Le papillon qui vole comme un colibri

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Le sphinx colibri (Macroglossum stellatarum) visitant une fleur de chardon. Vidéo: gifer.com.

Un des insectes les plus curieux que vous risquez de rencontrer en jardinant est le sphinx, un papillon membre de la famille des sphingidés. Il en existe plus de 1400 espèces trouvées partout à travers le monde et ces papillons viennent dans toutes les tailles: petit, moyen et grand. 

Ce qui impressionne le plus à leur sujet est leur manière unique de voler. Le battement de leurs ailes étroites est si rapide (jusqu’à 85 battements par seconde!) que tout ce que vous pouvez voir est du flou. Un tel mouvement leur permet de faire du vol stationnaire, d’avancer et de reculer et de se déplacer à grande vitesse. Parfois, le mouvement produit un bourdonnement comme celui d’un colibri (oiseau-mouche). D’ailleurs, il arrive qu’on les confonde avec les colibris!

Le battement d’ailes du sphinx au ralenti. N’est-ce pas qu’on pourrait le confondre avec un colibri? Vidéo: giphy.com.

On sait que la capacité de faire du vol stationnaire n’a évolué que quatre fois dans le monde animal, toujours chez des mangeurs de nectar: chez les colibris, certaines chauves-souris, certains syrphes et chez les sphinx. C’est un exemple d’évolution convergente.

Le vol stationnaire nécessite une énorme quantité d’énergie et, de fait, les sphinx sont très gourmands, attirés par un aliment sucré et riche en énergie: le nectar des fleurs. En vol stationnaire, ils peuvent atteindre des fleurs inaccessibles à d’autres insectes en utilisant souvent une trompe aussi longue que leur corps (même parfois plus longue!) pour aspirer le liquide sucré.

Les fleurs du tabac sylvestre (Nicotiana sylvestris) pendent mollement pendant la journée et n’ont aucune odeur, mais se redressent et dégagent un puissant et agréable parfum la nuit pour attirer les sphinx. Photo: longwoodgardens.org

Certains sphinx sont nocturnes ou crépusculaires, mais d’autres volent pendant la journée, émerveillant les jardiniers avec leurs acrobaties. Pour beaucoup de plantes, ce sont des pollinisateurs importants: de nombreuses plantes à floraison nocturne dégagent des arômes capiteux spécifiquement pour attirer les sphinx nocturnes et crépusculaires. Pensez au tabac sylvestre (Nicotiana sylvestris), une plante annuelle populaire, avec ses fleurs blanches et tubulaires, merveilleusement parfumées la nuit, mais sans odeur pendant la journée.

L’éperon extraordinairement long de l’orchidée de Darwin signifie qu’elle ne peut être pollinisée que par un sphinx avec une trompe aussi longue. Photo: http://www.petrensorchidshop.eu

En effet, pour certaines plantes, les sphinx sont les seuls pollinisateurs. Le cas le plus connu est celui de l’orchidée de Darwin (Angraecum sesquipedale), dont la fleur blanche a un épi de près de 45 cm de long que seul un sphinx (Xanthopan morganii) avec une trompe tout aussi longue peut atteindre. La fleur a été découverte en premier, mais Darwin a prédit qu’un papillon correspondant serait découvert, ce qui fut le cas. Vous pouvez en apprendre plus sur l’orchidée de Darwin et son pollinisateur ici.

Derrière chaque papillon…

Le sphinx de la tomate (Manduca quinquemaculata) préfère justement les tomates et certaines autres solanacées et peut complètement effeuiller un plant de tomate en seulement quelques jours.

Oui, bien que le sphinx puisse vous fasciner et que vous n’ayez certainement rien contre ses activités de pollinisateur, vous aurez peut-être plus de mal à tolérer sa larve, une belle grosse chenille très gourmande. Différentes espèces ont différentes plantes-hôtes (la plupart sont assez spécifiques), mais toutes mangent des plantes.

Mais la plupart des jardiniers ne considèrent pas le fait de manger une plante cultivée comme un comportement acceptable. Par conséquent, il ne faut pas hésiter à supprimer manuellement toute chenille trouvée sur une plante désirable ou encore, à la déplacer sur une plante sauvage de la même famille. Heureusement qu’il y a rarement plus d’une chenille par plante!

Au repos, vous noterez que la chenille penche souvent la tête dans une position de prière, comme le grand sphinx de Gizeh. C’est pour cela qu’on appelle ces insectes des sphinx.

Les chenilles de sphinx ont tendance à être lisses et sans poils et se camouflent généralement assez bien dans des tons de vert ou de brun. On dit que certaines espèces tropicales imitent les serpents pour faire peur à leurs prédateurs! 

Curieusement, les chenilles de sphinx semblent surtout se nourrir de plantes qui sont toxiques pour les autres chenilles. La plupart excrètent alors la toxine, bien que certaines espèces la retiennent et deviennent toxiques à leur tour, une autre protection contre leurs prédateurs.


