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Balado Le cœur au jardin : Plantes, cueillette et conservation de Roger Larivière

J’ai remarqué, dans les dernières années, un intérêt grandissant pour l’autonomie alimentaire. Pas seulement pour la production potagère, les forêts nourricières ou les arbres et arbustes fruitiers, mais aussi pour la cueillette sauvage. Est-ce dû au contexte économique et politique des dernières années? À la déconnexion grandissante que nous vivons dans un monde de plus en plus numérique? Quoi qu’il en soit, les gens semblent vouloir se nourrir par eux-mêmes et renouer avec la nature qui les entoure.

Dans ce nouvel épisode du balado Le cœur au jardin, réalisé en collaboration avec Gloco, j’ai eu l’immense plaisir de discuter avec Roger Larivière: biologiste, enseignant à la retraite, auteur, éditeur et fondateur des Éditions NaturAT. Il est notamment l’auteur de Plantes, cueillette et conservation, dont la 2e édition vient de paraître, ainsi que de plus d’une dizaine d’autres livres.

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Une enfance près de la nature

Son parcours vers la cueillette commence très tôt. Au fil de la conversation, Roger me raconte ses premières sorties en forêt avec son père, alors qu’il avait six ans, accompagné d’un de ses frères, pour récolter de la gomme d’épinette:

«Avec sa hache, il est allé décoller de la gomme d’épinette qui était cristallisée. Puis là, il prenait la chique de gomme cristallisée, il la mettait dans sa bouche, il la mâchait. Puis après ça, il nous l’a divisée en deux, en nous disant: faites attention, n’arrêtez pas de mastiquer parce que ça durcit dans la bouche.»

Roger a grandi sur une ferme laitière en Abitibi-Témiscamingue, près de la nature, des champs, de la forêt et des lacs. Sa famille n’était pas fortunée; on complétait donc les récoltes du jardin familial, entretenu par sa mère, par la pêche, le trappage et les récoltes sauvages.

Roger Larivière

Cette cueillette servait aussi à soigner. Sa mère récoltait notamment de l’herbe à dinde (Achillea millefolium), qu’elle faisait sécher pour l’utiliser durant l’hiver lorsque les enfants étaient malades. À une époque où l’accès aux médicaments et aux médecins était plus limité, les plantes sauvages faisaient partie du quotidien.

Une carrière à transmettre le savoir vivant

«C’est comme s’il y avait un chemin qui était quasiment tracé vers la biologie», dit-il en parlant de son choix d’étudier la biologie à l’Université d’Ottawa, même s’il a aussi envisagé l’agronomie. Avant même de terminer ses études, il obtient déjà des contrats en enseignement, autant au secondaire qu’à l’université, avant de faire carrière au Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue.

C’est un élève qui le mettra un jour au défi d’écrire son premier livre, Les plantes sauvages de la forêt boréale (Éditions de l’Homme, 2007), après l’avoir entendu répéter qu’il existait trop peu d’ouvrages écrits spécifiquement pour son territoire natal: la forêt boréale.

Cette volonté de documenter le Nord, de parler des plantes, des champignons et des milieux boréaux trop souvent ignorés par les auteurs du Sud, l’anime encore aujourd’hui. Quoiqu’il ait pris sa «retraite» de l’enseignement, il continue de partager ses connaissances à travers ses livres, ses conférences, ses cours à l’Université des aînés, son bénévolat dans les écoles, ainsi que son travail de consultant en inventaires botaniques et sa spécialisation en plantes aquatiques.

Après la vente puis la faillite d’une maison d’édition avec laquelle il travaillait, suivies d’une autre expérience insatisfaisante, Roger décide en 2019 de fonder sa propre maison d’édition, NaturAT. Comme pour son premier livre, quelqu’un lui lance alors le même défi: arrêter de chialer… et le faire lui-même.

Plantes, cueillette et conservation, revue et augmentée

En février 2026, Roger fait paraître avec sa propre maison d’édition la deuxième édition de Plantes, cueillette et conservation. Plus qu’une simple réimpression, cette nouvelle version est revue, corrigée et enrichie pour mieux refléter sa vision actuelle de la cueillette.

