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Ce que votre sachet de semences ne vous dit pas

Vous vous souvenez de mon article d’il y a deux semaines? Je vous y parlais du ménage et de l’organisation des semences dans notre catalogue personnel. Maintenant, il faut se préparer pour la saison et donc… acheter de nouvelles semences! Et j’ai une relation compliquée avec le choix des semences. Je me retrouve devant des pages et des pages de photos alléchantes, un panier avec 4 sortes de carottes «parce qu’il y a une bonne blague sur le sachet», et des aubergines ‘Black Beauty’ qui ne vont jamais me donner aucun fruit. J’essaie d’être raisonnable, de faire des choix éclairés, mais avec des termes comme «ancestrale», «rustique», «résistante aux maladies», «Culture Nature»… j’ai du mal à distinguer le marketing du scientifique sur ces fameux sachets!

Des réponses à mes questions

Je me suis mise en quête de quelqu’un qui pourrait répondre à mes questions et j’ai eu la chance de discuter avec Yves Gagnon, fondateur des Jardins du Grand-Portage et mentor de sa fille Catherine, fondatrice de Semences du Portage. Vous le connaissez peut-être aussi comme auteur, si vous avez votre exemplaire du livre Le jardin écologique.

Installé sur sa terre de Saint-Didace depuis 1979, Yves Gagnon a d’abord fait de la production maraîchère selon ses convictions, en accord avec la nature. Il s’est ensuite tourné vers la production de semences. Ce parcours compte: il connaît les deux bouts de la chaîne, du plant jusqu’à la graine.

Tout ce qu’il produit, il le fait à la main: la sélection des fruits, la maturation à l’intérieur, l’ouverture des fruits, le comptage et l’ensachage des graines. Son seul outil mécanique? La motobêcheuse. Tout le reste est l’œuvre de l’humain. C’est pourquoi les semences produites sont dites «artisanales». Dans le domaine depuis plus de 40 ans, c’est sans aucun doute un expert des semences… et de leurs sachets!

Photo: Semences du Portage

Ce que vous voyez dans le catalogue

Yves a résumé la réalité des catalogues de semences avec une franchise rafraîchissante: les producteurs mettent la plus belle photo et le plus beau texte. Pour lire entre les lignes et vraiment comprendre ce qu’on a sous les yeux, ça prend des connaissances… Et quelques essais!

Prenons l’exemple des carottes. Une carotte d’été est sucrée, délicieuse fraîche, développe son sucre pendant la saison estivale. Une carotte de conservation, elle, est sélectionnée pour développer son sucre lors des premiers gels et est faite pour durer dans votre sous-sol ou votre chambre froidejusqu’au printemps. Votre catalogue vous dit-il ça clairement? Pas toujours. Il faut comprendre que «frais et croquante, délicieuse en crudité», ça veut dire, en fait, que ce n’est pas une carotte de conservation!

Ensuite, comment choisir parmi les 8 cultivars de carottes nantaises proposés? Eh bien, testez-les et choisissez votre préférée! Il y a aussi une question de goût personnel dans toutes ces sortes de carottes. Yves me disait que chez Semences du Portage, les critères de sélection des semences sont la saveur en premier, la rusticité en second. La variété de cultivars offerts existe précisément pour vous permettre de trouver VOTRE coup de cœur.

Hybride ou à pollinisation libre: la version courte

On verra ça ensemble en détail la semaine prochaine parce que le sujet mérite vraiment qu’on s’y attarde, mais pour décoder votre sachet de semences aujourd’hui, voici l’essentiel: une semence hybride (souvent indiquée «F1» sur l’emballage) ne produira pas des plants avec les mêmes caractéristiques l’année suivante.

Si vous aimez l’idée de conserver vos semences d’une année à l’autre, cherchez plutôt les semences dites «à pollinisation libre». Elles, elles vous donnent des plantes fidèles à la plante mère, d’année en année. Enfin… si vous respectez certains concepts d’espacement ou de sélection! La suite au prochain épisode!

«Patrimoniale», «héritage», «ancestrale»: du marketing?

