afghanistan, dans une région appelée Badakhshan, où on extrait encore aujourd’hui cette pierre magique qu’on appelle le lapis-lazuli.

Cette petite roche bleue tachetée d’or devait voyager durant des mois sur la Route de la Soie, survivre aux bandits, aux tempêtes du désert, et aux douaniers véreux, avant d’arriver finalement à Venise. Il fallait ensuite la transformer selon un processus qui prenait des semaines pour séparer les particules bleu pur du reste.

Le résultat?

Un pigment nommé outremer qui coûtait DIX FOIS PLUS CHER QUE L’OR. Vous avez bien lu: dix fois! Pour vous donner une idée, au XVe siècle, une once de ce fameux bleu valait huit ducats, alors qu’un ouvrier qualifié gagnait trois ducats par mois!

C’est d’ailleurs pour ça que la Vierge Marie est toujours habillée en bleu dans les tableaux religieux. Avant le XIIe siècle, on la représentait dans des tons sombres – noir, gris, violet. Mais quand les théologiens ont décidé qu’elle méritait la couleur la plus précieuse au monde, boum! Fini le gris terne, place au outremer!

La Vierge en prière, Giovanni Battista Salvi da Sassoferrator vers 1640-1650

(Avouez que c’est quand même tout un bleu!)

Chaque fois qu’un peintre appliquait cette couleur sur sa toile, c’était comme coller des billets de banque sur son mur. Vermeer, le célèbre peintre hollandais, a littéralement ruiné sa famille tellement il était obsédé par cette couleur. Il en mettait même dans les couches de préparation qu’on ne voyait pas!

C’est qui ça Vermeer? Celui qui a fait cette toile:

La fille à la perle, Vermeer, 1665.

L’invention du bleu synthétique en 1826 a révolutionné le monde artistique. Du jour au lendemain, ce qui coûtait une fortune est devenu accessible à tous. En 1851, le bleu était devenu si bon marché qu’on l’utilisait pour blanchir le linge. La couleur de la Vierge Marie qui finit dans la lessive de Madame Chose…

Ce n’est pas le seul exemple de couleur hors de prix dans l’Histoire! Pensez aux rois, quelle couleur voyez-vous? Le rouge pourpre! Il fallait écraser des milliers de petits mollusques appelés murex pour obtenir quelques gouttes de cette teinture légendaire. Et il y avait même des lois qui interdisaient aux gens ordinaires d’en porter!

Des techniques pour utiliser les pigments végétaux

Revenons à nos plantes (maintenant que j’ai détruit vos rêves de bleu!). Comment prendre de la verge d’or et teindre les tissus? Il y a plusieurs méthodes…

La technique est officiellement appelée Tataki Zomé par les Japonais, mais plus connue sous les noms d’ecoprint et impression végétale (au Québec, on pourrait appeler ça faire du «tapochage»). On place une feuille ou une fleur fraîche sur un papier épais ou un tissu sec et propre et on la martèle (oui oui, avec un marteau!) jusqu’à ce que ses sucs s’imprègnent dans les fibres. C’est thérapeutique et ça donne de jolis motifs en forme de végétaux. Parfait pour évacuer le stress après une journée difficile.

Ensuite, il y a une autre version de l’ecoprint où on arrange nos plantes sur le tissu comme un bouquet, on roule le tout bien serré, et on fait chauffer. Les tanins des plantes s’impriment directement sur le tissu, créant des motifs uniques et imprévisibles.

Et puis, il y a la teinture traditionnelle, celle où nos grand-mères faisaient bouillir d’énormes chaudrons de plantes avant de filtrer et de faire tremper le tissu. Règle générale: trois kilogrammes de plantes pour un kilogramme de tissu. Avec cette méthode, on obtient des couleurs uniformes sur tout le tissu, mais ça demande de la patience… et une grande marmite!

Il y a plusieurs autres méthodes! En déshydratant, puis en mélangeant avec des médiums pour faire de la peinture, par exemple! (La méthode «j’ai taché mes pantalons en jardinant à genoux dans l’herbe», ça compte!)

Un caméléon dans votre potager

Parlant de magie culinaire… L’industrie des breuvages a découvert ce petit secret chimique et s’en donne à cœur joie! Il y avait un thé chez David’s Tea qui changeait de couleur quand on y ajoutait quelques gouttes de citron – du violet au rose vif, comme par magie. Et au Québec, le gin Panoramix utilise le même principe: ce gin bleu devient rose quand on y ajoute un ingrédient acide!

Le secret? Des molécules appelées anthocyanes – des pigments naturels qu’on trouve dans certaines plantes colorées comme le chou rouge ou la fleur de pois bleue – qui ont cette propriété absolument magique de changer de couleur selon l’acidité de leur environnement. Ajoutez du vinaigre? Il vire au rose vif. Mettez-y plutôt un peu de bicarbonate de soude? Le voilà vert-bleu!

Source: Absintherie des Cantons

C’est d’ailleurs pour ça que les hortensias changent de couleur selon le pH du sol. Même phénomène! Nos plantes sont de vraies petites chimistes qui adaptent leurs couleurs à leur environnement. Fascinantes, les couleurs de la nature, non?

L’émerveillement au quotidien

La prochaine fois que vous croiserez un champ de tournesols ou que vous épluchez vos betteraves, prenez quelques secondes pour apprécier ces couleurs qui vous entourent. Derrière chaque nuance se cachent des millénaires d’évolution, de savoir-faire humain, et parfois même de petites guerres économiques!

Dites-moi en commentaire si ça vous donne envie de vous essayer avec les plantes tinctoriales? Moi, je pense à me mettre au tricot avec mes propres laines colorées… mais bon, connaissant ma tendance à commencer mille projets sans les finir, on verra bien! Peut-être qu’un peu de fleurs de pois bleues dans mes cocktails seront suffisantes pour satisfaire mon envie de jouer avec les couleurs!

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