Pas de palmier au Québec, pas d’érable dans le sud!
Pardonnez-moi, mais je vais encore parler de mon voyage en Espagne. C’est la troisième semaine d’affilée, je sais. Mais ce voyage m’a vraiment inspirée (et coûté assez cher, alors je vais en tirer le maximum de contenu, héhé!). Et puis, entre vous et moi, en faire trois articles, c’est très jardinier paresseux comme approche!
Donc. En Espagne, j’ai visité le jardin botanique de Malaga, je vous en ai déjà parlé dans un article précédent. Mais une chose m’a vraiment intriguée pendant la visite: il y avait une promenade bordée de 80 espèces d’arbres venus des quatre coins du monde. D’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Sud, d’Australie, d’Europe… Mais d’Amérique du Nord? Rien. Aucun érable, aucune épinette, aucun bouleau.
Sur le coup, je me suis dit: bah, on n’a pas des tonnes d’espèces différentes chez nous, c’est vrai. Si on se compare à l’Amazonie, notre forêt boréale est d’une sobriété certaine. Mais quand même… un bel érable à sucre mature, ça a du charisme! Et puis en repensant à mes autres voyages, j’ai réalisé que c’était partout pareil: je n’ai jamais vu nos arbres nordiques pousser dans les régions plus tempérées!
Alors la question m’a trotté dans la tête toute la semaine: est-ce possible que nos arbres ne puissent tout simplement pas vivre sans gel? Pas juste «mal tolérer la chaleur», mais avoir besoin du froid comme d’une condition de survie?
On comprend intuitivement qu’un palmier gèle et meure chez nous en hiver (à moins d’avoir des propriétaires VRAIMENT prévoyants!). Mais l’inverse est moins évident. Pourquoi un érable à sucre, une épinette blanche, un bouleau à papier ne pourraient-ils pas s’épanouir sous le soleil andalou? Ce n’est pas une simple question de chaleur. C’est bien plus subtil que ça, et tellement biologiquement fascinant, que j’ai décidé de partager ça avec vous!
Le problème du réveille-matin
Commençons par une analogie. Imaginez que votre réveille-matin soit réglé pour un fuseau horaire précis. Si vous le transportez de Montréal à Séville sans le changer, il sonnera à la mauvaise heure pendant des semaines, jusqu’à ce que votre corps finisse par s’adapter. Les arbres de nos forêts nordiques ont, eux aussi, un réveille-matin interne, mais contrairement au nôtre, il ne peut pas être reconfiguré en quelques jours. Des millions d’années d’évolution l’ont soudé dans leurs gènes.

Ce réveille-matin, c’est la photopériode: la durée du jour. Mais ici, ce qui compte, c’est l’amplitude des variations. À Montréal (45°N), les périodes de soleil oscillent entre environ 9 heures en décembre et près de 16 heures en juin: une variation d’environ 7 heures. À Malaga (37°N), ce balancement est plus modeste: 9h30 à un peu moins de 14h45, soit environ 5 heures d’écart. Ça ne semble pas énorme, mais pour les arbres boréaux et tempérés, cette différence de 2h est fondamentale.
Lumière et latitude
Pour faire simple, les végétaux ont évolué pour lire les signaux lumineux propres à leur latitude. Les arbres nordiques ont un seuil critique de longueur de jour génétiquement ancré dans leur développement. Ce que je veux dire, c’est que le signal à l’automne qui dit: «OK, gang, last call, on met tout notre sucre en réserve dans les racines, on se met tout nus, pis on va se coucher!», eh bien ce qui donne ce signal-là, c’est la longueur du jour. En dessous d’un certain nombre d’heures, peu importe la température qu’il fait, les arbres (et sans doute d’autres plantes!) changent leur métabolisme.
Ce seuil d’heures d’ensoleillement est plus élevé chez les arbres du nord, autrement dit, les arbres nordiques commencent à se préparer pour l’hiver alors que les jours sont encore relativement longs. Dans un jardin méridional, le signal n’arriverait jamais tout à fait au bon moment, et l’arbre serait désynchronisé avec son environnement, tombant en dormance trop tard et se réveillant trop tôt.
Le compte à rebours des heures de froid
Mais le problème de photopériode n’est que la moitié de l’histoire. Il y a aussi ce qu’on appelle les heures de froid, ou dans le jargon scientifique (attention, je lève mon petit doigt et je prends mon air fancy) le besoin en vernalisation pour les arbres à dormance obligatoire.