Oui et non. Yves a été direct là-dessus: ces trois mots sont des synonymes, «héritage» étant un anglicisme de heritage seeds. Ils «paraissent bien», comme il dit, et ils comportent donc une bonne part de marketing.

Voici ce que ça veut vraiment dire quand c’est utilisé correctement: il s’agit d’un cultivar avec une histoire connue, cultivé depuis longtemps, dont on sait qui a fait les croisements ou la sélection à l’origine. Le melon brodé Oka: stabilisé par des pères trappistes. La tomate Savignac: sélectionnée par Yves Gagnon.

Yves Gagnon en train de retirer les graines d’un melon brodé Oka. Photo: Semences du Portage

Et pourquoi est-ce important? Parce que selon Yves, près de 90% du patrimoine génétique végétal a été perdu il y a quelques dizaines d’années, cela à cause du monopole des semences commerciales de grandes compagnies soi-disant adaptées à tous les climats. Des saveurs, des résistances, des adaptations locales – disparues à jamais. Ces cultivars patrimoniaux sont une sauvegarde de la mémoire génétique de nos cultivars québécois.

Petite mise en garde, cependant: les cultivars patrimoniaux peuvent avoir des vulnérabilités. Les conditions de culture ont énormément changé depuis 40 ou 100 ans. Certains cultivars ancestraux se retrouvent exposés à des maladies ou ravageurs auxquels leurs ancêtres n’avaient pas été confrontés.

«Rustique»: le mot qui ne veut presque rien dire

On sait que «rustique», dans un contexte de végétaux, ça veut dire qu’il y a une certaine résistance au froid. Mais sur un sachet, ça veut dire quoi? Est-ce qu’une aubergine rustique résiste au gel? Ou seulement à du 10 °C?

La réponse est assez décevante… Ça ne veut rien dire! En fait, comme il n’y a aucune réglementation sur ce terme, n’importe qui peut le mettre sur le sachet, et ça peut (ou non) vouloir dire que le cultivar est (un peu ou beaucoup) plus résistant aux températures froides (ou seulement fraîches) en comparaison des autres. Ouin…

Aucun contrôle sur le terme

Le terme «rustique» peut indiquer une démarche de sélection faite pour mieux adapter un cultivar au froid, mais il n’existe aucun barème, aucun contrôle, aucune certification. N’importe qui peut écrire «rustique» sur un sachet sans avoir à le prouver. D’où l’importance d’avoir un semencier de confiance. D’ailleurs, même à l’intérieur du Canada, «rustique» ne veut pas dire la même chose au Québec qu’au Manitoba!

La preuve? L’histoire de la tomate Savignac. À l’origine, le frère Armand cultivait cette tomate, alors appelée «tomate Dufresne» entre deux murs de pierre – un microclimat protégé, sans gel avant la mi-octobre. Quand il a donné ses graines à Yves, le rendement était décevant; les gels arrivaient dès septembre aux Jardins du Grand-Portage! Yves a sélectionné cette tomate pendant 40 ans pour adapter le cultivar à nos climats. Il est devenu un cultivar distinct, rebaptisé Savignac. Ce que ça nous dit: la rusticité, ça ne s’étiquette pas sur un sachet. Ça se construit, lentement, avec patience et sélection rigoureuse.

Yves m’a également conseillé d’essayer l’aubergine ‘Diamond’ cette année, beaucoup plus adaptée à notre climat que la ‘Black Beauty’ et sa jolie photo! Il m’a d’ailleurs confessé que, s’il le voulait, il pourrait tout à fait mettre la mention «rustique» dessus, car il est certain d’avoir un cultivar bien sélectionné (mais la mention n’y est pas pour autant!).

Biologique: vrai ou faux?

C’est sans doute la seule mention réglementée sur votre sachet. Ce que ça veut dire concrètement? La semence a été cultivée dans un champ certifié bio par un organisme reconnu, sans engrais ni pesticides de synthèse.

