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Fourmis et pucerons: comme à la ferme

La semaine dernière, je vous ai laissés sur une accroche: cette petite file de fourmis qui monte la garde autour d’une colonie de pucerons. Je vous avais promis que la suite valait un roman. Alors, installez-vous, parce que ce qui ressemble à une trêve entre deux bibittes est en réalité une ferme. Oui oui: les fourmis élèvent les pucerons un peu comme nous élevons des vaches. Et attendez de voir jusqu’où elles poussent le concept.

Photo: Petr Ganaj

Une ville sous vos pieds

Avant de parler d’élevage, il faut comprendre l’éleveuse. Une fourmilière, ce n’est pas une bande d’insectes qui se promènent chacun de leur bord. C’est ce qu’on appelle un superorganisme: une colonie qui fonctionne comme un seul et même être vivant, où chaque individu joue un peu le rôle d’une cellule dans un corps. La reine s’occupe de la reproduction, et les ouvrières, elles, font tourner la baraque: creuser, nettoyer, nourrir les larves, chercher de la nourriture, défendre le nid. Certaines se spécialisent même dans des tâches bien précises.

Cette fourmi (Cephalotes varians) qu’on retrouve dans les Caraïbes et en Floride a un rôle bien précis dans sa colonie. Vous avez deviné? Sa tête plate sert… de porte! Et empêche les prédateurs d’entrer dans la fourmilière. Sa vie entière est destinée à son métier de portière, c’est très précis comme rôle!

Tout ce beau monde communique par des phéromones (ces fameuses pistes chimiques qu’elles suivent à la queue leu leu) et se partage la nourriture bouche à bouche. Bref, une petite ville étonnamment bien organisée. Et comme toute ville, elle a besoin d’un garde-manger fiable. C’est là que nos pucerons entrent en scène.

La traite des pucerons

Vous vous souvenez du miellat, cet excrément sous forme de sirop sucré que les pucerons rejettent en se gavant de sève? Pour bien des fourmis, c’est un véritable nectar. Et plutôt que d’attendre que ça tombe tout seul, elles ont trouvé mieux: elles «traient» leurs pucerons. En caressant délicatement le puceron avec ses antennes, la fourmi l’incite à libérer une gouttelette de miellat, qu’elle s’empresse de laper. Une vache à lait, version six pattes et deux millimètres!

En échange de ce sirop, les pucerons reçoivent un service cinq étoiles. Les fourmis les défendent farouchement contre les coccinelles, les chrysopes et les guêpes parasitoïdes (bref, tous les prédateurs dont je vous ai parlé la semaine dernière). Elles les gardent propres, les déménagent vers des tiges plus juteuses quand la plante où se trouve la petite ferme s’épuise, et vont même jusqu’à rentrer leurs œufs dans la fourmilière pour l’hiver, avant de les ressortir au printemps venu. Résultat: un troupeau bien gardé se porte mieux et se reproduit davantage.

Fourmi surveillant des œufs de puceron. Photo: SweeMing YOUNG

Et ça, ce n’est pas juste une histoire de pays lointains. Au Québec, nos trois genres de fourmis les plus communs (Formica, Lasius et Myrmica) sont justement des éleveurs de pucerons. Certaines de nos Lasius élèvent même, sous la terre, des pucerons qui sucent les racines, complètement hors de votre vue. Il y a peut-être une petite ferme laitière de miellat juste sous vos plates-bandes en ce moment même!

Otages ou pensionnaires?

Bon. Jusqu’ici, ça ressemble à un gentil partenariat. Sauf que les fourmis, comme tout bon éleveur, n’aiment pas voir leur bétail s’enfuir. Et là, ça se corse un peu.

Quand un puceron développe des ailes pour aller fonder une colonie ailleurs, il arrive que les fourmis les lui arrachent, tout simplement! D’autres sécrètent des substances qui sabotent carrément le développement des ailes. Et le plus fou: des chercheurs ont montré que les fourmis du genre Lasius (des cousines de celles qu’on a ici) laissent sur leur passage des empreintes chimiques qui «tranquillisent» les pucerons et ralentissent leur marche d’environ 30 %. Traduction: un puceron qui voudrait déguerpir se retrouve un peu gelé, incapable de filer bien loin. Et si le troupeau devient trop gros? Les fourmis en mangent quelques-uns et on n’en parle plus. On a beau traire nos vaches, on ne rechigne pas devant un bon burger, eh bien pour les fourmis, c’est pareil!