Voici comment ça marche: quand nos arbres entrent en dormance à l’automne, ils ne font pas que dormir, ils accumulent des «heures de froid» comme une horloge à remontage (si vous ne savez pas de quoi je parle, demandez à vos grands-parents!). Cette accumulation est indispensable pour que la dormance puisse se terminer correctement au printemps. Sans ce «compte à rebours» complété, l’arbre se réveille de travers: bourgeons qui débourrent de façon erratique, pousses chétives, croissance anormale. L’équivalent humain d’avoir «les deux yeux dans le même trou», sauf que ça ne se règle pas avec une tasse de café.
Des études menées sur des espèces boréales canadiennes ont mesuré la quantité de froid nécessaire. Les épinettes blanches et noires ont besoin d’environ 300 à 500 heures de froid cumulées. Le peuplier faux-tremble et le pin lodgepole, plus de 1 100 heures! Or, un hiver andalou ne fournit rien de tel: les températures nocturnes descendent à peine sous les 5-8 °C quelques semaines par an, ce qui est vraiment insuffisant pour satisfaire les besoins de froid permettant de repartir au printemps (on se souvient qu’ils peuvent se chauffer avec des noyaux d’olive!).
Et l’érable à sucre, alors?
En plus de l’ensoleillement et des hivers froids, l’érable à sucre (Acer saccharum) ajoute une troisième couche de complexité à tout ça: il souffre aussi de la chaleur estivale. Des recherches ont testé l’introduction d’érables à sucre provenant de trois provinces canadiennes dans le sud de la Chine subtropicale (avec une température annuelle moyenne de près de 16 °C).
Résultat? Les arbres provenant d’Ontario, le climat canadien le plus chaud testé (9,4 °C de moyenne annuelle), ont eu du mal à survivre. Les arbres qui provenaient du Québec et du Manitoba (4,2 °C et 3 °C de température moyenne annuelle) sont morts en quatre ans. Ils ne sont pas laids et rabougris, non, ils sont MORTS! Dire que les humains, on se bouscule dans les aéroports pour avoir une semaine de chaleur en hiver…!

Comment expliquer ça?
Eh bien, les scientifiques ont identifié que la chaleur intense augmente l’évapotranspiration des arbres.
La quoi? Audrey, il y a déjà assez de chiffres dans ton article, ne met pas des mots inventés en plus!
En gros, plus il fait chaud, plus l’arbre perd de l’eau par ses feuilles (lors de la respiration et de la photosynthèse). C’est ce qui crée les îlots de fraîcheur si agréables près des grands arbres en été. Nos érables sont à l’aise de perdre une certaine quantité d’eau, mais trop, ça devient problématique. Il ne peut pas arrêter de respirer un moment, comme certaines plantes de climat chaud, et ses racines ne sont pas capables de puiser la quantité d’eau nécessaire à ce régime intense de perte. Pour le dire simplement: quand il fait chaud, on boit plus pour se rafraîchir et compenser l’eau perdue en transpiration, les arbres, c’est pareil! Imaginez que vous pouvez seulement traîner une gourde de 2 L avec vous: ça va quand c’est frais, mais pas quand vous désherbez toute la journée au soleil du mois d’août!
L’érable à sucre aime la fraîcheur. Il affectionne les versants nord, les sols profonds et humides, les étés modérés. C’est un arbre qui a évolué avec nos hivers longs et nos étés courts. Le transplanter dans un pays chaud, c’est aller faire une randonnée de 100 km avec son petit 2 L d’eau! Des études québécoises montrent d’ailleurs que la croissance des érables diminue peu à peu dans le sud de leur répartition actuelle, à mesure que les étés se réchauffent, et à cause des autres contraintes, ils ne peuvent pas s’étendre vers le nord…
Et dans l’autre sens?
La même logique s’applique à l’envers: pourquoi les plantes tropicales et méditerranéennes refusent-elles de pousser au Québec, même si on les rentre en serre en hiver? Ces plantes ont leurs propres signaux, et elles ne comprennent tout simplement pas les nôtres! Avez-vous déjà essayé de faire fleurir un poinsettia? Il faut l’enfermer dans un garde-robe à 17h pendant des mois, sans quoi la lumière lui fera laisser tomber la floraison! C’est techniquement possible, mais il faut être bien motivé pour lui recréer ces conditions naturelles!
Voilà, j’espère que ça n’a pas été trop lourd à lire avec tous ces chiffres et ces termes pointus! Mais une autre question m’est venue en rédigeant cet article… Avez-vous déjà croisé des plantes québécoises en pot dans le sud? Parce que je regarde mes plantes d’intérieur et j’ai quand même plusieurs versions miniatures de géants du sud (pin de Norfolk, pied d’éléphant, caoutchouc, etc.). Du coup, est-ce qu’une version miniature d’un érable ou d’un bouleau serait possible quelque part? Dans un bureau bien climatisé ou un condo en Floride? Je veux savoir si vous en avez déjà vu!




Bonjour Audrey !
Ton article est plus que passionnant ! Tellement intéressant, surtout que ce sont des aspects auxquels je n’avais jamais pensé.
Mille bravos pour tes recherches, tes réflexions intelligentes, ton originalité, sans oublier ton éternel humour !
Tu ensoleilles toujours mes jeudis matins !!
Merci Audrey, j’ai lu avec intérêt ton article du début à la fin! merci! Question: étant donné ces conditions penses-tu que l’érable est porté à disparaître?
Non! Il diminue dans la région la plus au sud, mais on est loin de parler d’une disparition de l’espèce. Après, peut-être dans 1000 ans, le climat aura sans doute beaucoup changé, mais vraiment pas de notre vivant où de ceux de nos petits enfants. Une espèce qui s’éteint à cause de changements climatiques, c’est assez long !
Bravo Audrey ! Toujours intéressant tes articles, on en a jamais assez.
Très intéressant ton article. Merci!!!