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Jardin botanique Histórico La Concepción de Malaga: où les arbres tutoient les montagnes

Mon conjoint et moi avons un problème bien documenté: on ne peut pas faire un voyage sans inclure au moins un jardin ou milieu naturel à l’itinéraire. Notre précédent voyage en Andalousie n’a pas fait exception! Selon les guides et informations touristiques, on devait faire le tour du petit jardin botanique historique La Concepción (à Malaga) en deux heures.

Ça nous en a pris cinq. Ça résume assez bien la visite magnifique qu’on a faite!

Tel que promis dans mon dernier article: sitôt revenue, je me suis mise à mon clavier pour vous raconter mes découvertes (tout en massant mes mollets endoloris, et en regrettant déjà la «routine sangria» qui s’était imposée!)

Un jardin né d’un voyage de noces

La Concepción, c’est l’histoire d’un coup de foudre horticole. En 1855, le marquis Jorge Loring et son épouse Amalia Heredia rentrent de leur voyage de noces à travers l’Europe, la tête pleine des jardins extraordinaires qu’ils ont visités. Leur nouveau projet? Construire le leur. Ils font appel à un jardinier français, Jacint Chamoussant, qui compose pour eux une collection de plantes venues des quatre coins du monde: Europe, Amériques, Asie, Afrique, Océanie. Le tout dans un style paysager anglais romantique, avec fontaines, cascades, statues et petits sentiers qui disparaissent dans la végétation.

Aujourd’hui, le jardin historique central fait environ 3 hectares de labyrinthes végétaux, qu’on peut théoriquement parcourir en une heure si on va vite, et si «aller vite» est quelque chose qu’on est capable de faire dans un endroit pareil. Autour de ce noyau, la Mairie de Malaga, qui a racheté le site en 1990, a ajouté des jardins thématiques qui portent le tout à 23 hectares: une ruta forestal (je vais y revenir à cette fameuse «route forestière»!), un jardin de cactus et plantes grasses, une collection de palmiers parmi les plus diversifiées d’Europe, un jardin des sens, une promenade des quatre-vingts arbres du monde, des vignes, des oliviers… Il y en a pour tout le monde!

Dans un autre monde

Dans mon salon, j’ai un caoutchouc (Ficus elastica) d’environ… soyons généreux: 20 centimètres de haut. Il lutte bravement contre les soins douteux que je lui prodigue. À La Concepción, j’ai rencontré son homonyme. Un être dont les racines forment des murailles si hautes et si larges que j’aurais pu m’asseoir entre deux d’entre elles sans qu’on me voie depuis le chemin. La photo ne rend pas hommage à son immensité!

Même espèce, même nom sur l’étiquette (j’ai dû le chercher le pauvre, il était si petit à côté de cet arbre au tronc aussi large qu’une maison!). C’était une rencontre tellement étrange – comme si votre chat de salon s’avérait être, quelque part sur une autre planète, Godzilla. Et j’en ai vu des gros caoutchoucs dans ma vie: c’est une plante assez commune dans les villes au climat chaud. Mais celui-là m’a laissée… sans voix. Ça commençait bien la visite! Un peu plus loin, des pins de Norfolk (Araucaria heterophylla) si majestueux, si ridiculement énorme, que je n’en ai jamais vu la cime.

Histoire et cohabitation

C’est quelque chose. Il faut dire que ces énormes dragonniers (Dracaena sp.) et pins des Canaries (Pinus canariensis) et tous les autres, eh bien ils sont là, dans la partie historique du jardin, depuis plus de 150 ans. Ça fait spécial de les croiser, non pas après 2h de randonnée dans une forêt dense, mais juste posés là, dans un aménagement paysager, ensevelis de monstera et d’autres grimpantes.

Cet olivier a plus de 400 ans – soit deux fois l’âge du jardin botanique qui l’abrite. Il a été transplanté depuis Vélez-Málaga, une ville voisine, pour rejoindre la collection, et veille depuis sur les pentes du jardin botanique, lui-même une ancienne oliveraie.

Ce qui m’a frappée, plus que la taille des arbres en elle-même, c’est la cohabitation. Plus d’une centaine d’espèces de palmiers, une forêt de bambous et des conifères cohabitent harmonieusement, comme s’ils avaient tous la même origine et les mêmes besoins. On ajoute à cela, les bassins, fontaines et cascades qui murmurent dans tous les coins, les chemins bien tracés, mais parfaitement intégrés aux paysages… C’est un jardin où on sent la touche andalouse, les origines mondiales, et un amour qui ne date pas d’hier pour la nature. Franchement, Jorge et Amalia: good job!

L’odeur fantôme

La vraie vedette de ma visite n’était ni un arbre ni une fontaine. C’était une odeur.

On venait de mettre le pied dans le jardin quand ça nous a arrêtés net. Un parfum entre la fleur d’oranger et le jasmin, mais plus chaud et sucré, plus complexe. On regardait partout: aucune fleur évidente. Un parfum fantôme, venu de nulle part. Il faut savoir que je suis très sensible aux odeurs alors dès que je vois une fleur, je me mets le nez dedans… et je suis déçue 90% du temps, car elles sentent rarement bon quand ce ne sont pas des «vedettes de fleuriste». J’étais donc TRÈS intriguée!

