Il y a une vingtaine d’années, je me suis installé sur une ferme, à Saint-Apollinaire. Ma blonde de l’époque et moi avions décidé de tenter notre chance comme jardiniers-maraîchers et de produire des fruits et légumes biologiques pour les vendre, en panier, à Québec, non loin de là. Durant les longs mois d’hiver, avec peu à faire, mis à part mettre une autre bûche dans le poêle, je lisais beaucoup sur l’agriculture biologique à petite échelle. La majorité de ces œuvres étaient américaines ou françaises, donc destinées à des climats un peu plus chauds que le nôtre. Mon père m’a donc «prêté» quelques livres d’Yves Gagnon.
Ces livres sont vite devenus des références pour nous, car, à l’époque, il n’y avait rien d’autre de comparable pour nous aider dans notre quête de production d’aliments de façon écologique dans un climat nordique. J’ai encore ces livres, que je n’ai jamais retournés à mon père, et ils sont si usés que j’ai dû les rapiécer avec du papier collant.
Cette année, les Jardins du Grand-Portage, fondés par Yves et sa conjointe Diane Mackay, célèbrent leur 45e anniversaire. C’est à peu près mon âge! C’est donc toute une vie qu’ils ont passée sur ces terres situées à Saint-Didace, dans Lanaudière. Je me suis donc entretenu avec Yves Gagnon qui m’a raconté son histoire et celle des Jardins, mais aussi celle de sa famille et de sa passion pour la nature.
Une histoire de famille
Son grand-père avait développé un véritable empire dans le domaine de la chaussure, devenant une figure respectée dans le monde des affaires. Les trois fils de son grand-père, dont le père d’Yves, ont hérité de ces entreprises.
Yves est né à Laval-sur-le-Lac, et a grandi sur un grand terrain que son grand-père avait divisé entre ses sept enfants. Il grandit donc entouré de ses cousins, tantes et oncles, formant une famille très proche.
En raison des fréquents voyages d’affaires de son père, une nounou française est engagée pour s’occuper de lui et de sa sœur. «C’était une grande cuisinière, une dame qui récoltait du pissenlit et des fraises sauvages.» dit-il à son sujet.
La mère d’Yves, également excellente cuisinière, contribue à une ambiance culinaire riche et diversifiée. Elle est aussi une jardinière passionnée, avec de nombreuses plates-bandes, des rocailles et un potager autour de la maison. «À partir de l’âge de 10 ans, je désherbais ses plates-bandes. Je faisais les bordures avec une bêche en demi-lune. Donc j’ai baigné très jeune dans l’horticulture.»
Une passion pour la cuisine
La cuisine est vite devenue une autre passion pour Yves, presque équivalente à l’horticulture. Il étudie à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ). Cependant, à la fin de ses études, il est déçu par le manque de considération pour les aliments locaux et bio dans la cuisine internationale.
« Quand j’ai terminé la technique hôtelière à l’ITHQ, il n’y avait pas du tout de considération pour les aliments locaux. Évidemment, on ne parlait pas du tout du bio, donc on était dans une dynamique de cuisine internationale très standardisée, dominée par des chefs européens pour la plupart, avec toujours l’idée d’économiser au maximum sur la matière première. Aucun intérêt pour la qualité des fruits et légumes. Donc rapidement, j’ai été dégoûté du milieu et c’est là que je suis partie avec Diane découvrir le Canada.»
Débuts en agriculture
Cherchant un lien plus authentique avec la nourriture, Yves quitte le monde culinaire et, avec Diane, part travailler dans la vallée de Creston, une petite vallée fruitière située dans le sud-est de la Colombie-Britannique, près des frontières de l’Idaho et de l’Alberta.
Pendant trois années, Yves et Diane acquièrent une expérience précieuse sur deux fermes différentes. «Ces années ont été cruciales pour nous, me dit-il, ça a vraiment été des années où nous avons pris conscience que c’était ce que nous voulions faire. Nous voulions vivre à la campagne, travailler la terre, soigner des arbres et cultiver des fruits et légumes.»
