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Les paparmanes: ça vient des plantes! – Série des saveurs végétales inconnues

J’avais cette idée de série depuis longtemps et j’attendais l’hiver pour vous la présenter: les saveurs qui proviennent de plantes… Sans qu’on sache qu’elles viennent des plantes! Je sais, ça fait un peu long comme titre pour un concept, alors on va se contenter de dire que c’est la série de Noël! Toutes les deux semaines d’ici Noël, nous découvrirons donc une saveur bien connue, mais dont l’origine végétale est, elle, méconnue! Vous me suivez? C’est parti!

J’ai 82 ans. Oui, oui, vous avez bien lu: 82 ans! Je trouve parfois mes idées d’articles en tricotant dans ma berçante, Charles Aznavour en fond sonore, crème de menthe à la paparmane juste à côté.

Ben oui, j’aime ça les paparmanes! Vous savez, ces bonbons roses, verts et blancs qui traînaient chez nos grands-parents? Eh bien, soyons honnêtes, les roses sont les meilleurs. J’en ai chez moi (je vous le dis, j’ai 82 ans!) et ma crème de menthe préférée est Arthur (celle aux paparmanes de la distillerie Les Subversifs). Et ce n’est pas juste parce qu’elle est rose! Cette espèce de menthe-pas-vraiment-menthe si particulière… Ça goûte mon enfance et l’hiver.

Installez-vous confortablement (idéalement avec une paparmane rose ou une petite crème de menthe Arthur), parce que je vous emmène dans un voyage qui commence dans les sous-bois québécois et qui finit… dans votre tube de dentifrice!

Le thé des bois: plante des forêts d’Amérique du Nord

En sirotant ladite crème de menthe l’autre soir, je me suis demandé: d’où vient cette saveur exactement? Et là, surprise: cette saveur provient d’une petite plante de nos forêts québécoise! Ça explique pourquoi c’est une saveur assez peu connue chez nos voisins d’Europe. Là-bas, on l’appellerait plutôt par son nom anglais «wintergreen», mais c’est assez rare que les gens connaissent.

Le thé des bois, gaulthérie couchée, ou Gaultheria procumbens pour les amateurs de noms latins, est partout au Québec. Si vous vous promenez dans une forêt, regardez au sol: cette petite plante rampante de 10-15 cm de hauteur forme des tapis denses au travers des feuilles mortes du sous-bois, souvent près de conifères puisqu’elle aime les sols acides.

Photo: wanderingeden

Ses feuilles vert foncé et lustrées sont persistantes toute l’année et deviennent même un peu rougeâtres en hiver. En été (juillet-août), elle produit de petites fleurs blanches en forme de clochettes. Mais ce qui la rend vraiment reconnaissable, ce sont ses baies rouge écarlate qui apparaissent à l’automne et persistent tout l’hiver.

Le test infaillible pour l’identifier? Écrasez ou croquez une feuille. BAM! Cette odeur vous frappe immédiatement. C’est exactement l’odeur de vos paparmanes roses. Pas de doute possible.

La molécule mystère: presque de l’aspirine!

Qu’est-ce qui donne cette saveur si particulière? Le salicylate de méthyle, aussi appelé «essence de gaulthérie». Cette molécule constitue 98-99% de l’huile essentielle du thé des bois.

Maintenant, voici le truc fascinant: le salicylate de méthyle est chimiquement très proche de l’acide acétylsalicylique. Vous ne connaissez pas ce nom? Normal, c’est le nom scientifique de l’aspirine! Dans votre corps, le salicylate de méthyle est transformé en acide salicylique, produisant précisément les mêmes effets anti-inflammatoires et analgésiques que l’aspirine.

Pour vous donner une idée de la puissance de cette plante, une cuillère à thé (5 ml) de son huile pure, c’est comme prendre 20-22 aspirines d’un coup! De nombreuses Premières Nations utilisaient d’ailleurs le thé des bois pour soulager les maux de tête, les rhumes, les douleurs rhumatismales et les fièvres. Ils préparaient des infusions de feuilles, mangeaient les baies, et appliquaient même des cataplasmes sur la poitrine. Ce savoir traditionnel fut transmis aux colons français, qui adoptèrent rapidement le «thé du Canada» comme remède et boisson réconfortante.

Photo: K8

Paparmanes roses: un bonbon 100% québécois!

Bon, revenons à nos paparmanes! Ce mot québécois est dérivé de l’anglais «peppermint»… Ce qui est assez mélangeant quand on y pense, car la menthe poivrée, ce n’est pas la même chose (ce sont les bonbons blancs, ceux-là!).

Inventés au Canada vers la fin des années 1800, ils n’ont connu leur essor au Québec qu’avec la compagnie Menthe Rito en 1957. Cette entreprise familiale a perfectionné la recette et contrôle aujourd’hui environ 90% du marché nord-américain des bonbons à la menthe (ironique, car la saveur paparmane ne vient pas du menthol et n’est donc pas vraiment une menthe, mais passons!). Cette compagnie est située… à Trois-Rivières! Vous ne saviez pas ça, hein, Trifluviens? Vous êtes pratiquement la capitale de la paparmane!

