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Le criocère du lis et la promesse de la lutte biologique

En 2015, mon père, Larry Hodgson, a annoncé avoir gagné la guerre contre le criocère du lis, un petit coléoptère orange vif au corps allongé, redouté des jardiniers pour les ravages qu’il cause aux lis et aux fritillaires. Actif dès le printemps, il pond ses œufs sous les feuilles, donnant naissance à des larves voraces qui se recouvrent de leurs excréments pour se camoufler. Ces larves, tout comme les adultes, dévorent feuilles, boutons et fleurs, affaiblissant gravement les plantes. Très habile, l’adulte se laisse tomber au sol et se retourne sur le dos pour se dissimuler lorsqu’il est menacé. Originaire d’Eurasie, il s’est répandu en Amérique du Nord au fil du 20e siècle, devenant un ravageur redouté dans de nombreux jardins.

Oeufs du criocère du lis. Photo: Tim Haye/Flickr
Le criocère du lis. Photo: Getty Images

Comment a-t-il vaincu ce ravageur envahisseur? Après des années de lutte inefficace – incluant la récolte manuelle, les vaporisations biologiques, les plantes répulsives et les recettes maison – il en est venu à bout… en arrachant tous ses lis et fritillaires!

Une lueur d’espoir

En 2019, Larry Hodgson constate une chute spectaculaire des populations de criocères du lis, au point de n’en voir aucun cette année-là, alors qu’ils étaient autrefois omniprésents. D’autres jardiniers de Montréal et d’Ottawa rapportent des observations similaires, bien que quelques individus persistent çà et là. Deux explications sont avancées: d’une part, des hivers rigoureux auraient pu décimer les populations; d’autre part, les parasitoïdes introduits pour lutter contre l’insecte, notamment Tetrastichus setifer et Lemophagus errabundus, pourraient enfin avoir commencé à jouer leur rôle. Reste à savoir si ces alliés naturels sont désormais bien établis au Canada.

Tetrastichus setifer. Photo: Tim Haye/Flickr
Lemophagus errabundus. Photo: Francisco Welter-Schultes

L’impact de la lutte biologique

Depuis cette observation, l’hypothèse d’un impact réel de la lutte biologique se renforce. La chercheuse Naomi Cappuccino, de l’Université Carleton, a coordonné pendant plusieurs années la dissémination de la guêpe parasitoïde Tetrastichus setifer au Canada, notamment au Jardin botanique de Montréal et près de Granby. C’est une minuscule guêpe qui pond ses œufs à l’intérieur des larves du criocère. Les jeunes guêpes se développent en les dévorant de l’intérieur, entraînant leur mort avant qu’elles n’atteignent l’âge adulte.

Dans certains sites comme Ottawa, la population de criocères a tellement chuté qu’il devient difficile d’en trouver pour les études. Un projet de science citoyenne a été lancé pour cartographier l’évolution du ravageur à travers le continent et vérifier s’il existe une corrélation entre les zones de dissémination et la baisse des populations. Grâce à la contribution des jardiniers, on espère non seulement mieux comprendre le phénomène, mais aussi consolider les acquis de cette lutte biologique prometteuse.

Entre 2014 et 2016, T. setifer a été relâchée dans plusieurs sites du centre de l’Alberta, notamment sur le campus du Olds College, à Calgary et à Airdrie. Des suivis jusqu’en 2020 ont montré des taux de parasitisme atteignant 90?% sur le campus, et la certitude que la guêpe se soit bien établie à Olds et Calgary. Sa capacité à hiverner dans cette région est confirmée et les signalements de criocères y ont chuté de façon notable. Toutefois, la colonisation de la ville de Calgary devrait encore s’étendre sur une dizaine d’années, car le parasitoïde se disperse lentement.

