Combien de fois par jour sentez-vous quelque chose? Je ne parle pas de cette bouffée de café le matin ou de la fois où vous avez senti le bouquet de fleurs qu’on vous offrait. Je parle de ces odeurs qu’on remarque à peine, ces parfums subtils qui nous entourent et auxquels on ne prête généralement pas attention.
Notre odorat est probablement notre sens le moins sollicité. On regarde, on écoute, on touche, on goûte… mais sentir? On le fait presque par inadvertance. On remarque une odeur quand elle est très présente, comme quand on rentre dans une fromagerie, ou qu’on tond la pelouse, mais c’est tout.
Je vous avoue que ça me cause une certaine frustration…!
Adolescente, j’ai lu Le parfum de Patrick Süskind et ça a changé ma façon d’utiliser mon nez. J’utilise BEAUCOUP mon odorat, et j’ai remarqué que, comme un muscle, plus on le travaille, plus il se développe. Ça me sert à identifier des plantes ou des champignons à l’odeur, à savoir que j’ai un légume qui approche de sa fin de vie, ou même à équilibrer les saveurs d’une recette… Il manque quelque chose? Est-ce que c’est du thym? (Je prends une bonne bouffée de thym.) Non. Du paprika? (Sniff sniff.) Non. Du café? (Sniiiiiif) Oui!
Et c’est ainsi que je me retrouve avec du café instantané dans mon armoire à épices… Dans un chili, une sauce tomate, je vous le dis, ça ajoute quelque chose! Mais jamais je n’aurais pensé cuisiner avec cette saveur si mon nez ne m’avait pas d’abord dit que ça fonctionnait.
Mais je m’éloigne de mon sujet: revenons aux odeurs de la nature et de leur raison d’être.
Dans votre jardin, chaque plante dégage une signature olfactive unique: la menthe poivrée sent différemment de la menthe verte, et les roses sauvages ont un parfum tout autre que les roses cultivées. À l’automne, les feuilles qui se décomposent ont une odeur particulière, presque mélancolique. Ces odeurs ne sont pas là par hasard: elles sont le résultat de stratégies de survie complexes, de notre intervention humaine, et, parfois, du hasard!
Les odeurs comme communication
Les plantes ne sentent pas bon uniquement pour notre plaisir. Les parfums sont des messages, des outils de survie. Les fleurs libèrent des odeurs spécifiques pour attirer leurs pollinisateurs: certaines seront plus attrayantes pour les abeilles, d’autres pour les papillons ou les colibris, selon leurs préférences olfactives. À quoi cela servirait d’avoir une odeur qui attire les bourdons, par exemple, si la fleur est minuscule et qu’il n’y trouve pas une source de nectar suffisante? Cette petite fleur a tout intérêt à avoir évolué pour attirer les fourmis ou les petites mouches, qui pourront distribuer son pollen ou, éventuellement, ses graines (dans le cas des fourmis!).
Mais ne pensez pas que ce sont toutes les plantes qui tentent de séduire avec leurs doux effluves! Certaines se servent de messages olfactifs comme moyens de défense. Le romarin, par exemple, dégage une odeur forte et résineuse qui repousse de nombreux insectes. Ses huiles essentielles contiennent des composés comme le camphre et le cinéole, qui agissent comme des répulsifs naturels. Quand un insecte herbivore s’approche, l’odeur intense du romarin l’avertit qu’il risque de trouver un repas peu appétissant.
La lavande, par exemple
La lavande, proche cousin du romarin, serait un répulsif efficace contre les tiques: une bonne raison de vous parfumer avant d’aller vous mettre à genoux dans le jardin. En Europe, certains oiseaux, la mésange bleue étant la plus connue, utilisent même certaines plantes aromatiques, dont la lavande, pour protéger leur nid des parasites!
Pour d’autres végétaux, c’est quand un plant est attaqué que des composés volatils s’en échappent et attirent les prédateurs de ses agresseurs. Par exemple, quand des chenilles attaquent un plant de maïs, du (E)-?-farnesène et du linalol s’échappent de la «blessure». Des guêpes parasitoïdes qui pondent leurs œufs dans les chenilles sont attirées par cette odeur, promesse de chenilles bien dodues qui deviendront des incubateurs pour leurs œufs. Le plant de maïs a donc la satisfaction (autant qu’un plant de maïs puisse être satisfait!) de voir mourir ces chenilles et la naissance des nouveaux petits soldats qui le protégeront. Je sais: la nature, c’est violent!
Pour les curieux: le linalol est présent dans beaucoup de plantes et est en partie responsable de l’odeur fraîche et florale. Le (E)-machin par contre, c’est plus compliqué à décrire pour l’odorat humain!
(Suis-je la seule à me représenter une scène violente de meurtre de chenilles avec un doux fond floral, un joli soleil de printemps et une petite musique classique?)
