Un myxomycète dans le jardin
Je visitais ma serre un matin quand je l’ai vu. Juste là, impossible à manquer, une masse jaune vif et spongieuse étalée dans la boîte de jardin près de la porte d’entrée. Mon réflexe: m’accroupir, regarder de très près, et me dire que ce truc avait clairement besoin d’une explication.
Bonne nouvelle: j’ai réussi à l’identifier toute seule!
Encore une meilleure nouvelle: les algorithmes Facebook et Instagram ont décidé de montrer ma découverte au MONDE ENTIER et je suis passée de 300 abonnés à 1 000 en une semaine!
Mauvaise nouvelle: tout le monde n’écoute pas une biologiste qui a fait des recherches avant de commenter, et il y a une centaine de commentaires disant que c’est un blob…
Alors j’ai décidé de mettre les points sur les i: ce truc jaune dégueu que vous avez peut-être déjà croisé dans votre boîte de jardin est, de loin, l’un des organismes les plus fascinants de votre cour, et ce n’est PAS UN BLOB!
Ni champignon, ni moisissure, ni plante
Son nom populaire est vomi de chien (j’imagine que vous avez saisi pourquoi…) ou encore «fleur de tan», et son nom latin est Fuligo septica. Larry en avait déjà parlé dans un article. Pendant très longtemps, on l’a classé parmi les champignons. C’est une erreur compréhensible: il apparaît au sol, il ressemble vaguement à une moisissure géante, et il fait des spores. Mais aujourd’hui, les biologistes le rangent dans le règne des protistes, avec les amibes.
Heu… de quessé? On comprend rien là!
Ce sont des organismes composés d’une seule cellule qui ne sont ni animaux, ni plantes, ni champignons. C’est une catégorie à part. On appelle ce groupe les myxomycètes et il contient plusieurs espèces.
Le stade qu’on voit dans nos jardins, qu’on appelle le plasmode, est techniquement une seule cellule géante contenant des milliers de noyaux. Pas une colonie. Pas un tissu. Une cellule. Qui peut s’étaler sur des dizaines de centimètres, comme le mien, ou être tout petit.

Son cycle de vie
Fuligo septica passe l’essentiel de son existence discrètement dans le sol ou dans les débris végétaux, sous forme de spores microscopiques. Puis arrive le bon moment: humidité abondante, matière organique en décomposition accessible, températures douces. Les spores germent et les cellules individuelles commencent à fusionner entre elles pour former ce fameux plasmode. C’est lui qu’on voit. Et ça veut dire que votre sol est riche: félicitations!
Le plasmode se déplace lentement (quelques centimètres par heure) à la surface du sol ou du paillis, en se nourrissant par phagocytose: il enveloppe littéralement les bactéries, les spores de champignons et les débris organiques qu’il rencontre, et les digère. Il n’a pas de bouche, pas d’intestin. Il se nourrit en se déformant autour de sa proie pour l’encercler de toutes parts et l’ingérer.
Après quelques jours à quelques semaines, selon les conditions, le plasmode ralentit. Il passe au stade suivant: la sporulation. La masse se dessèche, vire au brun ou au gris, et se transforme en une poudre légère pleine de spores. Ces spores sont ensuite dispersées par le vent ou les insectes, et le cycle recommence, quelque part ailleurs, potentiellement des années plus tard.
Ce n’est pas un organisme qu’on voit souvent, car il n’est sous forme de plasmode que quelques jours et il n’est pas aussi pressé de se reproduire qu’un animal qui a une durée de vie limitée et qui doit le faire vite rapidement Les spores, elles, peuvent attendre très longtemps!
Parlons du fameux blob
Bon, je ne m’éternise pas sur le vomi de chien, car Larry en a déjà parlé, mais j’ai été quand même vraiment consternée de voir la quantité de gens qui appellent ça un blob… alors, je me suis dit que j’allais vous expliquer ce qu’est réellement un blob. Parce que franchement, c’est comme si je vous montrais une image de chardonneret, et que des centaines de personnes venaient commenter que c’est un aigle!

