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Ces plantes qu’on ne repique pas (et ce n’est pas une question de choc)

La semaine dernière, on a vu que le choc de transplantation est une épreuve que nos tomates, poivrons et aubergines traversent en grognant, mais dont elles se remettent généralement bien. Pour ces plantes-là, le repiquage est une étape obligée – on n’a pas vraiment le choix avec notre courte saison québécoise – et ça se passe plutôt bien.

Mais il existe des plantes pour qui le problème est d’une tout autre nature. Ce n’est pas qu’elles souffrent un peu avant de s’en remettre. C’est que leur biologie même rend le repiquage inutile, voire catastrophique. Et si vous avez déjà récolté des carottes qui ressemblaient davantage à un enchevêtrement de tentacules qu’à des légumes, vous allez enfin comprendre pourquoi!

La carotte, c’est la racine

La carotte est ce qu’on appelle une plante à racine pivotante. Ce terme botanique désigne un système racinaire organisé autour d’une racine principale unique qui s’enfonce verticalement dans le sol, et sur laquelle se greffent des petites racines secondaires latérales. Ça leur donne souvent un enracinement très profond et solide. Essayez d’arracher un pissenlit sans casser cette racine et vous comprendrez tout de suite de quoi je parle. Heureusement, la carotte a été bien adaptée et sélectionnée pour la récolte, et les racines latérales sont toutes délicates.

Chez la carotte, cette racine pivot s’épaissit pour devenir la partie orange et savoureuse qu’on mange. La carotte est la racine pivot. Voilà le problème: si vous dérangez cette racine lors d’un repiquage, même une perturbation minime, elle ne s’épaissit plus correctement. Elle bifurque, elle se tord, elle produit des ramifications dans tous les sens. La plante survit très bien, elle fait son feuillage, elle a l’air en pleine santé – mais sous terre, c’est le chaos. Vous récolterez un joli bouquet de filaments orange au lieu d’une carotte.

C’est pour la même raison que les carottes n’aiment pas les sols caillouteux ou compacts: chaque obstacle rencontré par la racine crée une déformation. Le sol doit être meuble, léger, et idéalement profond d’au moins 45 cm pour les variétés longues. Semez directement en pleine terre, le plus tôt possible au printemps – dès que le sol atteint environ 10 °C, soit généralement en mai au Québec – et ne touchez plus à rien.

Même chose pour d’autres légumes racines comme les radis ou panais. Le principe est identique. Vous semez en place, vous éclaircissez, et vous laissez faire. (Le radis étant si rapide à pousser, l’argument pour commencer à l’intérieur n’existe pas de toute façon.)

Photo: Markus Spiske

Rouler la nature?

J’ai vu une nouvelle mode passer: les semis en escargot. Il y a plein de vidéos sur YouTube qui montrent la technique, et j’en ai même vu qui disaient que ça marchait pour les carottes! En déroulant la bande de terre et en la plantant directement dans une tranchée au jardin, sans déranger les plants: pas de problème!

Bon, honnêtement, je n’ai jamais essayé et je ne peux pas dire que c’est invalide, mais j’ai quand même de sérieux doutes. Les racines sont quand même mises à nues lors de la démarche, et perturbées par le changement d’environnement, de terre, d’angle, etc.

Ce qui est pratique avec ces vidéos, c’est qu’on nous montre comment faire notre semis, mais jamais vraiment le résultat de la cueillette! J’ai essayé de trouver des témoignages de gens ne vendant pas de «kit de semis en escargot» et un inconnu résumait son expérience sur une publication Facebook avec ces mots laconiques: «C’est d’la marde». Ça m’a bien fait rire!

Vous me direz en commentaire si vous avez déjà essayé, je veux savoir! Surtout pour les racines!

La coriandre et sa famille: le stress comme déclencheur

La coriandre fait partie de la famille des Apiacées – la même famille que la carotte. Elle a donc aussi une racine pivotante, mais comme on ne veut pas la racine, ça va! Ce qui fait d’elle une candidate particulièrement mauvaise au repiquage, c’est quelque chose de complètement différent: elle monte en graines dès qu’elle est stressée.

La coriandre est une plante de saison fraîche. Son mécanisme de survie, c’est de produire ses graines rapidement avant que les conditions ne deviennent trop hostiles – trop chaud, jours trop longs, ou… trop de stress. Le repiquage est précisément ce genre de stress. La plante, dérangée, interprète ça comme un signal d’alarme: «Les conditions se dégradent, il faut se reproduire maintenant.» Et, hop, au lieu de vous donner ces belles feuilles aromatiques que vous attendiez pour votre guacamole, elle monte en fleurs et en graines en quelques jours. La plante a fait son travail biologique correctement – c’est juste que ce n’était pas ce que vous vouliez.

