Quétaine… et fier de l’être!
Je réalise une chose: plus je vieillis, plus je suis carrément quétaine. Je le sais, puisque ma femme me le rappelle constamment. Dans le temps du Jour de l’An, je me mets à fredonner des airs de La Bolduc: «T’es quétaine!»
Je veux poser dans la plate-bande un canard en plastique dont les pattes bougent lorsqu’il vente, mû par un petit moulin: «T’es quétaine, quétaine, quétaine!» Quétaine, c’est moi tout craché!

Un mot que j’adore
J’adore d’ailleurs ce mot. Je l’ai découvert en arrivant au Québec, il y a presque 30 ans, en même temps que «moé, toé», «tabarouette» et bien d’autres. J’étais fasciné par la richesse et l’originalité de la langue québécoise, même si je n’en comprenais pas encore un traître mot. D’où vient le mot «quétaine»? Je n’en ai aucune idée! Il ne ressemble en rien à un anglicisme et ne fait pas trop parisien non plus. Mais c’est un si beau mot: quéééétainnnnneuh! n’est-ce pas que ça coule bien!
Imposteur
Je dois admettre que, même si j’ai sans doute toujours été quétaine, enfant de la plèbe que je suis, je n’ai pas toujours voulu l’admettre. Même, il y a une époque où je me croyais pas mal sophistiqué. Oui, sans blague! C’était lorsque j’ai commencé à étudier à l’université, un pas de géant par rapport à mon père qui n’avait connu que l’école de rang.

Tout d’un coup, j’étais entouré de fils et de filles de bourgeois, de jeunes qui allaient en ski en Europe lors de la semaine de lecture, qui avaient étudié à l’école privée, qui avaient suivi des leçons de piano, qui faisaient dactylographier leurs travaux. J’essayais de faire comme eux, de bouger comme eux, de parler comme eux, de fréquenter les mêmes discothèques, de m’habiller comme eux. Heureusement que c’était chic de porter des guenilles au milieu des années 1970, car je n’avais pas le budget pour autre chose.
J’étais convaincu que mon passé de paysan pauvre ne paraissait pas. Évidemment, dans certaines situations sociales, je me trahissais instantanément, car mes manières devaient paraître drôlement frustes (encore, aujourd’hui, à table, ne me demandez pas quelle fourchette prendre) et je ne distinguais pas (et ne distingue toujours pas) un bourgogne du meilleur cru de la piquette la plus «crasse», néanmoins je me trouvais loin d’être un péquenaud.
Empirer en vieillissant
C’est lorsque j’ai commencé à jardiner que ma vraie nature de quétaine est revenue. Non, je n’ai pas encore de «Manneken-Pis» dans ma plate-bande, mais j’ai (ou du moins, j’avais, car on me les a volés) des flamants roses en plastique. Et j’utilise des morceaux d’asphalte comme pas japonais et des vieux bas de nylon pour fixer les tomates à leur support: c’est quétaine pas mal, ne trouvez-vous pas!
Et je «rempire» en vieillissant, car j’ai passé le stade où ce que les autres disent importe pour moi. Je tiens de plus en plus à m’exprimer, comme je suis… et ce n’est pas toujours beau à voir.
Quétainerie sous contrôle
Je sens d’ailleurs que mon épouse commence à s’inquiéter. Elle réussit assez bien à garder ma quétainerie sous contrôle dans la maison («t’es pas pour porter ça?»), mais j’ai le tour de la mettre devant des faits accomplis dans le jardin. Puisqu’elle ne connaît rien à l’aménagement paysager elle-même, elle doit me faire confiance jusqu’à un certain degré… mais elle connaît ma propension pour la quétainerie aussi. D’où ses doutes.

Mon futur jardin sur le toit (voir «Enfin je gagne mon ciel») l’inquiète, je le sais. Elle n’a encore jamais vu de bungalow de banlieue avec un jardin sur le toit (moi non plus, d’ailleurs) et ne semble pas vraiment pouvoir concevoir la chose. Et ma description de l’effet final («C’est comme une boîte de carton avec des spaghettis verts qui retombent tout autour») ne semble guère la rassurer.
Ce qui l’inquiète vraiment, cependant, c’est la statue qui doit servir de point focal pour le futur jardin d’eau.
Un projet ambitieux
D’ailleurs, je planifie tout un jardin d’eau: plusieurs bassins coulant l’un dans l’autre dont un assez vaste pour servir de patinoire l’hiver, des chutes et cascades laissant tomber tellement d’eau que les chutes Niagara vont paraître pâles en comparaison, un «deck» qui doit donner l’impression de flotter sur l’eau, etc.

La pièce de résistance sera une statue pour le centre du bassin principal. Je sais exactement ce que je veux… et ça n’existe pas sur le marché: il va falloir que je la fasse faire. En fait, j’ai en tête depuis des années l’image de trois petits poissons plutôt «disneyesques», avec de gros yeux exorbités, qui sautent de l’eau, l’allure très paniquée et dont un tourne la tête vers l’arrière, un regard de terreur absolue dans les yeux. L’eau s’écoulera du haut de la statue, rehaussant l’impression que les poissons viennent tout juste de sauter de l’eau. Et juste derrière eux, avec un courant d’eau pour donner l’impression qu’il bouge, un aileron de requin. Quétaine, n’est-ce pas? J’en rêve et j’ai hâte de l’installer: c’est prévu dans l’année 23 de mon plan d’aménagement de 47 ans.
Pour le meilleur et le pire
Pourtant je ne suis qu’à l’année 10… mais déjà mon épouse s’énerve!
«Ne t’en fais pas, chérie! ai-je envie de lui dire, ce ne sera pas à moitié aussi quétaine que le totem multicolore représentant Blanche Neige et les sept nains (autre clin d’œil à Disney) que je prévois installer, bien en vue, dans la cour latérale!» Mais j’ai comme l’impression que cela ne la rassurera pas.
Bof, de toute façon, ne m’a-t-elle pas épousé pour le meilleur et le pire?
Quétaine un jour, quétaine toujours, voilà ma devise!

J’aurais aimé voir le résultat !
On connaît l’horticulteur, le conférencier, l’excellent vulgarisateur qu’était Larry Hodgson. Mais ce matin, ce fut un grand plaisir de découvrir un pan plus personnel de sa vie. Merci Mathieu et bravo pour ton excellent travail ! Grâce à toi, le Jardinier paresseux est toujours vivant.
Magnifique texte! Que c’est agréable de le relire! Merci!
Larry avait le tour de rendre les choses légères et ne pas se prendre au sérieux, malgré sa grande érudition. Je croyais avoir lu toutes ses chroniques, car j’ai gardé mes revues de Plantes, fleurs et jardins que je regarde encore. Celle-là m’avait échappée, merci Mathieu!
Le néologisme québecois « quétaine » viendrait simplement de quéteux…
Merci Mathieu,. À tout point de vue, ton père était un homme d’exception et un modèle du genre. Comme ça fait du bien d’entendre ces plaisanteries horticoles et ne plus avoir à se préoccuper des regards des autres. Etre chez soi et comblé par ses désirs. A-t-il réalisé un de ces projets loufoques finalement?
Se laisser aller à ses fantaisies est le privilège de l’âge! Merci pour ce beau texte! Le jardin, pour moi, est un magnifique endroit pour nos rêves d’enfant et le droit à l’excentricité! Merci encore!
Ah! Que ce ton humoristique me manque! Cette belle chronique m’a fait penser au regretté Foglia.
J’ai ri avec cœur en la lisant! Merci de continuer à nous partager les textes savoureux de notre Larry!