Pour un jardinier, l’hiver est symbole de projets! C’est la pause du désherbage, mais c’est aussi la période où le cerveau bouillonne et a le temps de penser… aux projets horticoles de la prochaine année! Changer telle ou telle plante de place, créer une nouvelle plate-bande, remplacer celle qui ne livre pas la marchandise.

L’harmonie des couleurs est un art savant et Gertrude Jekyll y excelle! Photo: Wikimedia Commons.

Voici donc un livre bien intéressant qui pourrait être une grande inspiration pour vos futures plates-bandes fleuries. Il s’agit de «Color Schemes for the Flower Garden» de Gertrude Jekyll. Malheureusement, ce livre ne semble pas avoir été traduit en français. Publié pour la première fois en 1908, ce texte a eu une grande influence sur mon approche en design de jardins. Il a radicalement changé ma façon de concevoir ce qu’on pourrait qualifier de beaux aménagements paysagers. Entendons-nous bien, je n’ai pas fait de l’aménagement paysager l’essentiel de ma carrière en horticulture et je n’ai aucunement la prétention de détenir LA recette pour créer de beaux jardins fleuris, mais ce que cette chère Gertrude partage dans cet ouvrage risque de vous faire voir votre aménagement autrement.

Gertrude qui?

D’abord, un petit mot sur Gertrude Jekyll. Née en 1843 dans une famille aisée d’Angleterre, Gertrude Jekyll est d’abord artiste peintre et c’est sa passion pour les couleurs qui l’amène graduellement à s’intéresser aux plantes et aux bonnes manières de les harmoniser. Pour plusieurs, elle est considérée comme la mère des plates-bandes mixtes (les mixed border anglais, comme on les appelle couramment). Au cours de sa carrière de paysagiste, elle créera plus de 400 jardins et écrira une dizaine de livres, dont «Color Schemes». C’est donc une des grandes dames des jardins à l’anglaise et son influence se fait encore ressentir dans les aménagements paysagers résidentiels partout sur la planète.

Gertrude Jekyll au Deanery Garden, aux alentours de 1901. Photo: Heritage Calling.

Gertrude et l’effet Wow!

La toute première chose qui nous frappe à la lecture de «Color Schemes» est qu’il s’agit ni plus ni moins d’une promenade dans son jardin, au fil des saisons. Le temps des bulbes hâtifs, le jardin du printemps, le jardin entre le printemps et l’été, le jardin de juin, les « mixed borders » de juillet, etc. Au travers ce parcours, elle nous présente les bons coups de ses aménagements et aborde, presque plante par plantes, ce qui pousse bien ensemble et ce qui est moins réussi. Étonnament, ce qui m’a le plus frappé en lisant «Color Schemes» c’est comment Gertrude nous révèle que chaque section de son jardin a sa saison vedette. Elle met tout dans le même paquet!

L’effet Wow! à Munstead Wood, en juin, quand les lupins et les iris volent la vedette. Photo: Wikimedia Commons.

Dans la plupart des cours d’aménagement paysager, on nous apprend à s’assurer que la plate-bande soit fleurie en toute saison. Au contraire, Gertrude dit: «N’y mettez que des plantes qui fleurissent en mai!» Pour moi, ce fut le choc et à y réfléchir mathématiquement, comme elle a raison! Si, dans une plate-bande, je m’assure d’avoir 30% des plantes qui fleurissent au printemps, 30% des plantes qui fleurissent en été et 30% des plantes qui fleurissent à l’automne, en TOUT TEMPS, je me retrouve avec un tiers de plate-bande en fleurs. Tout le reste est vert! Et le vert domine. Ce qui fait que jamais cette plate-bande ne peut être spectaculaire et nous arracher des Wow! Elle demeure simplement jolie. Gertrude nous invite plutôt à créer des plates-bandes à thématique saisonnière, afin que chacune ait son moment Wow! Devant la maison, légèrement à l’ombre, là où poussent bien les rhododendrons? Un Wow! de printemps, avec des masses de bulbes, de trilles, de phlox mousse (Phlox subulata), etc. Près de la terrasse au plein soleil? Tout ce qui fleurit en juillet! Et sur le côté de l’entrée, toujours au soleil? Un gros massif de plantes à floraison automnales!

Bien sûr, concentrer ses floraisons par périodes de floraison demande une grande connaissance des plantes. Il faut savoir exactement qu’est-ce qui fleurit en même temps que quoi. Même s’il y a un certain ordre chronologique dans les périodes de floraison, il faut garder en tête que les périodes de floraison varient en fonction de l’endroit où on jardine! Par exemple, madame Jekyll fait l’éloge des bulbes en fleur au mois de mars, alors qu’ici, dans le nord du Québec, en mars, on croule sous la neige!

