Plantes stabilisées: jolies mais mortes

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Bonsaï stabilisé: joli mais mort.

La première fois que j’ai entendu parler des plantes stabilisées, c’était il y a plus de 30 ans. À cette époque, une entreprise locale importait des «bonsaïs stabilisés» en provenance de la Chine (techniquement, c’était donc des penjings, mais peu importe). La technique est la suivante: on déterre un bonsaï vivant, enlevant la terre, et on le plonge dans une solution de glycérine et d’autres additifs (la recette exacte est gardée secrète). Le produit est alors absorbé par la plante et remplace sa sève. Cela donne un bonsaï mort qui conserve ses feuilles, ressemblant alors à un bonsaï vivant. Le vendeur le rempote et le met en vente. Imaginez! Un bonsaï qui pourrait durer des années sans le moindre entretien!

Je trouvais l’idée morbide à l’époque. Juste à y penser me donnait des frissons. C’était comme faire empailler votre grand-mère et la réinstaller sur sa berceuse dans le salon.

Une partie de mon horreur devant les bonsaïs stabilisés vient de ma compassion pour le bonsaïste d’origine. Imaginez! Vous passez des années à préparer une sculpture vivante délicate, y mettant tout votre cœur et toutes vos connaissances, puis quelqu’un l’achète et au lieu de la maintenir fièrement comme patrimoine vivant qu’il pourrait remettre à ses petits-enfants, il l’achève rapidement et le fait embaumer!

Et que penser de l’utilisation du terme «stabilisé», qui semble suggérer qu’on apporte une amélioration à la vie de la plante traitée, plutôt qu’un mot qui dit plus clairement qu’on l’a tué lorsqu’elle était à son plus beau afin d’assurer une durée sans entretien. Ça ne vous choque pas? Moi, si! Il me semble qu’on aurait pu dire «embaumé», «glycériné» ou même «préservé». Il y a dans le mot stabilisé un relent du croque-mort qui maquille son sujet pour essayer de nous cacher la terrible réalité, que notre être cher est mort.

Une technique thanatologique bien vivante

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Arbre stabilisé composé d’une branche à laquelle on a fixé des feuilles stabilisées. On dirait une conception artistique d’un arbre, mais pas un arbre véritable. Jamais les feuilles d’un véritable arbre ne sont placées de cette façon.

Eh bien, les plantes stabilisées sont de retour! Même on en voit partout! Palmiers stabilisés. Fleurs stabilisées. Tableaux de mousse stabilisées. Bonsaïs stabilisés (oui, ils sont toujours là). Même des arbres stabilisés, c’est-à-dire des branches et des troncs décorés de feuilles stabilisées. Il n’est plus question de plantes de plastique ou de «plantes de soie» (qui ne contiennent pas, bien sûr, un seul fil de soie véritable, mais que du polyester), mais que de plantes stabilisées.

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Tableau de mousses stabilisées: très joli… mais j’aurais mieux aimé si les mousses étaient vivantes.

Mais ce que je vois le plus souvent ces jours-ci dans les restaurants, les bureaux et les centres commerciaux les plus branchés sont des murs végétalisés stabilisés composées largement de mousses et de lichens mortes. Il est incroyable de penser que le mur vert ou végétalisé (les deux termes s’emploient), composé de plantes vivantes, un concept très récent (elle date d’il y a 15 ans à peine) et conçu comme façon écologique pour filtrer l’air pollué et contrôler la température dans nos villes, ait si vite été détourné. Déjà il existe probablement plus de faux murs verts que de murs végétalisés vivants! Quelle horreur!

Mon expérience

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Faux mur vert au resto, combinant mousses et lichens stabilisées avec des plantes en plastique.

Ce qui a provoqué cette diatribe était le mur vert dans le restaurant où ma femme et moi avons dîné l’autre jour. J’étais ravi de ce que j’ai pris au début pour un tableau vivant. Il était certainement attrayant, mais je trouvais la coloration des plantes curieuses (la glycérine préserve les plantes et les fleurs, mais modifie leur couleur). Je suis donc allé regarder de plus près. À ma grande déception, le mur vert était un faux. Il n’y avait aucune plante vivante dedans, que des plantes stabilisées avec quelques succulentes en plastique.

