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Pas encore un autre article sur le compagnonnage! (ou: ce que la science en dit)

Oui, je sais. C’est un sujet usé et beaucoup l’ont déjà abordé…

Mais laissez-moi m’expliquer avant de partir! Larry a déjà écrit, avec son honnêteté habituelle, qu’après une décennie à suivre les préceptes du compagnonnage végétal, il n’y croyait plus. Les résultats étaient trop mitigés, les explications trop vagues, et les fameux tableaux de compagnonnage? Une vraie belle façon de passer des heures à planifier son potager pour finalement planter à peu près n’importe quoi.

Alors pourquoi est-ce que je remets ça sur la table?

Parce que la conversation s’est toujours arrêtée au même endroit: «ça marche» ou «ça ne marche pas». Ce que personne n’explique vraiment, c’est le pourquoi. Pourquoi certaines associations fonctionnent-elles vraiment (ou pourraient fonctionner), et d’autres pas du tout? Et pourquoi des croyances sans fondement finissent-elles par s’imprimer dans nos têtes de jardiniers aussi solidement que dans le sol?

J’ai fouillé dans la littérature scientifique pour savoir d’où ça venait, ces histoires, et si quelqu’un avait vraiment, scientifiquement, déjà testé le compagnonnage… Alors ce n’est pas un article disant que ça marche ou que ça ne marche pas, c’est un article expliquant POURQUOI ça marche ou ça ne marche pas. Ça va? J’ai réussi à vous garder avec moi? On y va!

Les plantes communiquent, mais pas comme on pense

La science derrière le compagnonnage, c’est principalement l’allélopathie. (Oui, c’est un grand mot. Ça vaut 17 points au Scrabble!). Ça désigne quelque chose de très concret: la capacité de certaines plantes à envoyer des messages chimiques à leurs voisines, pour le meilleur et pour le pire.

Ces messages ne sont pas des métaphores, ce ne sont pas des vibrations ou des énergies mystiques. Ce sont de vraies molécules mesurables en laboratoire et elles voyagent par plusieurs routes à la fois.

Dans l’air, d’abord. Vous connaissez l’odeur d’un jardin d’herbes aromatiques par temps chaud? L’odeur d’un plant de tomates? Ce sont des molécules volatiles que les plantes libèrent. Certaines attirent des pollinisateurs, d’autres repoussent des prédateurs, d’autres encore affectent les plantes voisines.

Par les racines, ensuite. Les racines sécrètent en permanence des substances dans le sol autour d’elles, et c’est souvent la voie la plus puissante parce que les molécules restent concentrées et agissent directement sur les racines voisines et sur les micro-organismes du sol.

La pluie et l’arrosage font aussi leur travail: ils entraînent des composés chimiques présents sur les feuilles et les tiges jusque dans le sol.

Et même après leur mort, les plantes continuent à libérer des substances en se décomposant, parfois pendant des années.

C’est prouvé!

Tout ça, c’est bien réel, c’est la communication entre les plantes et c’est prouvé, mesurable et observable. Elles envoient des messages du genre: «je suis là, va pousser plus loin!» Ou bien: «attention, ma sève est toxique pour les microbes!» Ou encore: «j’ai soiiiiiiiiiiff!» Et certaines plantes, insectes, ou microbes du sol peuvent capter ces messages et y réagir.

La nuance, et c’est là où les tableaux de compagnonnage populaires simplifient à outrance, c’est que la plupart de ces effets ont été démontrés en laboratoire, dans des conditions contrôlées avec des concentrations de molécules beaucoup plus élevées que ce qu’on retrouve dans un vrai sol de jardin. Dans la nature, ces messages chimiques se diluent, les micro-organismes du sol les transforment, la pluie les disperse. L’effet mesuré en labo est réel, mais il est souvent beaucoup plus nuancé au champ.

Quand la science dit oui

Un chercheur chinois a démontré en 1999 que la ciboulette chinoise (Allium tuberosum) plantée avec des tomates envoyait, par ses racines, des messages chimiques qui stimulaient les bonnes bactéries du sol, permettant à ces dernières d’étouffer la bactérie responsable du flétrissement bactérien de la tomate. Les tomates voisines de la ciboulette tombaient beaucoup moins malades. Mécanisme connu, résultats reproductibles: c’est du vrai compagnonnage validé par la science.