Je vous avoue que j’ai longtemps regardé le «biologique» avec un certain scepticisme parce que la certification ne garantit pas automatiquement une approche écologique. Il existe, surtout aux États-Unis, de grandes monocultures certifiées bio qui ne font pas rêver côté biodiversité. Cela dit, la plupart des producteurs bio ont vraiment à cœur d’offrir un produit en accord avec la nature, et leur travail mérite d’être reconnu. Ce qui est important, surtout, c’est de connaître son producteur.

J’ai donc posé la question à Yves (un peu timidement quand même!): qu’est-ce que ça change vraiment d’avoir des semences bio? Parce qu’au fond, il n’y a jamais assez de pesticides emmagasinés dans cette petite graine pour VRAIMENT changer la qualité de mes tomates!

La réponse a tellement de sens (et n’a rien à voir avec ce qui pourrait être «stocké» dans la graine)! C’est une semence produite dans un sol vivant, en collaboration avec les microorganismes du sol, et elle sera de ce fait mieux adaptée à ce type de culture. À l’inverse, une semence produite dans un sol dépendant des engrais et pesticides donnera des plants «paresseux» – incapables de tirer profit d’un sol vivant. L’ironie pour une jardinière paresseuse comme moi qui fait son propre compost et ne met jamais d’engrais, c’est que les semences bio sont parfaitement adaptées à mon type de jardinage! Moi qui pensais que c’était juste du marketing!

Culture Nature

Yves a d’ailleurs choisi une autre voie: il a laissé tomber la certification officielle au profit de sa propre garantie, «Culture Nature», dont les règles tiennent sur une page. Pas de paperasse, pas de «police des graines» – juste une promesse claire que les semences (et légumes) sont produites dans le respect du sol et du milieu. Un système qui ne fonctionne que dans les circuits courts, avec un producteur local qu’on apprend à connaître et en qui on a confiance.

Photo: Semences du Portage

Ce que votre sachet ne dit jamais

La difficulté de culture n’est jamais clairement indiquée. Personne n’écrit «culture complexe» sur un sachet – parce que ça limiterait les ventes. Et c’est quand même logique! Si on veut vendre des graines de céleri, on ne fait pas peur au consommateur en disant que c’est difficile… Il achèterait les semences de céleri du voisin (qui, lui, ne mentionne pas que c’est une culture capricieuse), tout simplement! On suppose donc que le jardinier a fait ses recherches et qu’il sait dans quoi il s’embarque. Spoiler alert: je ne le savais pas, et je n’ai jamais récolté de céleri!

Le meilleur conseil d’Yves à ce sujet: ne pas chercher l’information au cas par cas quand un problème se présente. Plutôt que de googliser «pourquoi mes concombres jaunissent», mieux vaut consulter une source complète pour avoir une vue d’ensemble avant de se lancer. D’ailleurs, le livre d’Yves, Le jardin écologique, est exactement la ressource qu’il vous faut.

Crédit photo: Semences du Portage

En ayant une vue d’ensemble, en sachant quels sont les hauts et les bas du jardinage, on risque d’arriver à mieux lire entre les lignes du sachet. En voyant que le céleri exige deux mois en semis intérieur, puis un substrat humide en tout temps, vous comprendrez peut-être plus les implications… et choisirez un autre légume! (Par curiosité, je suis allée revoir dans mon tout premier livre de jardinage Potager du jardinier paresseux, de Larry Hodgson [je l’ai même dans les deux éditions, imaginez!]. Et c’est vrai! C’est effectivement le genre de «mise en garde» qu’on retrouve dans les livres, mais pas sur les sachets! Courrez donc à votre librairie, chers jardiniers!)

Mon grand apprentissage

Quand je vais magasiner des semences maintenant, je vais avoir un autre regard. Je vais chercher la transparence sur l’histoire du cultivar plutôt que les mentions «héritage» ou «bon pour les pollinisateurs». Je vais me méfier du mot «rustique» utilisé sans mise en sans contexte. Je vais aussi dépenser moins de temps sur les beaux catalogues et plus dans les bons livres.