J’ai aussi découvert en faisant mes recherches que la Fondation Institut de gériatrie de Montréal organise un «Paparmane-o-don». Les gens sont invités à partager leurs souvenirs de paparmanes, et 1$ par sac vendu est donné à la fondation. Les témoignages sont touchants! Des gens qui se souviennent du bol de cristal chez grand-maman, des bonbons dans les bas de Noël, des traditions multigénérationnelles…

Même le conteur Fred Pellerin a créé «l’arbre à paparmanes» dans ses histoires de Saint-Élie-de-Caxton! Vous ne pensiez pas qu’une petite plante de sous-bois et un bonbon tout ce qu’il y a de plus banal pouvaient être si emblématiques, n’est-ce pas?

(Je sens que les lecteurs du Vieux Continent vont rajouter «goûter une paparmane rose» sur leur liste de choses à faire au Québec.)

Une saveur presque exclusivement nord-américaine

Plusieurs dentifrices, rince-bouche et gommes en Amérique du Nord utilisent la saveur wintergreen. C’est parfois combiné à la menthe: regardez les ingrédients de vos produits à la maison, vous verrez sans doute que salicylate de méthyle en fait partie. Ailleurs dans le monde? Très rare!

En Europe, particulièrement en Allemagne, les gens trouvent cette saveur carrément répugnante. Pour eux, ça goûterait trop «le médicament». Mais pour nous? C’est fraîcheur, propreté, et un goût réconfortant qu’on retrouve dans nos bonbons, nos gommes, nos dentifrices, et même dans certains alcools québécois!

(Je vous vois, amis d’Europe, ne biffez pas «essayer les paparmanes» de votre to-do list!)

Pourquoi cette différence culturelle? D’abord, les plantes sont natives exclusivement d’Amérique du Nord et n’existent pas naturellement en Europe. Ensuite, les peuples autochtones utilisaient ces plantes depuis des millénaires selon certaines sources, créant une familiarité culturelle transmise aux colons. Pendant la Révolution américaine, quand le thé britannique fut boycotté après le Boston Tea Party, le thé de wintergreen devint un substitut patriotique faisant partie des Liberty teas.

Peut-être que c’est une saveur qui a fini par être perçue par nos papilles d’une façon particulière? Dans tous les cas, en ce qui me concerne, l’odeur du thé des bois évoque pas mal plus un magasin de bonbons à Noël qu’un médicament ou même un dentifrice!

Cultiver le thé des bois au Québec: une excellente idée!

La bonne nouvelle pour les jardiniers paresseux? Bien que je ne l’aie jamais vu utilisé en plante d’ornement, le thé des bois est assez facile à cultiver au Québec. Rustique jusqu’en zone 3, il survit aux hivers les plus froids (normal, c’est une plante d’ici).

Ce qu’il aime:

C’est un bon couvre-sol si vous avez quelques conifères dans un coin du terrain. Avec seulement 10-15 cm de hauteur, il s’étale par stolons pour former des tapis denses là où votre pelouse n’arrive pas à survivre. La croissance est très lente au début (2-3 ans), mais une fois la plante établie, c’est parti pour la vie!

Les avantages:

Photo: trscavo

Les baies: à goûter avec modération

Oui, les baies sont comestibles! Elles ont une forte saveur de paparmane avec une texture un peu farineuse. Honnêtement? Elles sont… correctes. Pas dégoûtantes, mais pas particulièrement délicieuses non plus. Un peu âpres.

Les peuples autochtones les mangeaient fraîches ou les séchaient pour l’hiver. De nos jours, on utilise surtout les feuilles pour faire du thé (infusion assez longue d’environ 10 minutes pour avoir un bon goût). On peut aussi laisser fermenter les feuilles dans de l’eau à température ambiante pendant deux ou trois jours pour développer pleinement la saveur.

Mais attention: consommez-les avec modération! Quelques baies ou quelques tasses, c’est correct. Un bol entier? 2 litres de thé par jour? Mauvaise idée, on se rappelle que c’est comme de l’aspirine, et bien que consommer la plante soit moins intense que de prendre une cuillère d’huile essentielle, ça reste une molécule puissante! (Perso, je préfère quand même un bonbon ou un petit verre d’Arthur!)

Photo: Les Subversifs

Une saveur qui nous connecte à nos racines

Voilà. La prochaine fois que vous sucerez une paparmane rose, vous saurez que vous goûtez littéralement l’histoire du Québec. Une plante de nos forêts boréales utilisée depuis des millénaires par les Premières Nations, adoptée par les colons et devenue une partie intégrante de notre identité culinaire québécoise moderne.

C’est fascinant de réaliser que cette saveur si familière provient d’une humble petite plante qui pousse sous nos épinettes! J’ai déjà hâte à mon prochain article dans deux semaines pour voir quelles autres découvertes je vais faire!

Photo: jyoung2399

Et vous, quels sont vos souvenirs de paparmanes? Vous êtes plus roses, blanches ou vertes? Arthur, Isabelle ou Eva? Ou même Émilie? (J’avoue, j’ai les quatre sortes de crème de menthe à la maison…!) Je veux tout savoir en commentaires!

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