Le livre profite d’abord d’un nouveau visuel et d’une mise à jour importante de la nomenclature botanique. Même si les noms latins semblent immuables, les connaissances évoluent constamment avec les analyses modernes, notamment les tests d’ADN, et plusieurs classifications ont dû être ajustées.

La nouvelle édition accorde également davantage de place aux plantes exotiques envahissantes, avec plusieurs ajouts importants, ainsi qu’aux savoirs autochtones, qu’il considère comme essentiels pour comprendre la relation entre les plantes, le territoire et la survie.

Car ce livre n’est pas seulement un guide d’identification. C’est surtout un outil pratique pour apprendre à connaître son territoire, savoir quoi cueillir et à quel moment, récolter de façon responsable et écologique, puis bien conserver ce qu’on rapporte à la maison. Pour Roger, cueillir, ce n’est pas simplement ramasser: c’est observer, comprendre et respecter le vivant.

Le territoire comme garde-manger et pharmacie

Dans le livre, Roger place le calendrier de récolte dès les premières pages, avant même les fiches de plantes. Ce choix n’est pas anodin. Pour lui, la cueillette ne commence pas lorsqu’on entre dans le bois, mais bien longtemps avant.

Avant de partir, il faut savoir ce qu’on cherche, à quel moment le récolter, dans quel milieu le trouver et comment le conserver ensuite. Il faut aussi observer, planifier et parfois même repérer les lieux l’année précédente. «Il faut commencer à cueillir l’année d’avant», dit-il.

Cette approche change complètement la façon de voir la cueillette. On ne ramasse pas simplement ce qu’on croise au hasard: on apprend à observer, à planifier et à revenir au bon moment.

Pour Roger, le territoire n’est pas seulement un lieu géographique: c’est ce qui nous nourrit, nous soigne et nous construit. En repensant à son enfance, il revient toujours à cette idée. La gomme d’épinette récoltée avec son père, le poisson pêché sur la glace, le jardin de sa mère, l’herbe à dinde séchée pour soigner les enfants malades – tout cela faisait partie du territoire.

«La nature, c’est en même temps la pharmacie et le garde-manger», résume-t-il. Ce lien profond explique aussi pourquoi il parle autant d’identité. Le territoire devient une partie de nous-mêmes. Même après avoir étudié ailleurs, voyagé et vécu loin de l’Abitibi-Témiscamingue, il revenait toujours chez lui. Pour lui, revenir au territoire, c’est revenir à soi.

Ce que les savoirs autochtones nous rappellent

Cette vision du territoire a été renforcée par son travail auprès de la communauté algonquine de Pikogan, lors de l’écriture de Les richesses d’un peuple: les Abitibiwinnik de Pikogan (L’ABC de l’édition, 2013). Roger y a découvert une relation encore plus directe entre les humains, les plantes et le milieu de vie.

Selon lui, les peuples autochtones ont conservé une relation intime avec le territoire que plusieurs ont perdue aujourd’hui. Ils savaient où trouver la nourriture, comment se soigner avec les plantes et comment vivre en lien avec leur environnement. Il rappelle même que sans ces savoirs, les premiers Européens n’auraient probablement pas survécu à leur arrivée ici.

Il insiste sur l’importance de reconnaître cette contribution et surtout de prendre le temps d’écouter.

Cueillir, oui – mais en sécurité

Roger rappelle aussi que la cueillette commence par la prudence: connaître son territoire, planifier ses sorties, prévenir quelqu’un avant de partir et respecter les lieux font partie du processus.

Avant de partir loin en forêt, il recommande même de commencer tout près de la maison. Plusieurs plantes comestibles et médicinales poussent déjà dans nos cours sans qu’on leur porte attention: plantain, ortie, trèfle blanc, pissenlit, marguerite, matricaire odorante ou encore bourse-à-pasteur.

Cette approche change aussi notre regard sur la pelouse. Avant de chercher l’autonomie alimentaire loin de chez soi, il faut parfois simplement apprendre à regarder différemment ce qui pousse déjà sous nos pieds.

L’autonomie commence par l’émerveillement

Roger remarque lui aussi un intérêt grandissant pour l’autonomie alimentaire, la cueillette et le retour au territoire. Mais pour lui, ce n’est pas seulement une question d’économie ou de survie: c’est aussi une façon de retrouver un équilibre.