C’est toute une chance que vous m’ayez demandé de vous présenter mon catalogue cette année, j’apprends VRAIMENT beaucoup de choses en m’organisant, et j’espère que vous profitez de mes apprentissages, vous aussi! Êtes-vous du genre à céder pour une jolie image sur un paquet, vous aussi?


  1. Marie-Paule Marchand

    Vos informations sont très éclairantes. Effectivement on ne s’y retrouve plus et les mots souvent sont très séducteurs! Merci beaucoup

  2. Réjeanne Geoffrion

    Où je peux trouver le livre « Les idées du jardinier paresseux?
    Merci de me répondre promptement.

    • Si vous parlez du livre que j’ai photographié, c’est l’ancienne édition du même livre « Potager ». Vous pouvez le trouver ou le commander en librairie.

    • Le revendeur Abe Books est le site web que je consulte lorsque je cherche des livres discontinués – on trouve en général des livres de 2nde main mais aussi parfois des neufs; l’état des livres est indiqué et on peut s’y fier – je viens de faire une recherche sur Larry Hogdson et j’ai trouvé un bon éventail de ses livres, dont celui sur les semis.

  3. hooooo! intéressant! Je vais me coucher moins niaiseuse ce soir! Merci Audrey

  4. Marie Vaillancourt

    Merci pour l’information ! Nayant
    N’ayant pas beaucoup d’espace pour cultiver des légumes, ça me permettra de faire des choix judicieux!

  5. Merci pour ses précieux conseils. J’ai une question! J’ai acheté des roses pour la st Valentin et je m’aperçois qu’il y a des pousses vertes sur les tiges des roses. Est-ce que je peux les conserver pour les ajouter au jardin aussitôt la belle saison arrivée? Merci.

  6. Merci tellement Audrey de nous aider à mieux acheter.

  7. merci pour cet article éclairant. en effet, les sachets demeurent souvent nébuleux. une autre chose que j’aimerais bien voir sur les sachets est l’année de la récolte des graines, ainsi on saurait jusqu’à quand on peut les garder. Yves est on ami et si ce n’était de lui, je n’aurais jamais été capable de faire un jardin potager urbain avec des graines de haute qualité. Il est une mine d’or de connaissances. Son livre est mon document de base.

  8. Je prends mes graines auprès d’une maison des semences paysannes. Taux de germination supérieur à 80 %, très nombreuses variétés, prix imbattables. Association Kaol Kozh a Plougoulm -Finistère.

  9. Merci pour ces judicieux conseils Audrey !
    Je me procure mes semences auprès de compagnies québécoises (c’est plus sur pour le zonage et la longueur de la saison).
    Je n’utilise jamais toutes les graines de ces sachets la même année (je ne sème jamais 30 plants de tomates 🙂 ) et, je réussis toujours (oui oui !) à conserver les restes de semences 2-3 et même 4 ans dépendamment de la sorte de légume dans un contenant hermétique dans un endroit à température stable.
    Bonne saison de jardinage !

  10. Merci des informations très importante

  11. Merci Audrey, très éclairant cet article. J’attends impatiemment la suite.

  12. Merci de nous éclairer en cette journée pluvieuse ?? J’apprends constamment de nouvelles choses en vous lisant .Bonne préparation à tous !

  13. Anne-Claire levesque

    Bonjour , Je vous lis régulièrement et au sujet du CÉLERI….. j’adore ce légume, des fois je le part en semis a l’intérieur assez tot en février, sinon , je l’achète en caissettes et je bn’aie jamais eu de problèemes avec ce légumes , MAIS , c’est vrai que j’ai trouvé un truc pour le garer humide en tout temps ou presque , je met un contenant en plastique haut de 6 a 8 po et je plante mon plant dedans, quand je l’arrose a tous les 2 – 3 jours l’eau reste plus longtemps autour du pied , ce qui fait que le céleri n’est pas vide a l’intérieur des branches et oui le gout est plus fort mais si on aime le céleri ca fait de très beau et gros plants près de 3 pieds de haut , plus de feuillage que de branches mais tellement bon a manger et aussi faire une bonne crème de céleri que mon conjoint adore.