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Enfin, je gagne mon ciel!

L’aménagement de son terrain est presque toujours précédé d’une période d’intenses négociations, de sentiments à fleur de peau, de crises de larmes, de coups bas… au sein du couple propriétaire, je veux dire. J’imagine que c’est encore plus laid si on fait intervenir un paysagiste professionnel: imaginez le tiraillement à trois – à moins qu’il ne soit fin médiateur. Je ne serais pas surpris d’apprendre que les différends reliés à l’aménagement d’un terrain mènent plusieurs couples au bord du divorce.

Photo: Halfpoint

Imaginez, votre partenaire, normalement si compréhensif(ve), qui exprime tout d’un coup des idées totalement inacceptables à votre point de vue sur l’aménagement: «on pourrait peindre la clôture arrière bleu ciel et y dessiner des tournesols et des nuages blancs» (moi) ou «je vois une grosse piscine creusée turquoise qui va s’étendre sur toute la cour arrière» (mon épouse). Mais non! C’est impossible! Quelqu’un devra céder!

Planifiez votre plan d’attaque

C’est pour cela que je vous suggère, avant le début du conflit (non armé, j’espère), de bien planifier… votre attaque. Après tout, celui ou celle qui se prépare a toujours l’avantage. Décidez alors de ce que vous voulez exactement, inscrivez les points sur lesquels vous refusez de bouger, puis apprenez-les par cœur. Ensuite, brûlez la feuille: vous ne voulez surtout pas laisser de preuves écrites.

Finalement, préparez une autre série de revendications que, dans le fond, vous ne tenez pas absolument à voir se réaliser (la clôture bleue avec des nuages et des tournesols, par exemple), et sur laquelle vous pouvez donc, dans un élan de bonne volonté et de générosité presque incroyable, après maintes crispations du visage et cris de douleur, finalement céder, en faisant croire à l’Autre qu’il – elle – vient de marquer un point. Alors que l’Autre se sentira gagnant(e), glissez vos véritables aspirations dans la conversation… en faisant valoir que, puisque vous venez de céder sur une question si cruciale, l’Autre pourrait bien accepter au moins cette petite idée, tout en lui laissant croire bien sûr que cette idée vient de lui – d’elle – de toute façon.

Photo: Photos Images

Si l’autre commence à résister de nouveau, sortez une autre fausse revendication, finissez par céder de nouveau, puis glissez encore quelques-unes de vos vraies aspirations dans la conversation. À force de céder, revendiquer, céder, revendiquer, vous finirez par gagner tous vos points.

Choisir ses concessions

Toutefois, il y a toujours une pilule plus difficile à faire avaler… et vous savez d’habitude laquelle ce sera. Pour la faire passer, il faut être prêt à céder pour vrai sur le point décisif le plus important pour l’autre (mais seulement un), de préférence le moins nuisible pour vos plans, de façon à ce que l’Autre, en regardant l’aménagement final, bien qu’à 99,9999% de votre cru, puisse y voir l’objet de sa fantaisie et se sentir comblé.

Dans mon cas, la «grosse pilule» était un jardin sur le toit. En effet, je n’ai jamais compris pourquoi on permettait un aussi important gaspillage d’espace sur nos terrains. Quand on survole le Québec en avion, on voit presque uniquement des surfaces stériles qui ne servent strictement à rien (sauf peut-être à empêcher la pluie d’arroser nos plantes d’intérieur). De plus, quel désastre pour l’environnement! Un toit recouvert de végétation réduirait la perte de l’eau par ruissellement, climatiserait la maison, purifierait l’air, couperait le son des autoroutes, etc. Si j’avais à évangéliser le monde occidental, ce serait ma seule doctrine: encourager tout le monde à faire des toits végétaux.

Photo: Getty Images

Malheureusement, je suis du type environnementaliste «flyé», alors que mon épouse est plutôt traditionaliste terre-à-terre. Un jardin sur le toit? L’idée lui aurait paru beaucoup trop sautée: jamais elle ne l’aurait acceptée.

Sauf si…

Elle, je le savais, voulait vraiment sa grosse piscine turquoise mangeuse d’espace. Et je ne pouvais céder sur ce point. Mais supposons qu’il y ait eu une solution de remplacement, moins envahissante, et répondant aussi bien à ses idées. Un spa, par exemple? Personnellement, je n’ai aucune attirance pour le spa: je déteste l’eau chaude et brûle après deux secondes si je m’assois en costume de bain au soleil. Mais un petit spa, avec eau chaude et jets massants, entouré d’une terrasse, ça lui ferait sûrement plaisir… et comme j’ai besoin d’une terrasse pour loger mes innombrables plantes d’intérieur qui passent l’été dehors. Alors si je présente l’idée selon les règles de l’art…

Photo: Getty Images

Et nous voilà, deux ans après l’installation du spa. Mon épouse est ravie et passe des heures dedans tous les jours, d’avril à octobre. Je ne l’ai utilisé que quatre fois le premier été et deux l’été dernier afin de bien démontrer que c’est bien son spa à elle. Mon épouse d’ailleurs pense réellement que c’est son idée… et ne se rappelle même plus que ce qu’elle voulait à l’origine, c’était une grosse piscine turquoise. Et j’ai même gagné à tel point que le spa n’est pas turquoise (quel soulagement!), mais vert forêt…

Ma partie

Le reste relève de moi: la terrasse surélevée en forme de proue est entièrement entourée de boîtes à fleurs pour mes plantes et paraîtra un jour flotter dans mon bassin d’eau tout près de ma cascade dans un jardin entièrement aménagé à ma façon. Et, de surcroît, je pourrai admirer le tout de mon jardin sur le toit. Oui, en échange pour avoir cédé sur un concept aussi radical qu’un spa, j’ai obtenu le droit de faire tout ce que je voulais avec le terrain, incluant le jardin, avec serre, s’il vous plaît, sur le toit.

Photo: Getty Images

Il y a juste un hic: le financement du spa fait en sorte que je n’aurai pas les moyens, dans un avenir prévisible, d’aménager mon jardin d’eau, ma cascade, mes plates-bandes… et encore moins mon jardin sur le toit. Mais je pense avoir trouvé une solution. Et si, pendant que ma femme est partie au travail, je louais son spa?


Larry Hodgson a publié des milliers d’articles et 65 livres au cours de sa carrière, en français et en anglais. Son fils, Mathieu, s’est donné pour mission de rendre les écrits de son père accessibles au public. Ce texte a été publié à l’origine en février 2002, dans Fleurs, plantes et jardins.


  1. Merci pour cet article qui m’a bien fait sourire ce matin! A la réflexion faite, le plaisir de négocier avec notre douce moitié , nous permet de savourer la vue et l’utilisation de notre terrain à deux longtemps.

  2. Belle et heureuse année à tous et qui commence bien, votre papa était un sacré filou ?