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La guimauve, plante ou sucrerie? – Série des saveurs végétales inconnues

Prêts pour une autre histoire de plante utilisée dans notre alimentation sans qu’on le sache? Il fait -5 °C dehors, un peu frisquet quand même. J’ai les pieds dans des bas de laine sur le divan, sous une grosse couverture en laine, et je sirote tranquillement un chocolat chaud fumant à la menthe (ou est-ce de la paparmane?) couronné de guimauves fondantes. Le bonheur, quoi!

Photo: Ylanite Koppens

Et là, en regardant ces petites choses blanches et moelleuses se transformer doucement en crème dans ma tasse chaude, je me suis posé LA question: mais d’où ça vient, les guimauves?

Eh bien, tenez-vous bien: même si ça se fait aujourd’hui avec du sucre et de la gélatine, la guimauve est à l’origine le produit… d’une plante! Et quand a-t-on utilisé cette plante la première fois? Il y a 4 000 ans. Oui oui, vous avez bien lu: QUATRE MILLE ANS d’histoire dans votre tasse de chocolat chaud!

Installez-vous confortablement (idéalement avec un chocolat chaud et quelques guimauves), parce que je vous emmène cette fois en Égypte ancienne, dans les marais européens, sans oublier de finir dans nos traditions d’hiver québécoises!

La guimauve officinale: une plante qui peut se trouver dans nos jardins

Alors voilà la surprise: le mot «guimauve» (ou marshmallow en anglais et dans certains coins d’Europe [voire Chamallow!]) vient bel et bien d’une plante! Son nom scientifique est Althaea officinalis, ce qui vient du grec althainein signifiant «guérir». Déjà, ça nous donne un indice sur ses propriétés extraordinaires! (Attendez la suite avant d’engouffrer un sac entier de sucreries quand même!)

Photo: lawrencefife

Cette plante magnifique, aussi appelée mauve des marais, peut atteindre jusqu’à 150 cm de hauteur au Québec (2 mètres dans les pays moins frisquets!). Elle fait partie de la famille des Malvacées, cousine des hibiscus et des roses trémières. C’est une grande plante élégante avec des tiges et feuilles couvertes de petits poils doux (on les appelle des poils étoilés – c’est mignon, non?), des feuilles veloutées vert-gris, et de superbes fleurs rose pâle à cinq pétales qui s’épanouissent de juillet à septembre.

Photo: deivy33233

Regardez ces mignons petits poils!

Originaire des marais d’Europe, d’Asie occidentale et d’Afrique du Nord, la guimauve s’est installée en Amérique du Nord depuis l’époque coloniale. Au Québec, on peut la trouver le long de certaines rives et dans les zones humides douces et aussi saumâtres. Mais ce qui est vraiment fascinant se trouve sous terre, dans ses racines!

Les racines magiques

Voici où ça devient intéressant: les racines de la guimauve contiennent entre 25 et 35% de mucilages – un mot compliqué pour décrire une substance super visqueuse et gluante. Quand vous coupez une racine fraîche et que vous la mettez dans l’eau, elle libère cette espèce de gel épais et glissant.

Cette texture unique vient de longues chaînes de sucres complexes (des polysaccharides, pour les curieux) qui emprisonnent l’eau comme de petites éponges moléculaires. Le résultat? Un gel naturel qui adoucit, apaise et protège. Pensez-y comme un pansement naturel super doux!

Les anciens Égyptiens ont découvert cette propriété il y a environ 4 000 ans. Ils extrayaient la sève des racines, la mélangeaient avec du miel, et créaient une friandise précieuse réservée aux dieux et aux pharaons. Faire UNE SEULE guimauve prenait des heures de travail. C’était un dessert de luxe absolu.

Racine de guimauve. Source: Le jardin des vie-la-joie

Les Grecs, Romains et Arabes ont ensuite utilisé cette plante pendant des siècles pour soigner les maux de gorge, la toux, les irritations digestives… La science moderne a d’ailleurs confirmé qu’ils avaient raison! Des études récentes montrent que l’extrait de racine de guimauve soulage vraiment la toux –, une étude québécoise sur 599 enfants a montré que 90% d’entre eux se sentaient mieux après avoir pris un sirop à base de guimauve.