N’est-ce pas que les sphinx sont des papillons fascinants?

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L’orchidée de Darwin

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Orchidée de Darwin (Angraecum sesquipedale) avec son long éperon vue à l’Orchidofolie.

Lors de l’Orchidofolie, exposition annuelle des Orchidophiles de Québec, tenu les 8 et 9 avril 2017, j’ai vu une orchidée assez exceptionnelle. Je l’ai reconnu instantanément: c’était l’orchidée de Darwin (Angraecum sesquipedale). Et comment ne pas le remarquer, avec son long éperon vert qui s’élance vers le bas? C’est une belle orchidée, certes, avec de grosses fleurs blanches, parfumée la nuit de surcroît. Cependant, son histoire est encore plus fascinante.

Une découverte surprenante

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Louis-Marie Aubert du Petit-Thouars. Illustration: Wikimedia Commons

En 1798, le botaniste français Louis-Marie Aubert du Petit-Thouars découvre au Madagascar une orchidée à grosses fleurs blanches portant un très long éperon. Il ne nomme la plante que 25 ans plus tard, en 1822, l’appelant Angraecum sesquipedale. Angraecum vient du mot malais pour orchidée, «angrek», alors que sesquipedale fait référence au très long éperon et veut dire «un pied et demi », soit 45 cm. Effectivement, si on compte le labelle dont l’éperon est une extension, il atteint de 30 à 45 cm de longueur.

Une prédiction qui se réalise

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Charles Darwin. Photo: Elliot & Fry, Wikimedia Commons

En 1862, un orchidophile britannique envoie des spécimens fleuris de cette plante, alors appelée couramment étoile de Madagascar, à Charles Darwin. L’éperon, le plus long dans le monde végétal, fascine le célèbre homme de science et père de la biologie moderne.

Voyez-vous, chez les fleurs, un tel éperon, aussi appelé nectaire ou éperon nectarifère, est une projection de la fleur qui contient du nectar et une fleur ne produit du nectar que pour attirer un pollinisateur. Ainsi un insecte ou autre pollinisateur vient aspirer le nectar et, ce faisant, ramasse du pollen qu’il déposera tout aussi accidentellement lors qu’il visite une autre fleur (de la même espèce, on espère).

Mais seulement les insectes à longue trompe ont accès aux éperons. Ainsi la plante s’assure d’une certaine fidélité dans sa pollinisation: elle présélectionne les pollinisateurs, éliminant ceux moins portés à assurer sa fécondation.

Mais l’éperon démesuré de l’étoile de Madagascar ne contient du nectar que dans les derniers centimètres de son extrémité. À quoi pouvait bien servir du nectar placé aussi loin des pollinies de la fleur?

Darwin le devine presque tout de suite. Il annonce qu’il est désormais certain qu’on trouvera, au Madagascar, un papillon de nuit avec une trompe d’au moins 22 cm de longueur et qui sera alors capable d’atteindre le nectar au fond de l’éperon. (Pourquoi spécifie-t-il un papillon de nuit? C’est parce que la fleur est blanche et dégage un parfum nocturne intense, une combinaison classique des fleurs pollinisées par les papillons nocturnes.)

La prédiction est accueillie avec beaucoup de scepticisme par la communauté scientifique de l’époque. Mais Darwin avait raison.

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Sphinx de Darwin (Xanthopan morganii praedicta). Photo: Esculapio, Wikimedia Commons

En 1903, 40 ans plus tard, et bien après la mort de Darwin en 1882, un tel papillon fut identifié. Le sphinx de Darwin (Xanthopan morganii praedicta), effectivement un papillon de nuit, a une trompe de 22 cm qu’il porte enroulé. Le sphinx approche d’abord la fleur, attiré par son odeur, puis une fois qu’il l’a inspectée, probablement pour bien l’identifier, recule de plus de 30 cm, allonge sa trompe, puis se rapproche pour l’enfoncer jusqu’au fond de l’éperon. Pour siroter le nectar, il doit avoir la tête dans la fleur, où il ramasse par inadvertance la pollinie (masse de pollen) qu’il transportera plus tard à une autre orchidée de Darwin, assurant sa fécondation.

Curieusement, même en 1903, la relation ne pouvait qu’être postulée: personne n’avait encore vu un sphinx polliniser une fleur d’Angraecum sesquipedale. Il a fallu presque un siècle de plus, en 1992, avant qu’une équipe de chercheurs de l’université d’Erlangue réussisse à prendre une photo d’un sphinx en action!

Le sphinx de Darwin est l’unique pollinisateur de ce qu’on appelle désormais l’orchidée de Darwin. Les deux ont d’ailleurs coévolué, chacun s’adaptant à la forme de l’autre pour assurer une symbiose parfaite.

N’est-ce pas que la nature est merveilleuse?IMG_2665