La sélection artificielle des odeurs
L’humain n’a pas été un simple spectateur de ces stratégies olfactives qu’a développées la nature. La sélection artificielle a joué un rôle crucial dans l’évolution des parfums de nos plantes cultivées. Prenez le basilic: il existe aujourd’hui plus de 150 variétés, chacune ayant sa propre signature aromatique. Les humains arrivent à sélectionner, hybrider et s’approprier la nature: s’ils peuvent créer de nouvelles variétés d’agrumes ou des couleurs de fleurs inédites, pourquoi pas des odeurs? Après tout, les fines herbes et épices jouent un grand rôle dans notre alimentation (et même en pharmaceutique!).
Le basilic citron, le basilic thaï, le basilic pourpre… chaque variété a été sélectionnée non seulement pour son goût, mais aussi pour son parfum. Certaines variétés ont été développées pour leurs propriétés culinaires, d’autres pour leurs qualités médicinales ou ornementales. Un basilic thaï sent complètement différent d’un basilic grand vert: plus épicé, plus intense, comme de la cannelle, avec des notes presque mentholées.
Cette diversité n’est pas un hasard. Les jardiniers et les botanistes ont travaillé pendant des générations pour isoler et multiplier les plants aux arômes les plus intéressants, choisissant méticuleusement les variétés qui correspondaient le mieux à nos désirs gustatifs et olfactifs. Et nous voilà, les jardiniers paresseux, en train de choisir un sachet de semences parmi cinq ou six variétés, comme si de rien n’était!
Les odeurs accidentelles
Toutes les odeurs n’ont pas nécessairement une fonction écologique immédiate. Parfois, les molécules ont une odeur, tout simplement! Je vous donne un exemple très simple: les flatulences. Quand notre corps digère, il produit des résidus gazeux qui ne sont pas absorbés et ne sont pas nécessaires au fonctionnement de notre corps. Ces molécules «déchets» sont simplement évacuées et l’odeur qui en résulte n’a pas de rôle précis, à part peut-être éloigner les collègues…! Ce phénomène de molécules qui sentent sans avoir de rôle olfactif existe aussi dans le monde végétal.
Quelques exemples
L’odeur de terre mouillée, par exemple: c’est le résultat d’une molécule produite par une bactérie, la géosmine, qui rencontre les huiles essentielles d’une plante, puis qui est mouillée! L’odeur qui en résulte, mélangée à d’autres composés, peut alors donner l’odeur de la pluie, du printemps ou de l’automne.
Mon odeur préférée, c’est celle des feuilles en décomposition. Elles dégagent une odeur caractéristique légèrement vanillée à cause des sucres dans les feuilles. Mélangée à la géosmine, à la suite d’une bonne pluie, on a l’odeur de l’automne!
C’est très complexe, les odeurs, et je vous simplifie tout ça, mais avouez que ça vous donne envie de sortir prendre une bonne bouffée. Cette odeur, la géosmine, serait un sous-produit du processus de décomposition et du cycle de vie de la bactérie, un peu comme nos flatulences sont un sous-produit de la digestion. C’est une odeur de la nature sans but, accidentelle, mais ô combien agréable!
Un autre exemple d’odeur accidentelle qui est moins «mélangée», c’est l’odeur «verte». Vous savez de quoi je parle, n’est-ce pas? Qu’il s’agisse d’une feuille de laitue, de basilic ou de peuplier, il existe un parfum caractéristique des parties vertes des végétaux. Cette odeur provient principalement de l’hexanal, un composé libéré quand une feuille est coupée ou froissée. Ce n’est pas un signal de défense, c’est seulement la molécule qui s’échappe de sa cellule, où elle remplissait un autre rôle que de sentir bon! Chaque plante verte partage cette signature olfactive: pas le choix, c’est un composé de base des cellules végétales!
Développer notre odorat: un voyage sensible
Prendre le temps de sentir, vraiment sentir, c’est ouvrir une fenêtre sur un monde invisible. Notre odorat est souvent relégué à de simples fonctions utilitaires: détecter le lait caillé, apprécier un plat, reconnaître un proche.
Mais sentir, c’est bien plus que ça. C’est décoder des messages chimiques complexes, comprendre les stratégies de survie des plantes, percevoir des histoires que seules nos narines peuvent raconter. Chaque odeur est un récit: celui d’une défense, d’une séduction, d’une communication ou simplement d’un processus biologique. Et chacune vaut la peine d’être sentie, reconnue et appréciée.
La prochaine fois que vous vous promènerez dans un jardin, prenez le temps de respirer. Vraiment respirer. Les fleurs, les fruits, les feuilles, les racines, la terre… Vous serez surpris de toutes les subtilités que vous découvrirez!