(Petite nuance pour nous: le flétrissement bactérien est surtout un problème sous les tropiques, chaud et humide. Au Québec, c’est moins notre réalité quotidienne. Mais l’exemple illustre parfaitement comment le compagnonnage peut fonctionner quand il y a une chimie concrète derrière.)

Côté mauvais compagnon, il y a un coupable bien documenté: le fenouil. Ses racines libèrent des substances qui ralentissent vraiment la croissance de ses voisins, particulièrement les tomates, les haricots et la plupart des légumineuses. C’est aussi une culture extrêmement exigeante qui siphonne carrément l’eau et les nutriments du sol. Si votre fenouil trône au milieu du potager et que tout autour pousse mollement, il y a une explication chimique et physique concrète: choisissez-lui plutôt un coin isolé!

Photo: Alvesgaspar

D’autres associations ont aussi passé les tests scientifiques d’efficacité (que l’effet soit bon ou mauvais!). On a déjà parlé dans d’autres articles des tagètes contre les nématodes, du noyer noir et de sa juglone dévastatrice, ou encore des tournesols qui empoisonnent tranquillement leurs voisins. Ce sont tous des exemples où la science a trouvé des molécules réelles, des mécanismes documentés. Mais ça reste à prendre avec délicatesse: si vous plantez un bosquet de tagètes au milieu d’un champ gigantesque… ben c’est comme manger un céleri entre deux poutines et espérer perdre du poids!

Les plantes-pièges

D’ailleurs, ces plantes qui communiquent tellement bien avec les indésirables sont souvent surnommées des «plantes-pièges». La capucine, par exemple, attire les pucerons comme un aimant. Elle peut donc «protéger» vos légumes en concentrant les pucerons sur elle plutôt que sur vos tomates: c’est du super bon compagnonnage!

Mais permettez-moi de vous poser une question avant d’aller acheter vos semences de capucines: est-ce que vous avez présentement un problème de pucerons dans votre jardin? Si la réponse est non, eh bien, vous êtes sur le point d’en inviter…! Je le sais: je l’ai fait l’année passée!

Alors est-ce que le compagnonnage est 100% faux? Non, certainement pas! Comprendre ce qui fonctionne peut être vraiment d’une grande aide, mais tout est toujours une question de contexte.

Quand la science dit non

Il y a aussi des exemples de compagnonnage qui ont été testés par la science et déclarés officiellement non efficaces! Et voici mon exemple préféré: planter du basilic à côté des tomates améliore leur saveur et éloigne les ravageurs.

C’est probablement la plus répandue des croyances de compagnonnage. Elle est sur tous les tableaux, dans tous les livres de jardinage bio, répétée chaque printemps avec une conviction absolue.

Des chercheurs américains ont eu la bonne idée de la tester sérieusement: des tomates cultivées avec du basilic, d’autres sans, et des dégustations à l’aveugle sur trois ans. Résultat?

Aucune différence.

Les tomates s’associent merveilleusement bien au basilic… dans l’assiette! Mais dans le jardin: absolument aucune différence au niveau du goût!

Cela dit, une étude japonaise publiée en 2024 a bel et bien montré que les composés volatils dégagés par le basilic activent les mécanismes de défense de la tomate contre les insectes. En présence de basilic, la tomate réagit plus rapidement et plus intensément quand elle est attaquée, c’est en quelque sorte un stimulateur de ses défenses naturelles. La chimie est donc là, mesurable, réelle… Sauf que l’expérience a été conduite dans une chambre de croissance hermétiquement contrôlée, pas dans un potager à ciel ouvert avec la pluie, le vent et toute la complexité d’un sol vivant.

Bref, affirmer que le petit plant de basilic au milieu des 20 énormes colosses de deux mètres qui l’entourent va avoir une vraie influence… Ça mériterait selon moi des études sur le terrain avant de crier victoire! Mais en même temps, vous n’avez rien à perdre à essayer, d’ici à ce que la science ait tranché!

Photo: Giona Mason

D’où viennent ces mythes?