J’ai mis un moment à résoudre le mystère, mais en m’éloignant vers une zone plus ensoleillée, j’ai finalement vu la fameuse floraison cachée: le pittospore du Japon (ou de Chine) (Pittosporum tobira). C’est un grand arbuste d’environ 3-4 mètres de haut au feuillage vert foncé et lustré, avec de petites fleurs blanches ou jaunes regroupées en bouquets au bout des branches. Dans l’ombre du sous-bois, les fleurs à peine entrouvertes parfumaient déjà tout l’espace. Au soleil, elles embaumaient à plusieurs mètres à la ronde. J’ai finalement compris que c’était cette plante qui accompagnait ma visite depuis le début: il y en avait partout! C’était comme un fil olfactif discret, tendu d’un bout à l’autre du jardin.

Le pittospore de Chine est peu connu ici – et c’est dommage, parce que c’est une plante absolument charmante. Il existe en pot, mais c’est dans le sud de la France et sur le pourtour méditerranéen qu’on le voit à son meilleur, formant des haies parfumées. Est-ce que des pépinières québécoises en offrent? Est-ce que certains d’entre vous en cultivent en serre ou en pot? Parce que ça va devenir un besoin de m’en procurer un!

Des biomes qui cohabitent

Si le jardin historique impressionne par son élégance romantique, le jardin des cactus est une expérience tout à fait différente – et franchement surréaliste pour une Québécoise. Imaginez: un pied d’éléphant (Beaucarnea recurvata) installé en plein air à côté d’une haie de cyprès, avec pour voisins des cactus venus de trois continents et des roses du désert variées. Tout ça ensemble, sous le ciel bleu de l’Andalousie. Point bonus: la floraison était en cours, tous les cactus avaient des bourgeons floraux à demi ouverts!

Après les cactus, on est passés par la ruta forestal – qui n’a de «forêt» que le nom, du moins au sens où on l’entendrait au Québec. C’est un chemin dégagé, ensoleillé, avec un bon dénivelé (je me suis fait rire en écrivant ces mots: c’était une côte tellement pentue qu’avant de s’en rendre compte, on était littéralement au-dessus du jardin botanique!). Pour vous donner une idée de ce sentier, imaginez un panier. Le jardin est dans le panier, et la ruta forestal, c’est la poignée qui passe par-dessus, vous visualisez? Tout le long de ce chemin, on a une vue panoramique sur les montagnes qui constituent le paysage et les jardins qui ont l’air tout petits en bas, le tout au son des chants d’oiseaux (et de mon rythme cardiaque mis à mal par l’effort!).

Nos jardins botaniques à nous sont généralement plats; avoir un si grand relief, des perspectives qui changent avec l’altitude, c’était une agréable surprise. Je renommerais quand même cette route forestière la RANDONNÉE forestière, histoire d’être vraiment transparent avec les visiteurs!

Le silence des insectes

Une chose m’a sincèrement étonnée: l’absence totale d’insectes. En avril, dans un jardin en floraison, proche de l’eau, avec des centaines d’espèces de plantes qui s’épanouissaient partout – pas un maringouin, pas une petite abeille solitaire, à peine un papillon blanc aperçu du coin de l’œil et quelques abeilles à miel domestiques. Chez nous, dans un endroit aussi riche, on ne peut pas ouvrir la bouche sans avaler quelque chose! En fait, même en avril, alors que ça gèle la nuit, il y a déjà une panoplie de bestioles qui virevoltent de jour!

J’ai posé la question à un guide local, qui m’a répondu simplement qu’ils n’étaient «pas encore arrivés». Peut-être que c’est effectivement une question de timing, mais dans tous les cas, visiter un jardin, voire même une forêt, sous le soleil avec quelques 21 °C secs, sans aucun risque de m’étouffer avec une mouche… Je ne vous mentirai pas: j’ai considéré rester là-bas!

À un moment où on se reposait sur cette «petite’ place», on voyait passer plein de gens en veston cravate (à gauche, regardez!)… Drôle d’habit pour un dimanche matin dans le jardin! Mais on a compris plus tard…

Un concert en prime

Il y a eu ça: en tournant un coin du jardin, on a entendu de la musique. L’orchestre symphonique de la ville de Malaga s’échauffait pour donner un concert en plein air dans les jardins. Une vingtaine de musiciens, installés sous les arbres, tous en costumes: du sérieux. C’était gratuit, mais il fallait quand même un billet… que nous n’avions pas. Mais un des musiciens, nous voyant regarder avec envie le programme, nous a tendu deux billets en souriant. On s’est retrouvés assis sous des arbres centenaires, entourés du parfum du pittospore, à écouter de la musique classique dans un jardin espagnol vieux de 170 ans. Des après-midis comme ça, on ne les planifie pas – ils arrivent, tout simplement.

Pour les passionnés qui passent par là

La Concepción est un jardin qui récompense les lents, les curieux, ceux qui touchent les feuilles et qui mettent le nez dans les fleurs. Ça prend deux à trois heures visiter, mais quand on est passionné, c’est facile de s’y perdre pour plus longtemps. Entre les orangers, les bambous, l’allée des hibiscus, le tour du monde des arbres, j’aurais pu vous parler encore bien longtemps de cet endroit extraordinaire et de son climat qui semble être idéal pour à peu près n’importe quelle plante! Si vous allez visiter le sud de l’Espagne, chers jardiniers, ne vous posez même pas la question: mettez cet endroit sur votre itinéraire!