Au cours de leur séjour à Creston, ils ont également pris conscience de l’impact des pesticides et des pratiques de l’agriculture industrielle. Cela les a poussés à réfléchir à des méthodes agricoles plus durables. «En même temps, on a vu toutes les vaporisations qui se faisaient sur les arbres fruitiers. Et c’est là que notre réflexion par rapport aux pesticides et à l’agriculture industrielle s’est faite. On était abonnés à la revue Harrowsmith qu’on lisait avidement, à Organic Gardening aussi, et aux 4 Saisons, la revue française.»
Ces lectures nourrissent leur réflexion et les aident à concevoir leur projet de vie à la campagne. En 1979, après leur deuxième année de travail dans l’Ouest canadien, ils achètent une terre au Québec pour 15 000$, une somme modeste par rapport aux tarifs actuels. «Mathieu, peux-tu croire ça? 15 000$ quand tu vois les prix aujourd’hui, tu sais c’est ça a pas de bon sens!»
Débuts des Jardins du Grand Portage
Au début des Jardins du Grand-Portage, l’objectif principal de Yves et Diane était de se lancer dans la production maraîchère biologique. Après avoir acheté leur terre, ils arrivent à Saint-Didace avec très peu de ressources financières. «On avait payé notre terre. On est arrivés là, tu sais, sans un sou en banque. Moi, j’étais cuisinier, j’occupais des emplois de cuisinier dans des camps, des choses comme ça. Diane travaillait dans une pharmacie Jean Coutu à Montréal.»
En 1980, ils commencent leur premier jardin à Saint-Didace. Pour établir leurs jardins, Yves et Diane défrichent environ un hectare de terrain en utilisant des techniques d’engrais vert. Leur voisin les aide à labourer le terrain au printemps, après quoi ils plantent du sarrasin et du seigle pour préparer le sol.
Malgré l’absence d’un entrepôt réfrigéré et de véhicule de livraison, ils réussissent à lancer leur production maraîchère avec succès. Ils décident de se spécialiser dans les légumes de conservation, ce qui leur permettait d’éviter les problèmes de stockage à froid. «On a décidé de se spécialiser dans les légumes de conservation. Ce qui est intéressant avec les légumes de conservation, c’est que t’as pas besoin de les entreposer dans une chambre froide. Par exemple, tu récoltes ton ail et tu le laisses sécher dans la grange, tu récoltes des oignons et tu les places à sécher dans des poches. Après ça, tu récoltes tes courges et tu les mets aussi dans ta grange à l’abri des intempéries. Puis au mois d’octobre, quand tu sors tes carottes, betteraves, rutabagas, choux, etc., c’est le temps de livrer. Les clients venaient chez nous pour récupérer tous les légumes qu’ils allaient utiliser pendant l’hiver.»
Cette approche leur permet d’éviter des investissements coûteux tout en apprenant les bases de la culture biologique, telles que la rotation des cultures, le compagnonnage, le contrôle des ravageurs et le compostage. Grâce à ces techniques, ils développent une méthode de production respectueuse de l’environnement et adaptée aux conditions climatiques du Québec.
Production de semences
Comme si tout ça n’était pas assez, Yves et Daine se lancent aussi dans la production de semences grâce à une rencontre marquante avec le frère Armand Savignac, un clerc Saint-Viateur vivant au Centre de réflexion chrétienne à Joliette. Fondateur du Mouvement pour l’agriculture biologique (MAB) en 1974, il était passionné de jardinage et d’agriculture biologique. En arrivant dans Lanaudière, Yves devient membre du MAB et rapidement représentant régional, siégeant au conseil d’administration dès 1983.
Lors de leurs longues conversations sur la culture bio, le frère Savignac invite Yves à visiter son jardin. «J’ai fini par aller visiter son jardin un automne, je pense que c’était l’automne 1984. Et là, j’ai découvert 200 plants de la même tomate, une tomate rose. Chez nous, il avait gelé depuis un mois, un mois et demi, mais chez lui, ça n’avait pas gelé. Le Centre de réflexion chrétienne, avec ses deux ailes en pierre, et la rivière l’Assomption qui forme un méandre, créaient un microclimat absolument fabuleux. Il était en plaine, alors que moi, je suis en montagne. J’ai été fasciné par les plants de tomates. J’ai d’ailleurs une photo du frère Savignac, debout sur un seau, levant la main et touchant le sommet de ses plants qui faisaient 3 mètres de hauteur, et qui étaient encore chargés de fruits.»