Combien de plantes sont mortes lors de la fabrication de ce tableau? Certainement des centaines!

J’étais si déçu! Un mur vert vivant aurait filtré l’air de ses polluants, éliminé la poussière de l’air et fourni de l’oxygène aux invités du restaurant. Un mur vert artificiel (désolé… je veux dire un mur vert stabilisé) n’est qu’une décoration; Il n’a aucun effet environnemental positif. Et les succulentes en plastique dégagent même des toxines!

Derrière ma déception, un brin de compréhension

Je comprends les gens qui utilisent ses fausses plantes. Pour eux, les plantes stabilisées sont des objets décoratifs, comme des plantes en plastique et des fleurs de soie. Leur unique rôle est de bien paraître. Personne ne s’attend à davantage. Et les plantes, vivantes, artificielles ou stabilisées, font tellement pour rehausser un décor, pour lui donner un air habité et habitable, qu’il est bien sûr intéressant de les inclure dans un décor intérieur.

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Palmier stabilisé: on a collé des frondes de palmier stabilisées sur un véritable tronc de palmier mort. Malgré tout, il a l’air artificiel.

Malgré cette compréhension, je n’ai pas pu m’empêcher de me sentir très déçu. Le grand palmier stabilisé que j’ai vu dans le hall d’un bureau aurait pu être un vrai palmier vivant si seulement quelqu’un l’arrosait. Le mur végétal «stabilisé» (j’en reviens encore, mais quel terme bizarre: ça sonne tellement faux!) dans le restaurant où nous avons mangé aurait pu être un vrai avec un système d’arrosage intégré… mais alors il aurait fallu que quelqu’un aille faire un peu de taille tous les 3 ou 4 mois. De nos jours, personne ne veut parler d’«entretien». Nous ne voulons que des choses faciles à maintenir: pas de soins, pas de soucis. De ce point de vue, un mur vert artificiel bat mur vert réel 100 à l’heure!

Information trompeuse

Un autre aspect qui m’irrite est l’information trompeuse que répète les vendeurs de plantes stabilisées. Non, ils ne mentent pas exactement, mais ils détournent toutefois la réalité à leur avantage.

Par exemple, ils insistent que, contrairement à une plante vivante, leur produit n’a pas besoin d’arrosage, de rempotage, d’engrais ou de lumière. Bien sûr que non! C’est très clair qu’une plante morte n’a besoin d’aucun de ces services. Mais parfois il y a des choses si évidentes qu’il n’est pas nécessaire de les dire. Quand vous achetez un réfrigérateur, est-ce que le vendeur vous rappelle qu’il faut le brancher?

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Mur végétal stabilisé: le fournisseur de celui-ci n’explique pas que ces plantes sont mortes. Il laisse plutôt sous-entendre qu’elles sont en dormance, n’attendant que le bon moment pour reprendre vie!

Aussi, les vendeurs insistent sur le fait que le traitement de stabilisation est «100% naturel», donc très écologique. Mais pomper une plante pleine de glycérine n’est pas naturel. Et est-il vraiment écologique de tuer une plante, non pas par nécessité, comme pour se nourrir ou pour s’abriter, mais juste pour embellir. Où est l’écologie là-dedans? Une plante vivante est bien plus écologique!

Et les fournisseurs soulignent que les plantes conservent «leur aspect naturel, leur élasticité, leur texture et leur couleur.» Pardonnez-moi, mais je ne suis pas d’accord. La stabilisation change définitivement la couleur de la plante, bien que les solutions stabilisantes contiennent différents colorants pour essayer de la raviver. Et aussi cette coloration se dégrade avec le temps. De plus, si vous touchez une plante stabilisée, vous vous rendrez compte qu’elle est caoutchouteuse, pas du tout comme une plante vivante. Elle est peut-être plus près d’une plante vivante qu’une plante en plastique, mais pas assez pour tromper quelqu’un qui connaît les plantes.