Cueillir ses plantes, ses champignons ou une partie de sa nourriture oblige à sortir dehors, à marcher, à observer et à ralentir. C’est de l’exercice, mais aussi une forme de santé mentale. Il dit lui-même que s’il ne va pas en forêt trois ou quatre fois par semaine, il se sent mal.

Extrait du livre.

Il encourage souvent les gens à ne pas simplement acheter leurs plantes médicinales en sachets, mais à aller les récolter eux-mêmes. Non seulement on comprend mieux ce qu’on consomme, mais on redécouvre aussi tout ce qu’il y a autour: les oiseaux, les traces d’animaux, les insectes, les milieux naturels.

Selon lui, la protection de la nature commence là. Avant de vouloir conserver un milieu, il faut d’abord s’émerveiller devant lui. Et cet émerveillement-là ne se trouve pas dans une épicerie ou une boutique de produits naturels – il se trouve dehors.

Une transmission père-fils bien vivante

En discutant avec Roger, impossible de ne pas remarquer l’importance de la transmission, pas seulement des connaissances, mais aussi du travail lui-même. Son fils Maxime travaille avec lui depuis plus de 25 ans.

Avec les années, leur collaboration s’est élargie bien au-delà des livres: projets éditoriaux, développement de la maison d’édition et passage progressif du flambeau. Aujourd’hui, Maxime devient progressivement l’actionnaire principal de NaturAT. Roger souhaite surtout lui transmettre une maison d’édition en santé, bien enracinée, avec un réseau solide déjà en place.

Maxime Larivière, le fils de Roger. Crédit photo: JHA Photographie

La retraite n’a visiblement rien ralenti. Roger travaille encore sur une foule de projets, toujours liés au territoire, à la nature et à la transmission des savoirs.

Parmi les prochains titres, on retrouve notamment la réédition élargie de Les plantes sauvages de la forêt boréale (Éditions de l’Homme, 2007), qui deviendra bientôt Plantes sauvages du Québec, ainsi que plusieurs nouveaux projets jeunesse, collaborations autochtones et développements autour des Éditions NaturAT.

Comme le dit Roger lui-même: «Sky is the limit

Être utile, transmettre et laisser quelque chose vivant

En fin de balado, Roger revient à ce qui semble guider toute sa vie: l’utilité. Après une carrière entière à enseigner, écrire, vulgariser et explorer le territoire, ce qui compte pour lui n’est ni l’argent ni la reconnaissance, mais le sentiment d’être encore utile.

Même quand on arrive à la retraite, il faut continuer à servir à quelque chose. Pour lui, cela passe par les livres, les conférences, les ateliers, les rencontres dans les salons du livre, mais surtout par la capacité de rendre les gens curieux.

Au fond, ce qui guide encore Roger aujourd’hui, c’est ce désir de rendre les gens plus curieux du vivant. Il veut qu’ils aient envie de sortir dehors, de regarder autrement, de poser des questions, de comprendre leur territoire et de retrouver ce lien avec la nature. Si ses livres peuvent rendre quelqu’un plus attentif, plus émerveillé ou simplement plus heureux, alors le travail a du sens.

Dans le balado

Dans cet épisode du balado, nous revenons sur le parcours de Roger Larivière, de son enfance sur une ferme laitière en Abitibi-Témiscamingue jusqu’à la création des Éditions NaturAT et la parution de la 2e édition de Plantes, cueillette et conservation. Nous discutons de cueillette sauvage, d’autonomie alimentaire, de savoirs autochtones, de sécurité en forêt et surtout de cette relation profonde entre les plantes, le territoire et le vivant. Une conversation qui dépasse largement l’identification des plantes pour réfléchir à notre façon d’habiter le monde qui nous entoure.

Écoutez l’épisode complet ici ou sur votre plateforme de baladodiffusion préférée.

Découvrez aussi les autres épisodes du balado, Le cœur au jardin.

Cet épisode du balado Le cœur au jardin est présenté par Gloco, une entreprise familiale québécoise fondée en 1919, reconnue pour ses semences de gazon ainsi que ses composts et engrais biologiques adaptés au climat d’ici.

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