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Confession d’une jardinière désorganisée : mon catalogue de semences (et comment le sauver)

Semences

Vous m’avez demandé de vous montrer mon catalogue de semences. Eh bien… le voici!

Le bordel en question. Ne vous laissez pas abuser par le petit panier et les sacs: il n’y a ABSOLUMENT aucun rangement, sinon un ordre chronologique de ce que j’ai jeté sur le tas!

Je sais, je sais. C’est ce que j’appellerais un «système de classement créatif». Traduction: un fouillis total. Ça ressemble à une armoire de tupperware. Il y a là-dedans des sachets de 2018 mélangés avec ceux de cette année, des semences maison dans des essuies tout sur lesquelles j’ai écrit «tomates???», et au moins dix sachets de semences eus lors d’échanges que je n’ai jamais l’intention de planter! (Pourquoi me donne-t-on toujours de l’herbe à chat, sérieux!?)

Je me suis dit que je n’étais probablement pas la seule à vivre cette situation. Alors plutôt que de vous donner des conseils douteux basés sur mon chaos personnel, j’ai contacté un expert: Jean-François Lévêque, cofondateur des Jardins de l’écoumène, un artisan semencier de Saint-Damien, dans Lanaudière. Ça fait plus de 20 ans qu’il produit des semences biologiques adaptées au Québec. S’il y a quelqu’un qui sait comment gérer un catalogue, c’est bien lui!

Un organisme vivant en dormance

Avant de vous donner les étapes pour passer du fouillis au parfait catalogue, il faut comprendre certains principes chez les semences. La première chose que Jean-François m’a expliquée, c’est de changer ma façon de voir mes semences. «Une semence, c’est un organisme vivant en dormance», m’a-t-il dit. Pas un objet inerte qu’on peut laisser traîner n’importe où pendant des années!

L’objectif du rangement, c’est de maintenir cette dormance. Et pour ça, il faut éviter de les exposer aux conditions qui déclenchent la germination: humidité élevée, chaleur, et parfois lumière. Logique, quand on y pense! Si on veut que nos graines restent endormies, on ne leur donne pas les signaux du réveil.

La méthode suggérée est toute simple: toutes les enveloppes dans un contenant hermétique, dans le frigo. C’est tout. Pas besoin de système élaboré avec des sachets de silice et des étiquettes en trois couleurs (même si je respecte ceux qui font ça!). Le frigo offre fraîcheur et noirceur, le contenant hermétique (pot Masson, sac Ziploc) protège de l’humidité.

Combien de temps ça dure, ces petites bêtes-là?

Voilà une question que je me pose chaque printemps en fouillant dans ma boîte de semences. Ces graines de 2021, sont-elles encore bonnes? La réponse: ça dépend!

Jean-François m’a conseillé de me faire un tableau de référence à garder précieusement avec les infos sur chaque type de semence:

Les semences à courte durée de vie, soit environ 2-3 ans, comprennent les oignons, les poireaux, le panais, le maïs et le persil. Ce sont les plus capricieux – ne les gardez pas éternellement!

Pour les semences à durée intermédiaire de 3-6 ans, on trouve les Solanacées comme les tomates, poivrons et aubergines, les haricots, les carottes et les radis. Cela représente le gros de ce que nous mettons dans nos potagers, et heureusement, ils sont assez coopératifs.

Finalement, les championnes de longévité à 6-10 ans sont les courges. Ces graines-là sont des survivantes!

Mais attention: la dégradation n’est pas linéaire. Une semence peut avoir un taux de germination de 95% la première année, 94% la deuxième… et chuter à 60% la troisième. On passe de «excellent» à «bof» sans préavis. D’où l’importance de faire des tests AVANT de se retrouver avec un potager à moitié vide.

Le test de germination: l’outil des pros

Aux Jardins de l’écoumène, c’est entre 2 000 et 4 000 tests de germination par année. Ça m’a impressionnée! Nous, jardiniers amateurs, on peut faire la même chose à plus petite échelle.