Bref, pour le massif printanier, Gertrude y va d’une plantation intensive de bulbes au travers d’une collection de fougères, puis de massifs de rhododendrons, de daphnés et de bruyères (Calluna spp.) sous de grands magnolias.

Puis à l’autre bout du spectre saisonnier, on entasse les anémones du Japon (Eriocapitella hupehensis, anciennement Anemone hupehensis), différentes espèces d’asters d’automne (Aster spp.), des sédums d’automne, des pyrèthres et des phlomis qui seront à leur pic en septembre. Elle y ajoute quelques dahlias qui fleuriront intensément jusqu’aux premières gelées.

Gertrude et l’harmonie des couleurs

Étant une artiste sensible au mouvement Arts and Craft, il va de soi que toutes les notions de rythme, d’harmonie et d’équilibre sont au cœur du travail de Gertrude. Sa théorie sur l’harmonie des couleurs au jardin est un de ses plus grands accomplissements. C’est ici qu’elle expose comment elle concentre les couleurs dans un même secteur d’une plate-bande pour les faire glisser vers d’autres teintes, un peu comme les couleurs de l’arc-en-ciel glissent d’un ton à un autre.

Elle présente l’effet que peut créer une plate-bande qui commence dans les tons de gris, qui glisse vers des couleurs pâles pour culminer avec des couleurs vives et foncées. Elle souligne à quel point une petite touche de jaune clair peut rehausser un massif dominé par des fleurs bleues et mauves. Elle nous met en garde contre la monotonie des jardins monochrome. Parfois, un jardin de fleurs bleues meurt d’envie d’accueillir un beau massif de lis blancs! D’ailleurs, les textes de Gertrude sont généreusement illustrés par des photographies d’époque et surtout des plans détaillés de ses plates-bandes!

Plan du jardin orange, tiré du livre « Color Schemes ». Image: Wikimedia Commons.

Créer des moments pittoresques selon Gertrude

Enfin, Gertrude compare souvent les plantes du jardin à une palette de couleur pour la peinture. On peut avoir une très belle sélection de plantes, mais si on ne sait pas comment les agencer, cela revient à avoir des pastilles de couleur très dispendieuses et de s’en servir pour dessiner des bonhommes allumettes! Tout est dans la composition et dans l’art de créer des portraits. Fondamentalement, ce que Gertrude dit c’est qu’elle agence les plantes du jardin de manière à ce que ce soit «prenable en photo». C’est dans ce sens qu’elle utilise le mot pittoresque (qui vient de «picture»). Il faut créer des décors, des scènes, des arrangements qui charment le regard. Bref, si on peut mettre une photo de la plate-bande sur Instagram, elle est réussie! Une plate-bande réussie selon Gertrude est donc une série de photographies liées les unes aux autres. Et c’est ici que repose la différence entre une agencement de plantes et l’œuvre d’art horticole!

Beaux comme sur une carte postale, les jardins de Hestercombe, à Taunton en Angleterre, sont parmi les rares jardins conçus par Gertrude Jekyll qui sont toujours existants. Photo: Wikimedia Commons.

Tout cela nous prête à réfléchir sur l’attention que nous portons à soigneusement choisir nos plantes et à soigneusement les agencer afin que le tout forme une œuvre grandiose. Et tout cela nous ramène à l’inévitable passage obligé d’une bonne conception de plate-bande : le plan sur papier. L’hiver est ce moment parfait, où, tisane à la main, on peut s’entourer de livres (ou de sites web) pour élaborer sur papier quadrillé notre prochain opus horticole. Et, même si son travail remonte à plus de 100 ans, Gertrude demeure une belle source d’idées et d’inspirations.

À propos Julie Boudreau

Julie Boudreau est horticultrice, diplômée de l’ITA de Saint-Hyacinthe. Elle œuvre dans le domaine l’horticulture depuis plus de 25 ans. Elle a publié une dizaine de livres et participé à de nombreuses émissions de télévision et de radio. Elle est enseignante au Centre de formation horticole de Laval. Passionnée de son métier, Julie Boudreau se consacre à promouvoir le jardinage, le design de jardin, la botanique et l'écologie, sous toutes ses formes. Un peu grano, écolo depuis toujours, gourmande et essayeuse, Julie est une épicurieuse avec un fort penchant pour tout ce qui se prononce en latin.