«Puis il m’a fait goûter à cette tomate-là, qu’il appelait la Dufresne à l’époque. Ouais, et il me disait toujours qu’elle avait une succulence exceptionnelle. Tu sais, il disait: « J’ai abandonné toutes les autres tomates parce qu’aucune n’arrive à la cheville de la Dufresne. Elle est tellement bonne que je n’ai pas envie d’en manger d’autres. »»
Le frère Savignac sélectionnait et conservait les meilleures semences depuis 30 ans pour améliorer la lignée. Yves reçoit des graines de cette tomate, mais l’espèce ne s’adapte pas bien à Saint-Didace en raison des différences climatiques.
La production semencière, la suite d’une passion
Déterminé, Yves commence à adapter la tomate à son climat en sélectionnant les meilleures fruits chaque année. Après huit ans d’efforts, il observe des améliorations significatives. À la mort du frère Savignac en 1994, Yves renomme cette lignée nordique de la Dufresne la «Savignac» en son honneur.
Voyant le potentiel de la sélection pour améliorer les lignées végétales dans un laps de temps relativement court, Yves étend cette pratique à d’autres légumes: «Mais je me suis demandé pourquoi je ne ferais pas la même chose avec un poivron. Pourquoi pas avec un oignon? Alors, j’ai commencé avec quelques espèces au début, puis je me suis pris d’une passion pour la production semencière. Écoute, je fais ça depuis 40 ans et j’aime toujours autant ça. C’est fascinant, c’est vraiment un métier exceptionnel.»
C’est les débuts des Semences du Portage, qui fait la vente des semences qu’ils produisent et de 8 autres producteurs locaux.
La suite
Yves raconte comment sa fille Catherine s’est impliquée dans l’entreprise familiale. Passionnée de restauration, elle a étudié à l’ITHQ comme lui, mais a dû arrêter de travailler en restauration à cause de problèmes de santé. À cette époque, Yves passe ses hivers à vendre des graines, ce qui l’empêche de se consacrer pleinement à l’écriture. Il propose donc à Catherine de prendre en charge la mise en marché des semences, en particulier en développant un catalogue en ligne pour attirer une clientèle plus jeune. Catherine accepte rapidement et leur collaboration est un succès, permettant à Yves de se concentrer sur l’écriture tout en préparant Catherine à gérer les jardins à l’avenir. «Tu sais, on travaille ensemble, on a du plaisir, on se parle deux fois par jour, c’est le plus beau cadeau que j’ai eu dans ma vie.»
Yves admet qu’à 70 ans, il commence à ressentir le poids des exigences physiques de l’entretien du jardin. C’est pourquoi ils créent un OBNL pour assurer la pérennité des Jardins du Grand-Portage. Bien qu’il continuera d’être impliqué, Yves prépare la relève en formant de nouveaux employés pour prendre en charge la gestion et l’entretien des jardins. Il envisage également se concentrer sur la cuisine gastronomique pour de petits groupes et continuer à écrire. La création de l’OBNL est une décision prise il y a dix ans par Yves et Diane pour s’assurer que les jardins leur survivront et auront un avenir durable.
Un tempérament artistique
Cependant, bien que la culture maraîchère leur ait apporté de nombreuses satisfactions et succès, Yves ressentait qu’il manquait quelque chose à son travail. «Mais moi, avoue-t-il, avec mon tempérament très artistique, je n’étais pas satisfait. Je faisais cette activité-là, j’avais des défis intéressants, mais il manquait quelque chose dans mon travail.»
Cette quête de créativité a peut-être influencé la manière dont les Jardins du Grand-Portage ont évolué au fil des ans.
La suite la semaine prochaine…!