Du travail de moine au bonbon instantané

Au début des années 1800, les confiseurs français créent la pâte de guimauve traditionnelle. C’était tout un processus: infuser les racines pendant 12 heures, filtrer le liquide visqueux (imaginez essayer de filtrer du miel épais!), fouetter des blancs d’œufs à la main, mélanger avec du sucre… Deux jours de travail pour un petit lot de guimauves!

Ces guimauves artisanales étaient vendues d’abord en pharmacie comme remède pour la gorge, puis graduellement adoptées comme confiserie de luxe. Mais voilà: la demande explosait et la production à la main ne pouvait pas suivre.

À la fin du XIXe siècle, des inventeurs géniaux développent des innovations qui changent tout: la gélatine raffinée sans saveur, et le procédé d’extrusion qui permet de produire ces longues guimauves cylindriques qu’on coupe ensuite.

Photo: Ann H

La gélatine animale (dérivée d’os et de peau) s’avère parfaite: elle coûte beaucoup moins cher, crée une texture encore plus élastique et moelleuse, et permet l’automatisation complète. Vers 1900, pratiquement tous les fabricants passent à la gélatine. La vraie racine de guimauve? Elle devient trop complexe à travailler et coûteuse pour la production de masse.

Et voilà comment le nom «guimauve» est resté, même si la plante elle-même a quitté la recette! C’est un peu comme si on appelait encore «vinyle» notre playlist Spotify – le mot a survécu, mais pas l’objet!

Une histoire de marketing génial

Vous vous demandez peut-être: mais comment les guimauves sont-elles devenues LA garniture de chocolat chaud par excellence? Bonne question!

En 1917, la compagnie Angelus Marshmallows publie un livret de recettes pour «populariser les usages novateurs des guimauves». Deux recettes de ce livret ont littéralement transformé la culture nord-américaine: les guimauves dans le chocolat chaud, un succès instantané, et (attention, âmes sensibles s’abstenir) les guimauves sur la casserole de patates douces.

Oui, je sais. Je sais… JE SAIS! Vous avez bien lu, j’ai bien fait mes recherches: aucune erreur ici! Dans le sud des États-Unis, c’est un accompagnement populaire qui trône fièrement sur la table à côté de la dinde à Thanksgiving: une casserole de patates douces, sucrées et beurrées, écrasées, et couvertes d’une couche de guimauves fondantes. Ce n’est même pas un dessert! Il paraît que c’est de plus en plus controversé comme recette chez nos voisins américains et franchement… je comprends! J’ai souvent la curiosité d’essayer les plantes ou recettes que je découvre en faisant mes articles… Mais aucune envie d’essayer celle-là!!

Revenons donc aux usages plus… disons «populaires» de la guimauve, avec les s’mores, une autre recette incontournable. En 1927, le manuel des Girl Scouts publie la première recette sous le nom «Some More», qu’on prononce vite pour dire «s’more» (qui se traduirait par «encore plus» parce qu’on en veut toujours encore plus!): guimauve grillée + chocolat + biscuits Graham. Cette tradition de feu de camp est un dessert incontournable.

Ma touche perso, car je n’aime pas gérer le carré de chocolat et les biscuits dans le noir, pas de table, alors que j’ai la guimauve fondante qui refroidit au bout d’une perche: les biscuits écoliers ou célébration. Ça change la donne: le chocolat est DÉJÀ bien collé sur le biscuit.

Photo: Matheus Bertelli

Fait amusant: aujourd’hui, la majorité des 90 millions de livres de guimauves consommées annuellement par les Américains se vendent entre octobre et décembre. Il faut croire que la casserole de patates douces et les chocolats chauds sont plus populaires que les guimauves en camping!

Cultiver la guimauve au Québec: c’est possible!

Voici l’excellente nouvelle pour les jardiniers paresseux (et curieux!): la guimauve officinale pousse parfaitement bien partout au Québec! Rustique de la zone 3 à 9, elle survit sans problème à nos hivers. Ça veut dire qu’elle est parfaitement heureuse à Montréal, Québec, Trois-Rivières, et même à Chicoutimi avec un bon paillis!

Des semenciers québécois vendent des semences de guimauve officinale, et plusieurs herboristes québécoises cultivent cette plante pour leurs produits. C’est vraiment une plante qui s’intègre bien dans nos jardins.