La majorité des conseils de compagnonnage qui circulent encore aujourd’hui remontent à deux livres publiés par l’Américaine Louise Riotte dans les années 1970: Carrots Love Tomatoes et Roses Love Garlic. Ces livres sont encore réédités et vendus aujourd’hui. Ils ne contiennent aucune donnée scientifique, aucune référence à des études contrôlées. Ce sont des compilations d’observations personnelles et de traditions populaires. Aucune mauvaise intention là-dedans, mais aucune rigueur scientifique non plus.

Voilà comment ça se passe: Mme Riotte plante son basilic à côté de ses tomates. Cette année-là, par chance, les conditions météo sont parfaites et elle a une récolte exceptionnelle. Elle fait le lien. Elle l’écrit. Quelqu’un d’autre le répète. Quelqu’un d’autre l’écrit dans un autre livre. Cinquante ans plus tard, c’est présenté comme une vérité universelle sur tous les sites de jardinage. Mais pendant ce temps, personne ne se demande comment allaient ses tomates les années où elle n’avait pas planté de basilic à côté!

C’est ce qu’on appelle le biais de confirmation: notre cerveau retient les coïncidences qui confirment ce qu’on croit déjà et oublie les données qui dérangent. C’est humain, c’est universel, et c’est exactement ce qui explique pourquoi autant de mythes de jardinage survivent de génération en génération. (Moi la première, d’ailleurs. Je ne vous raconterai pas la première fois que j’ai tenté de faire un jardin 100% compagnonnage et que j’ai lancé mon carnet au bout de mes bras après 2h de cassage de tête!)

Alors, on fait quoi?

Le compagnonnage fonctionne très bien en laboratoire, quand on isole des molécules précises dans des conditions contrôlées. Dans un vrai jardin, avec la pluie, le vent, les micro-organismes du sol et la météo capricieuse du Québec, c’est beaucoup plus compliqué.

Cela dit, il y a une idée dans tout ça qui tient vraiment la route: la diversité. Pas parce que vos carottes «aiment» vos poireaux, mais parce qu’un potager varié est simplement plus résistant aux bestioles que les monocultures. Un ravageur spécialisé dans les carottes va beaucoup moins facilement se répandre d’une carotte à l’autre si elles sont entrecoupées de céleris. Une maladie fongique qui adore vos tomates sera ralentie si elles ne sont pas toutes plantées en blocs serrés. Mais là, je ne parle plus de magie chimique entre espèces, je parle d’écologie, tout simplement.

Photo: Kampus Productions

Et c’est finalement là où Larry était arrivé lui aussi: le compagnonnage logique, celui qui tient compte de l’espace, de la lumière, des ravageurs et de la structure du jardin, ça, ça marche. Les tableaux qui vous disent que vos carottes «n’aiment pas» les betteraves? Beaucoup moins.

Il y a énormément de paramètres dans un jardin, et on n’en contrôle pas la moitié. C’est ça qui rend le jardinage fascinant. Et parfois même un peu humiliant!


  1. Serge Fortier

    Très intéressant et très pertinent Audrey la façon dont tu abordes ce sujet. Tu as bien raison concernant le nombre de mythes et les croyances populaires auquel le jardinier et la jardinière est confronté. Il y a même beaucoup de professionnels dans le domaine qui se font prendre au jeu, n’ayant pas de références fiables et concrètes pour peser le pour et le contre.

  2. Elisabeth Fortin, AlpagAdore

    J’adore tes articles, toujours tellement de vérités! J’ai souvent regardé les tableaux de compagnons et la quantité de trucs qui se contredisent est assez pour confirmer qu’aucune science est présente 🙂 Cette année par contre je regarde le côté compagnions dans le sens de « espace jardin »… genre, racines profondes vs en surface, legume large vs en hauteur, croissance rapide vs lente. Bref, je vais justement mettre du basilic avec mes tomates dans mes gros pots de 60L pour la première fois cette année même si j’ai toujours eu de super résultats avec mes tomates. Pas pour le goût de la tomate, j’y crois pas, mais plutôt pour avoir du basilic (ou oignons ou radis) qui pousseront dans un espace qui ne serait pas vraiment « occupé » par autre chose. J’ai aussi mis des oignons rouges entre mes kales, première fois que je plante des oignons. Bref, l’idée étant d’avoir plus de végétaux dans moins d’espace. Ca me semble logique mais j’espère ne pas nuire aux autres en faisant ça!

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