18 comments on “Gertrude et ses thématiques de couleur

  1. S.LaFerrière

    C’est bien vrai que le concept dominant de nos jardins demeure de saupoudrer les floraisons saisonnières. Merci de nous faire découvrir une autre approche ! Vous évoquez aussi l’esthétique du mouvement Arts and Crafts dans les jardins : je serais curieuse d’en apprendre davantage sur ce sujet (petite suggestion de chronique!). C’est toujours un plaisir de vous lire!

  2. Wow! Ça viens de changer ma perspective. Merci

  3. Denise B, Québec, Qc

    Votre article me donne le goût de fouiller pour aménager certains secteurs ombragés de mon
    grand terrain. Beaucoup de gros arbres feuillus cachent le plein soleil en été. Je suis certaine que plusieurs lectrices-lecteurs aimeraient des suggestions en ce genre.

  4. Je me reconnais dans votre article, déjà je me réveille en pensant aux fleurs, qu’est ce qui serait plus beau, bref j’ai tellement hâte au printemps, avoir les mains dans la terre, sentir le sol plein de promesse de belles cultures. Encore merçi pour vos articles inspirants

  5. Merci, super pertinent!

  6. Wow!, très inspirant,
    Merci!

  7. JULIEN C.

    Une recherche sur le site de la Fnac m’indique un livre d’occasion de Gertrude Jekyll Couleurs et Jardins « disposer les plantes comme pour un tableau » éditeur Herscher
    Dépêchez-vous, y’en a que 2…

  8. Viviane Haeberlé

    Voilà un article qui tombe à point! C’est tout à fait fascinant, ce que vous nous rapportez là. Ce concept de créer des concentrations temporaires de couleur plutôt que d’en sapoudrer partout, c’est plein de bon sens. Même si je ne suis pas une adepte des plans, je crois bien que je vais essayer cette approche pour au moins une partie de mon jardin. Merci!

  9. bien intéressant que ce texte ce matin !

  10. Effectivement, moi aussi j’ai dû renoncer à beaucoup d’idées d’aménagements colorés par manque de soleil. J’espère que mes polémoines rempantes et mes aménones vont fonctionner l’été prochain!

  11. jeannine rousseau

    bonjour, merci pour vos conseils.

  12. Yves Falardeau

    Merci pour cet article. Avec tous les changements climatiques que nous vivons (vivrons) il nous faudra trouver des plantes qui pourront y survivre. Ce qui m’intéresserait sont des conseils et choix de plantes vivaces et buissons qui pourraient vivre malgré les chaleurs intenses, le manque d’eau et des hivers en dents de scie. Je me suis débarrassé de tout le gazon à l’avant afin d’y planter un jardin de vivaces, je m’aperçois que plusieurs de mes plantes souffres et je dois les remplacer.

  13. Merci pour nous faire connaître cette merveilleuse dame!

  14. Juliette au balcon

    Quel article intéressant qui donne envie de feuilleter les livres de Gertrude Jekyll! Je n’ai pas de jardin à aménager mais sur mon balcon, j’essaie de m’en tenir au rose Kennedy, aux bleus tirant sur le violet (héliotrope du Pérou ‘Marino Blue’, sauge ‘Mystic Spires Blue’), le tout ponctué de fleurs blanc pur. J’adore cet agencement de couleurs. Merci de nous faire rêver au coeur de l’hiver!

  15. Que le printemps arrive et que je puisse creuser!
    Plants, achats semences & ma serre intérieure (où tous les plantules de fleurs annuelles & pour notre potager)
    – 3.5 mois !
    Zone de tulipes; zone d’annuelles roses bleues oranges et blanches … zone verte au fond qui fait ressortir tout ce qui est devant.
    Gertrude avait raison : jouer avec les couleurs et hauteurs par plusieurs plants d’une même variété et créer toute une toile! Bonheur d’être jardinière « coloriste » 😉

  16. (Eriocapitella hupehensis, anciennement Anemone hupehensis),
    C’est éreintant ces plantes qui changent sans arrêt d’identité ! De quoi leur donner des complexes et des problèmes d’identité, et nous faire perdre notre latin (du moins ce qu’il en reste ) ! Comme on dit chez nous, une truie n’y retrouverait pas ses nourrains !
    Au diable la classification phylogénétique ! Vive Linné !

    Cette madame, Jekyll n’a aucun rappent, je présume, avec le docteur du même nom, personnage de son contemporain Robert Louis Stevenson.

  17. Yves Audet

    Très bel article. Il donne envie de faire nos plans de jardins. Merci !

  18. claudette

    Merci pour cet excellent article. Nous avons aménagé notre terrain l’été passé avec seulement des vivaces. Mais il s’est glissé plusieurs erreurs.

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