Photo: Rino Adamo

Dit comme ça, on dirait de l’exploitation. Mais avant de crier au monstre, posons-nous une petite question: est-ce vraiment si différent de nous? On élève des poules dans un enclos, on récolte leurs œufs, on gère la taille du troupeau, et on ne les laisse pas exactement partir en voyage…! Les fourmis font la même chose, à leur échelle. Ce n’est pas de la cruauté, c’est de l’agriculture. Et honnêtement, je trouve ça absolument fascinant de voir une autre espèce faire de l’élevage.

Au jardin, faut-il s’en faire?

Rassurez-vous tout de suite: les fourmis ne s’attaquent pas à vos plantes. Elles ne grugent pas vos feuilles et ne nuisent pas à leur croissance (si vous les voyez sur vos pivoines, par exemple, c’est le suc sucré des boutons qu’elles convoitent, pas vos fleurs). Une file de fourmis qui grimpe le long d’une tige, c’est souvent le signe qu’un élevage de pucerons se cache au bout du chemin. Rien de dramatique en soi, mais ça vaut un petit coup d’œil pour vérifier que la colonie ne prend pas trop d’ampleur.

Faut-il pour autant leur déclarer la guerre? La plupart du temps, non. Rappelez-vous plutôt ce que je vous disais la semaine dernière: un peu de patience et les prédateurs feront le ménage. Le hic, c’est que tant que les fourmis montent la garde, les coccinelles et compagnie ont bien du mal à approcher du troupeau. Alors si une colonie de pucerons s’emballe vraiment, c’est en s’occupant des fourmis, cette garde rapprochée, qu’on redonne la voie libre aux prédateurs.

Mais il ne faut pas oublier que ces petites éleveuses nous rendent une foule de services. Elles aèrent le sol en creusant leurs galeries, un peu comme les vers de terre. Elles chassent quantité d’autres insectes indésirables. Elles participent à la décomposition de la matière organique. Et tenez-vous bien: ce sont elles qui «plantent» plusieurs de nos fleurs de sous-bois! Les graines du trille, de la sanguinaire et des violettes sont munies d’un petit appendice riche en gras dont les fourmis raffolent. Elles transportent la graine jusqu’au nid, mangent la collation, puis abandonnent la graine intacte dans leurs déchets bien fertiles. Un déménagement gratuit vers un terreau de premier choix!

Alors, qui mène le bal?

Voilà donc le fameux roman: une histoire d’éleveuses minuscules, de vaches à lait gonflées de sirop, de pensionnaires aux ailes coupées et de fleurs semées en douce. Si vous voyez une file de fourmis affairées sur une tige, prenez une minute pour observer la petite ferme qui s’active. Regardez-les tapoter leurs pucerons, monter la garde, patrouiller leur troupeau. C’est aussi ça, jardiner!

Étiquettes + fourmis, Pucerons


  1. Délicieux petit miellat avec mon café.
    Merci.

  2. Superbe récit. Je vais mieux accepter le miellat qui tombe de mon tilleul…

  3. Merci pour cette analogie! On comprend mieux maintenant les fourmis !! Ha ha!

  4. Merci du conte c’est de toute beauté. Mais j’ai eu affaire à un élevage de cochenilles dans mon magnolia beaucoup de travail pour s’en débarrasser et sauver notre beau magnolia jaune. On a eu ce conte grandeur nature. Maintenant je surveille les fourmis et regarde où elles vont.

  5. C’est vraiment fascinant ! Je ne verrai plus jamais les fourmis du même œil… ni les pucerons d’ailleurs. Merci Audrey pour ce texte si instructif. Tu as une façon bien à toi de dire les choses et c’est un réel plaisir de te lire.

  6. Marie-Josée Lafaille

    J’adore ton récis. Je tombe des nues. Moi qui pensais que les fourmis me débarrasseraient des pucerons!! J’ai beaucoup de nid de fourmis sur mon terrain sablonneux et dans mon potager. Je les laisse faire.

  7. Marie-Josée Lafaille

    Tout comme Line j’adore ton récis. Je tombe des nues. Moi qui pensais que les fourmis me débarrasseraient des pucerons!! J’ai beaucoup de nid de fourmis sur mon terrain sablonneux et dans mon potager. Je les laisse faire.

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