La méthode est simple: prenez 10 graines, placez-les sur un papier essuie-tout humide (mais pas détrempé!), pliez-le et mettez-le dans un sac de plastique. Gardez-le à température ambiante et vérifiez après quelques jours. Comptez combien de graines ont germé.

Si 9 sur 10 germent, vous avez un taux de 90% – excellent! Si seulement 5 germent, vous êtes à 50%, ce qui est peu: vous aurez à semer densément. En dessous, mieux vaut racheter des semences fraîches plutôt que de gaspiller votre temps et votre espace au jardin.

Le moment idéal pour faire ces tests? Maintenant! En février, pendant le grand ménage de votre collection de semences. Comme ça, vous savez exactement ce que vous avez avant de commander de nouvelles variétés.

Je vous avoue que je suis assez frileuse sur ces tests. J’ai l’impression de «gaspiller» des semences… Je m’en suis ouverte à Jean-François, et vous savez ce qu’il m’a dit? Mieux vaut «perdre» 10 graines que de se retrouver avec un jardin vide! Et il a tellement raison! Si rien ne pousse, c’est mon sol, le manque d’eau… ou juste le taux de germination qui était à 20%? C’est important à savoir, en fin de compte, pour éviter de replanter les mêmes semences mortes année après année!

Producteur versus distributeur: une distinction importante

Jean-François a soulevé un point auquel je n’avais jamais pensé: il y a une différence entre un producteur de semences et un distributeur.

Un producteur, comme les Jardins de l’écoumène, cultive les plantes, observe leur comportement année après année, sélectionne les meilleures pour la production de semences, et adapte progressivement ses variétés aux conditions locales. Il comprend la génétique, il voit l’évolution des plantes, leur comportement selon les intempéries, il sait exactement d’où viennent ses graines et ce qu’elles vont donner.

Un distributeur, lui, achète des semences en gros et les revend. Ce n’est pas si mal en soi, mais il ne peut pas vous dire comment la variété se comporte dans nos nuits froides ou nos étés humides… ni même parfois d’où viennent ses semences! Quand on achète d’un semencier local et producteur, on obtient des semences qui ont été sélectionnées pour notre climat, nos sols, et nos pratiques. C’est particulièrement important au Québec, où nos conditions de culture sont, disons… spéciales. (Y fait frette, mettons.)

Remettre son catalogue en ordre

Étape 1: Le carnet de jardin

Mon consultant insiste: c’est l’outil clé. Pas pour être perfectionniste, mais pour éviter de recommencer à zéro chaque année. On y note quelles variétés on a testées et si elles ont bien fonctionné, la durée de conservation de nos semences, nos observations au fil de la saison, etc. Tout ce qui peut vous être utile pour comprendre votre jardin, avec ses particularités et ses défis.

Mais le plus important à faire avec votre carnet, et c’est MAINTENANT que vous (que je!!) devez le faire: planifier. Savoir quels sont nos objectifs de l’année AVANT d’avoir les mains dans la terre. C’est l’erreur numéro un des jardiniers, selon lui: se lancer sans réfléchir, acheter des semences sur un coup de tête, et se retrouver avec une tonne de carottes bonnes à manger fraîches, mais aucune faite pour la conservation.

Pleine de honte, j’avoue… ne m’être jamais posé la question «qu’est-ce que je veux accomplir avec mon jardin cette année?». Mon but était: des légumes, le plus possible, et je vais cuisiner des réserves pour l’hiver avec les restants! Mais ça ne fonctionne pas comme ça: mon rendement n’est pas super, je plante mes épinards trop tard et ça monte en graines, j’oublie de récolter mes rabioles et elles deviennent fibreuses, j’ai une tonne de carottes qui ne se gardent pas bien…

Je vous le dis donc (car je fais vraiment l’exercice en écrivant cet article), mon objectif de cette année est d’avoir un jardin plein de légumes pour la conservation et la cuisine, qui demandera peu d’entretien, ainsi qu’une serre très variée, pleine de légumes à utiliser frais et avec des temps de récolte échelonnés pour éviter de tout avoir en même temps.