Le blob, le vrai, c’est Physarum polycephalum. Un autre myxomycète, de la même classe que notre vomi de chien, mais une espèce complètement différente.
Célèbre et médiatisé
Ce qui le rend célèbre, c’est ce qu’il fait alors qu’il n’a absolument aucune raison de le faire: des choses intelligentes. En 2000, des chercheurs japonais ont placé un Physarum à l’entrée d’un labyrinthe, avec de la nourriture aux deux extrémités. Le blob a envahi tout le labyrinthe, puis s’est résorbé progressivement pour ne conserver que le chemin le plus court entre les deux extrémités. Pas de cerveau. Pas de neurones. Une seule cellule.
C’est la chercheuse française Audrey Dussutour, du CNRS, qui a popularisé ce nom de «blob» et consacré une grande partie de sa carrière à cet organisme. Son équipe a montré, entre autres, qu’il peut apprendre à ignorer des substances qu’il trouve repoussantes, et transmettre cet apprentissage à un congénère en fusionnant physiquement avec lui. En 2010, d’autres chercheurs ont reproduit la carte géographique des environs de Tokyo sur un substrat de laboratoire, en plaçant de la nourriture aux emplacements des grandes villes. Le réseau de filaments formé par le blob ressemblait de façon troublante au vrai réseau ferroviaire de la région. Pas de logiciel, pas d’ingénieur. Juste un blob.
Bref, vous comprenez pourquoi il a capté l’attention des médias. Il est extraordinaire. Je ne le nie pas!
Des cousins éloignés
Mais voilà: Physarum polycephalum est une espèce parmi environ un millier de myxomycètes connus. Le chardonneret n’est pas un aigle, le pissenlit n’est pas une orchidée, et le Fuligo septica dans votre jardin n’est pas un blob. Ce sont des cousins éloignés, dans une famille immense, et ils ne se ressemblent pas beaucoup.

D’ailleurs, la diversité des myxomycètes est incroyable: certains sont minuscules et bruns, d’autres forment de longues tiges élégantes, d’autres encore ressemblent à des petits œufs roses ou à des arabesques orangées. La plupart passent leur vie inaperçus dans les forêts, sous les écorces, dans les feuilles mortes. Notre vomi de chien a simplement la mauvaise (ou la bonne?) habitude de s’installer là où on peut le voir: dans nos boîtes de jardin, sur notre paillis, bien en évidence sur le trottoir. C’est un extraverti dans une famille plutôt discrète!
Quand on trouve le vomi de chien (Fuligo septica) dans le jardin, que fait-on?
La réponse la plus honnête: rien. Fuligo septica est inoffensif pour vos plantes, et il disparaîtra de lui-même en quelques jours une fois qu’il aura sporulé. Ses spores peuvent toutefois irriter les voies respiratoires des personnes asthmatiques, donc si c’est votre cas, mieux vaut l’enlever pendant qu’il est encore jaune et humide (un coup de pelle dans le compost, c’est réglé). Si vous voulez décourager son retour, réduire l’arrosage localement aide, mais franchement, si votre sol est assez riche pour attirer un myxomycète, c’est plutôt quelque chose dont vous devriez être fier.
Et le vrai blob, peut-on le trouver dans notre jardin?
C’est la question que je me suis posée. Et la réponse courte, c’est: peut-être, mais c’est peu probable. Physarum polycephalum est un organisme forestier. Il préfère l’ombre, le bois mort humide, l’écorce pourrie, les tas de feuilles. Il existe au Québec, mais il vit surtout en forêt, à l’abri du soleil et de la pluie directe. Si vous avez un coin de jardin très ombragé, avec de vieux troncs ou des souches en décomposition, vous pourriez théoriquement en croiser un.
Il est jaune vif, spongieux et humide comme notre Fuligo vomi de chien, mais Physarum, le blob, a tendance à former un réseau de veines bien visibles, comme une carte routière, là où le vomi de chien forme plutôt une masse compacte et mousseuse.
Mais qu’il s’agisse de Fuligo septica ou de Physarum polycephalum ou d’un des mille autres myxomycètes qui vivent discrètement autour de nous, une chose est certaine: ces organismes méritent qu’on s’y attarde. Une seule cellule, sans cerveau, qui se déplace, qui mange, qui sporule, qui attend des années dans le sol, et qui réapparaît au premier printemps pluvieux venu. Difficile de faire plus discret et plus tenace à la fois!
Voilà, maintenant, j’espère vraiment que vous n’êtes pas de ceux qui ont commenté «blob» sous ma vidéo. Si oui… Eh bien, il n’est pas trop tard pour retourner sous la publication originale et modifier votre commentaire!

Comme c’est fascinant! Je ne savais pas que ça existait, ce Fuligo septica! Et je pensais que le blob était une invention du cinéma. Merci Audrey de nous instruire sur la vie qui nous entoure : si jamais j’en vois, je n’en aurai pas peur. Hi! Hi!
Et là, je dois vraiment rire, parce qu’en promenant mon chien récemment, dans un beau sentier, elle a mangé quelque chose qu’elle n’aurait pas dû manger et a été malade. Elle a vomi un liquide jaune, donc un vrai vomi de chien!
Merci pour la clarté et la précision de vos explications.
Très instructif, comme toujours.
Merci, vous êtes très généreuse.
Fascinant !! La vie est riche de toute sorte de forme de vies!!!!
Merci!
Bonjour,
Voici un article qui tombe à pic, car je viens de découvrir ce « truc » dans mon jardin.Il est installé sur mon paillis et j’ai bien cru qu’un animal était passé par là et m’avait laissé ce cadeau ! Me voilà rassurée et surtout je sais grace à vous que mon terrain est riche. C’était un petit coucou de France !