Protéger les lis indigènes

Lis du Canada (Lilium canadense). Photo: Getty Images

Le criocère du lis représente une menace sérieuse pour plusieurs espèces de lis indigènes du Canada, en particulier le lis du Canada (Lilium canadense), déjà en déclin dans de nombreuses régions. Ce coléoptère, introduit accidentellement en 1943, se nourrit non seulement des lis ornementaux, mais aussi des espèces sauvages, qu’il peut complètement défolier. Après quelques années de défoliation répétée, les plantes cessent de fleurir et finissent souvent par mourir. Cette pression s’ajoute aux autres menaces pesant sur les lis indigènes – perte d’habitat, fragmentation écologique, changements climatiques – et pourrait précipiter la disparition locale de certaines populations. C’est notamment pour protéger ces espèces en péril que des lâchers de guêpes parasitoïdes ont été réalisés près de milieux naturels, comme à Granby, dans une population sauvage de L. canadense.

Est-ce que ça a fonctionné?

La question se pose aujourd’hui: est-ce que cette introduction de guêpes parasitoïdes a fonctionné, et quelle est la situation du criocère du lis au Canada?

Les données disponibles sont très encourageantes. Des sites de relâche de Tetrastichus setifer, notamment à Ottawa, Montréal et Granby, montrent des chutes marquées des populations de criocères, jusqu’à «presque zéro» dans les zones concernées. Les données initiales de l’enquête de science citoyenne lancée en 2021 par Naomi Cappuccino révèlent que, dans les zones de lâchers, la culture du lis est redevenue praticable sans traitement intensif – même si le recul du criocère pourrait aussi être influencé par d’autres facteurs comme le climat ou l’abandon de cette culture par plusieurs jardiniers.

Une étude qui confirme le succès de la lutte biologique

Les résultats de cette enquête citoyenne sont inclus dans un rapport du USDA publié en 2022 par Casagrande, Tewksbury et Cappuccino. Cette étude confirme que l’introduction de guêpes parasitoïdes européennes a permis de réduire fortement les populations de criocères du lis dans plusieurs régions d’Amérique du Nord. Elle documente plus de 140 relâchers de trois espèces de parasitoïdes – T. setifer, L. errabundus et Diaparsis jucunda – entre 1999 et 2019, dans des jardins résidentiels et des sites publics au Canada (notamment au Québec, en Ontario, en Alberta et au Manitoba) et aux États-Unis.

Photo: Getty Images

Les suivis montrent des taux de parasitisme allant jusqu’à 100 % dans certains sites, une diminution des dégâts sur les lis et une recolonisation naturelle lente, mais continue, autour des sites de relâche. À Ottawa, par exemple, T. setifer s’est dispersée sur 3,5 km en six ans, et les criocères ont presque disparu. Les résultats sont similaires à Montréal, où les jardiniers rapportent pouvoir cultiver des lis de nouveau sans intervention intensive.

L’étude confirme également que ces parasitoïdes sont spécifiques au criocère du lis, ne menaçant pas d’autres insectes indigènes. L’effet cumulatif est tel que les chercheurs peinent désormais à trouver des larves de criocères pour leurs recherches, ce qui est en soi une preuve du succès de la stratégie.

La suite

À ma connaissance, aucun suivi scientifique officiel n’a été publié depuis 2022. Il est donc difficile de savoir comment évolue réellement la situation du criocère du lis. Selon la Manitoba Regional Lily Society, sept ans après son introduction au Manitoba, T. setifer semble avoir contribué à la disparition locale du ravageur, bien que les populations résiduelles soient trop faibles pour soutenir durablement le parasitoïde.

Photo: Getty Images

L’approvisionnement en guêpes demeure un défi, notamment depuis la retraite de Naomi Cappuccino et la fin des projets liés à T. setifer à l’Université du Rhode Island. Malgré cela, des observations sur le terrain montrent que lorsque ce parasitoïde parvient à s’établir, il peut réduire efficacement les populations de criocères, souvent jusqu’à des niveaux indétectables. Sa dispersion reste lente, mais les bénéfices sont durables là où les relâchers ont eu lieu.

Et vous?

Avez-vous remarqué une baisse des populations de criocères du lis dans votre région? Avez-vous observé la présence de ces guêpes parasitoïdes? Personnellement, je ne recommencerais pas à cultiver des lis tout de suite. Mais s’il y en a parmi vous qui sentent l’âme d’un chercheur ou d’une chercheuse et sont prêts à sacrifier quelques lis pour faire avancer les connaissances, faites-nous savoir comment ça se passe chez vous!

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