Ma coriandre à peine germée dans ma chambre de culture en a déjà fait les frais: j’ai monté un peu la température pour la germination de mes poivrons… Elle a fait mine de sécher et de mourir, puis s’est relevée un peu et semble vouloir maintenant montrer en graine! Je n’aurai même pas eu une seule belle feuille à manger…

Je n’ai pas encore mis mes moustiquaires aux fenêtres, et je me retiens VRAIMENT très fort pour ne pas ouvrir la fenêtre et la lancer dans la neige. Tu veux du froid, ma cocotte, tu vas en avoir! (J’écris cet article fin mars, alors qu’il fait -12. La blague sera peut-être moins percutante dans deux semaines… Je nous le souhaite, en tout cas!)

Autres herbes

La même logique s’applique à l’aneth et au fenouil, qui partagent cette biologie de plante à racine pivotante sensible au stress. Ces trois herbes se sèment directement là où elles pousseront, en succession toutes les deux ou trois semaines pour assurer une récolte continue tout l’été.

Le persil, autre cousin de la même famille, est un cas légèrement différent: il tolère mieux la transplantation si elle est faite très tôt, quand la racine est encore minuscule. Mais en règle générale, le semis direct lui convient mieux aussi.

Les haricots: la leçon apprise à mes dépens

J’ai un petit coin de balcon où je fais grimper des haricots chaque été – ça fait un beau rideau de verdure et une zone d’ombre bien appréciée en juillet. Une année, j’ai eu l’idée brillante de les démarrer à l’intérieur pour prendre de l’avance. J’ai fait germer mes graines, et je les ai repiqués à l’extérieur deux semaines plus tard en faisant très attention. Plan B, au cas où: j’ai semé quelques graines directement dans la boîte en même temps.

Résultat? Mes précieux transplants ont fait une pause complète. Ils se sont arrêtés de pousser, comme s’ils avaient décidé de prendre des vacances. Pendant ce temps, mes semis directs – plantés deux semaines plus tard – les ont rattrapés, puis dépassés, comme si de rien n’était. C’est que ça pousse très vite les haricots grimpants! Au final, aucune différence entre les deux groupes. Deux semaines de travail supplémentaire, deux semaines d’espace occupé sur mon étagère à semis, pour exactement le même résultat que ceux plantés directement dehors deux semaines après!

Petite anecdote bonus de l’année d’avant: les haricots germés font de grosses racines blanches assez visibles quand on ne les enterre pas assez profondément. Un oiseau, convaincu d’avoir repéré un festin de vers, a consciencieusement arraché quelques semences fraîchement semées. De son point de vue, c’était tout à fait raisonnable, même qu’en réalisant son erreur, il a laissé mes fèves germées sur le côté de la boîte. J’ai vu ça comme un «s’cusez m’dame», impossible d’en vouloir à l’oiseau! J’ai replanté ces fèves à peine germées, mais elles ont eu un gros retard sur les autres plants.

Moral de l’histoire: enterrez bien vos graines!

Photo: Mario Spencer

(Vous ne verrez plus jamais les fèves germées de la même façon!)

Les courges: le repiquage du funambule

Les courges et courgettes ont une réputation de mauvaises candidates au repiquage, et cette réputation est méritée.

Contrairement à la tomate, une diva qui peut développer de nouvelles racines tout le long de sa tige si on l’enterre profondément, les Cucurbitacées n’ont pas ce talent. Leurs racines latérales sont extrêmement fragiles, et surtout, elles ne se régénèrent pas si elles sont brisées. Une tomate dont on abîme les racines au repiquage va simplement en refaire. Une courge dont on brise la motte, c’est une courge qui meurt. Point.

Ce n’est pas qu’on ne peut pas repiquer les courges – les cultivateurs et jardiniers le font pour gagner quelques semaines sur notre courte saison. C’est qu’on opère alors avec une marge d’erreur quasi nulle: motte parfaitement intacte, manipulation minimale, repiquage tôt (pas plus de deux ou trois vraies feuilles, après ça devient risqué), et godets individuels obligatoires dès le départ. Le moindre arrachement de racine et la plante ne s’en remet pas. Elle ne fait pas sa difficile, c’est juste vraiment une poupée de porcelaine ultra fragile.

Photo: Juairia Islam Shefa

Alors si vous êtes vraiment en manque de courgette, essayez-vous avec des godets de tourbe qui se plantent. Au pire, vous allez manquer votre coup et il ne sera pas trop tard pour semer directement à l’extérieur. Pour les courges d’hiver, comme on n’est pas à deux semaines près et qu’on récolte à l’automne, on s’évite ce stress. Pour les melons… Eh bien j’ai déjà décidé que ce n’était pas pour moi!

Le fil conducteur: comprendre avant de semer

Pour certaines plantes, le problème n’est pas une question de technique de repiquage. Vous pourriez avoir les mains les plus douces du monde, le matériel le plus sophistiqué, les godets biodégradables les plus écologiques: la carotte donnera quand même une racine déformée, la coriandre montera quand même en graines, les haricots récupéreront quand même en prenant autant de temps que si vous les aviez semés directement. La biologie de ces plantes n’est tout simplement pas conçue pour le repiquage.

Connaître ces distinctions, c’est non seulement économiser du temps et de l’espace sur votre étagère à semis, mais aussi éviter bien des déceptions. Pour ces plantes-là, le semis direct en pleine terre n’est pas la solution de la paresse – c’est juste la bonne solution!