Ce qu’elle aime:

  • Plein soleil
  • Sol très riche et humide (c’est une plante de marais après tout!)
  • Léger et bien drainé, car elle n’aime pas les sols détrempés
  • Beaucoup d’eau (les poils sur les feuilles rendent l’évaporation très rapide)

Petit truc important: la guimauve émerge très tard au printemps (fin mai-début juin), alors marquez bien son emplacement pour ne pas la confondre avec une mauvaise herbe.

Semez les graines en surface après une petite stratification au froid (4 à 6 semaines au frigo dans de la mousse humide). La germination peut prendre de 10 à 90 jours – soyez patients! Espacez les plants de 40 à 60 cm car elle devient GROSSE.

Récolte des racines: patientez trois ans avant de récolter – c’est le temps nécessaire pour que les racines développent leur pleine concentration en mucilages. Récoltez les racines à l’automne. Les feuilles et fleurs peuvent se récolter dès la deuxième année pour des tisanes adoucissantes.

Faire ses propres guimauves à la vraie racine!

Alors voici la question qui tue: peut-on encore faire des guimauves avec de la vraie racine de guimauve? OUI! Mais soyons honnêtes: c’est un projet de fin de semaine, pas une recette du mardi soir!

Voici comment ça fonctionne (version simplifiée):

  1. Infuser 3 c. à soupe de racine séchée dans 1,5 tasse d’eau froide pendant 6 à 8 heures
  2. Filtrer (bon courage – les mucilages bouchent TOUT!)
  3. Faire bouillir le liquide avec du miel jusqu’au stade «boule molle» (235-240 °F)
  4. Fouetter avec de la gélatine pendant 10-15 minutes (oui, on ajoute aussi de la gélatine pour avoir une texture moelleuse qui fond en bouche, sinon, ça fait quelque chose de plus dense et pâteux.)
  5. Verser dans un moule et laisser reposer

Le résultat? Des guimauves plus denses et moelleuses que les versions commerciales, avec une saveur subtile et terreuse. C’est différent, c’est unique, et c’est une connexion directe avec 4 000 ans d’histoire.

Une histoire qui réchauffe le cœur

D’une plante des marais égyptiens réservée aux pharaons, aux confiseurs français du XIXe siècle, jusqu’à nos traditions d’hiver québécoises – quel voyage!

Photo: JACK REDGATE

J’adore le fait que l’industrialisation ait complètement changé la recette tout en gardant le nom. Un peu comme avec le Coca-Cola de la semaine dernière. C’est comme un clin d’œil historique que la plupart des gens ne remarquent même pas! Et maintenant que vous le savez, vous ne regarderez plus jamais vos guimauves de la même façon.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai VRAIMENT envie de faire (ou au moins de goûter) de la «vraie» guimauve. En avez-vous déjà mangé, vous? Ça goûte pareil ou non? Je veux savoir!

On se revoit la semaine prochaine pour une autre saveur provenant de plante sans qu’on sache que ça vient d’une plante! Bon chocolat chaud!


  1. Bonjour des Pyrénées,
    J’en ai un pied magnifique au jardin, j’utilise les fleurs et les feuilles pour les tisanes mais je n’ai jamais utilisé la racine. Je ne savais pas que c’était aussi compliqué à extraire
    Bonne journée
    Valérie

  2. J’adore lire vos recherches et informations sur ces produits à la fois connus et inconnus!

  3. Merci Audrey, te lire est toujours une promesse d’apprendre en état surprise ou en riant!

  4. Mme. Martel très très instructif et savoureux ce que vous publiez enrichissant merci.

  5. Très bon article ce matin avec mon café! J’ai appris plein truc et c’est divertissant. Pour ma part, sincèrement, je suis trop paresseuse pour faire de la «  vraie » guimauve. Par contre, la faire pousser au jardin, ça me tente! Ça n’avait pas été un succès dans le temps. Peut être que le sol n’est pas assez humide…Mais avec tous les détails que tu donnent, je vais peut être réussir cette fois! Merci!

  6. Si on fait la guimauve sans gélatine, est-ce que ça pourrait remplacer les Turkish Delight? Ça serait à essayer 😉

  7. Quel article tellement intéressent. Comme tous vos articles d’ailleurs: Toujours intéressant et écrit de façon tellement professionnel et ludique en meme temps. J’utilise la racine de guimauve dans ma recette de shampooing. Cet article ça me donne le goût d’y goûter!