Étape 2: Comment organiser sa collection

Bon, passons aux choses pratiques: le classement! Jean-François suggère de trier par catégories plutôt que par ordre alphabétique. C’est plus utile au moment de planifier.

On peut classer par sorte de plante (légumes-feuilles, légumes-racines, légumes-fruits, ornementale, etc.), par type (annuelles versus vivaces), ou par conditions de culture (plein soleil, mi-ombre, sol humide). Dans chaque catégorie, on refait un classement en sous-catégories, selon ce qui fonctionne pour vous.

Personnellement, j’ai décidé d’essayer le classement par «moment des semis»: semis intérieurs de février-mars, semis intérieurs d’avril, semis directs qui tolèrent le gel, et semis directs après les gels, puis par type de légume. On verra si ça survit à la saison!

Étape 3: Tester, jeter

Une fois tout classé, il faut faire le ménage. Le restant de semences de melon d’eau que tante Ursule vous a données quand vous avez démarré votre jardin, parce qu’elle a voulu en planter chez elle il y a 20 ans, mais que ça n’a pas marché: poubelle. Ça fait 5 ans que c’est au fond de mon bac, je n’ai pas d’intérêt à les planter, et elles étaient probablement déjà décédées avant la pandémie!

Les semences moins vieilles méritent aussi un petit test de germination. Un paquet de courges de l’année dernière est clairement encore très bon, mais vos carottes de 4 ans… Vérifiez-les donc avant de remplir votre jardin avec du vide!

Étape 4: Ne pas laisser ma paye chez le semencier

Maintenant qu’on sait ce qu’on a, et surtout, ce dont on a besoin… LÀ, on va acheter ce qui nous manque, en respectant notre plan initial, notre but à atteindre. Comme une liste d’épicerie: carottes de conservation, épinards hâtifs, tomates italiennes pour congélation, etc.

Le rituel de début de saison

Voici ce que j’ai fait en fin de semaine (et que je vous encourage à le faire aussi): sortir toute ma collection de semences, organiser par catégories, trier ce qui est périmé ou douteux, tester les vieilles graines sur papier humide, et planifier mes achats en fonction de ce qui me manque vraiment.

Jean-François a une belle philosophie: observer, comprendre, puis agir. Pas de recette unique, pas de méthode miracle. Juste prendre le temps de connaître ses semences et son propre jardin, puis le planifier avec intention.

(Je l’ai fait! Les Ziploc iront au frigo, le reste – laitues, fines herbes, etc. – est pour mon jardin intérieur d’hiver.)

Bonus pour ceux qui font leurs propres semences!

J’ai confessé au semencier que je garde parfois des semences de mes récoltes, ou même que je plante… les graines de moutarde ou de coriandre de mon armoire à épices… et il n’est pas outré: au contraire!

Expérimenter, c’est exactement dans l’esprit du jardinage. Par contre, il m’a prévenue: de là à devenir complètement autonome en semences, il y a tout un monde. La production de semences est un métier en soi, avec ses techniques, ses distances d’isolation pour éviter les croisements, ses méthodes de séchage… Si ça vous intéresse, il y a des cours qui existent!

Mais pour commencer? Garder quelques graines de moutarde, de haricots ou de tomates à pollinisation libre, c’est tout à fait faisable. Et tellement satisfaisant! Je vous reviens dans les prochaines semaines avec des éclaircissements sur la génétique (F1, pollinisation libre, hybrides et tout ça), ainsi qu’une explication du jargon sur des sachets de semences. Vous vouliez qu’on jase de mon catalogue, on va en jaser pour la peine!

Bon, je vous laisse. Mon bordel de semences est rangé, mais j’ai un autre bordel de pots et de terre à aller gérer avant de faire mes semis!

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