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Seulement les organismes qui font de la photosynthèse, comme les plantes vivantes, absorbent le dioxyde de carbone et libèrent de l’oxygène.

Un vendeur annonce fièrement sur son site Web que ces plantes stabilisées «ne dégagent pas de CO2» comme s’il accusait ses compétiteurs, les plantes vivantes, de produire ce gaz indésirable . Mais il a mal compris. Les plantes vivantes absorbent le CO2 — même elles le séquestrent — et contribuent ainsi, bien modestement, à contrôler le réchauffement climatique. En plus, elles dégagent de l’oxygène, dont même les vendeurs ont besoin pour respirer.

Aussi les plantes stabilisées se détériorent avec le temps (les fleurs stabilisées ont une durée utile d’environ 5 ans, les plantes stabilisées environ deux fois plus). Elles finiront ensuite aux ordures où elles dégageront du CO2, car soit qu’elles se décomposeront dans un site d’enfouissement ou seront brûlés dans un incinérateur, selon la façon dont vos déchets locaux sont traités, car on ne peut pas les composter.

Un fournisseur souligne que «contrairement aux plantes artificielles, les plantes stabilisées n’ont pas de charge électrostatique et ainsi n’attirent pas la poussière» (ma traduction de l’italien). D’accord, la poussière s’y accumule moins rapidement que sur une plante de plastique, mais elle s’y déposera quand même et les plantes stabilisées nécessiteront des nettoyages occasionnels (on recommande d’utiliser un sèche-cheveux). Les plantes vivantes, par contre, font bien plus: elles absorbent la poussière et l’utilisent pour leur croissance. (Voir l’article Utilisez les plantes d’intérieur comme aspirateur.) Ainsi elles aident à nettoyer l’air.

Mode d’emploi pour plantes mortes

20170206L.pngSaviez-vous que les plantes stabilisées sont accompagnées d’un mode d’emploi? J’aurais pensé que vous pouviez les flanquer n’importe où, puisqu’elles sont mortes, mais apparemment ce n’est pas le cas. Notamment elles n’aiment pas le soleil direct ni l’air humide et ne doivent pas non plus être placées à l’extérieur. Un fabricant insiste sur le fait qu’il est important de ne jamais les arroser ou les vaporiser. Ça, je pense qu’on le savait.

Composer avec les plantes stabilisées

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Je préfère les murs verts vivants, comme celui-ci à Longwood Gardens en Pennsylvanie.

Évidemment, ce qui vous lisez ici est la diatribe d’un maniaque de plantes. J’aime les plantes vivantes et je suis très prêt à investir quelques efforts pour les garder en vie. Il est donc certain que je préfère très nettement les plantes vivantes aux plantes mortes, même si elles sont belles et qu’on camoufle leur décès derrière un terme ambigu. Et je peux aussi comprendre qu’une entreprise, un restaurant, un centre commercial, etc. puisse préférer des plantes artificielles aux plantes vivantes pour réduire les coûts d’entretien, car la main-d’œuvre coûte cher. Mais malgré cela, que voulez-vous que je vous dise: les plantes stabilisées me font sentir juste un peu nauséeux.

Si jamais je retourne au restaurant de l’autre jour (je ne dis pas non, car on avait bien mangé, même si le prix était un peu exagéré), je vais demander qu’on ne m’asseye pas devant ce mur végétal mort. C’est trop déprimant!


Extrapolation?

À venir bientôt (j’espère que non!): chiots et chatons stabilisés! Aucun entretien requis!20170206j

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6 réflexions sur “Plantes stabilisées: jolies mais mortes

  1. moi aussi je prefère les plantes bien vivantes et douces au toucher, elles savent bien me faire comprendre lorsqu’elles ont soif, et je leur dit des mots doux tous les jours…on me dit que j’ai la main verte, et j’en suis fort contente!

  2. Lise Ranger

    Il est triste de constater que ces plantes stabilisées sont utilisées couramment pour la confection de murs végétaux. Merci pour cet article qui fait un survol des pratiques commerciales.

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