Bleuet de jardin ou morelle noire?

Par défaut

Depuis fort longtemps (40 ans et plus, d’après moi), il paraît dans le catalogue W. H. Perron (et dans son ancien catalogue HortiClub), un fournisseur populaire de semences populaire au Canada, un légume appelé bleuet de jardin. Ce nom m’a toujours frustré, car la plante en question n’est pas un bleuet (Vaccinium spp., de la famille des Ériacées), appelé myrtille en Europe, mais appartient plutôt à la famille des Solanacées, la famille de la pomme de terre et de la tomate. Aussi, ses fruits ne sont pas bleus, mais noirs. Et la plante a déjà un nom légitime en français: morelle noire. Alors, pourquoi publier un faux nom… et maintenir cette erreur pendant des décennies? 

Les fruits de la myrtille (Vaccinium membranaceum), que les Américains appellent
huckleberry, ne ressemblent même pas aux fruits de la morelle noire. Photo: hartmannsplantcompany.com

En fait, le nom bleuet de jardin est tout simplement une mauvaise traduction du nom américain du fruit, «garden huckleberry», huckleberry voulant dire myrtille. 

J’ai déjà écrit à la compagnie en question, suggérant une correction, mais cela n’a rien donné. 

Comestible ou toxique?

La morelle noire est toxique: on ne mange les fruits que lorsqu’ils sont bien mûrs. Photo: hiveminer.com.

Mais la morelle noire est réputée très toxique. D’ailleurs, parmi ses noms communs, il y a tue-chien, raisin du loup et tomate du diable. Que fait une plante toxique dans un catalogue de semences de légumes? 

En fait, ce sont les parties vertes de la morelle noire qui sont toxiques (tout comme les parties vertes de sa cousine, la pomme de terre). Une fois que fruit est devenu complètement noir, il est comestible. D’ailleurs, le fruit a meilleur goût (et est plus facile à séparer de la plante aussi) quand les fruits perdent un peu de leur lustre d’origine et ramollissent un peu.

Curieusement, les tiges et feuilles de cette plante très toxique sont consommées dans beaucoup de pays, notamment dans le sud-est de l’Asie et en Afrique, mais seulement après cuisson dans plusieurs eaux pour enlever les principes toxiques.

De quelle plante s’agit-il?

Le nom botanique de la morelle noire sauvage est Solanum nigrum. Ou plutôt Solanum complexe nigrum, car en fait, il y a toute une série d’espèces très apparentées qui passent sous le nom de morelle noire: S. nigrum sensu stricto bien sûr, mais aussi S. melanocerasumS. americanumS. scabrumS. retroflexum et autres. Bien malin celui qui arriverait à les distinguer! 

Actuellement, W.H. Perron indique que sa version de la morelle noire s’appelle S. melanocerasum. D’autres catalogues citent le nom S. retroflexum. Wikipedia (anglais) préfère S. scabra, alors que Wikipédia (français) garde le nom S. nigra. C’est une vraie tour de babel taxonomique!

Il existe aussi une morelle noire à fruits orange: le cultivar ‘Red Makoï’. Il dériverait, d’après Wikipedia, de S. nigrum.

Morelle Wonderberry (Solanum retroflexum). Photo: http://www.amkhaseed.com

Et de plus, il y a la morelle Wonderberry (S. burbankii), un prétendu hybride de Luther Barbank, lancée en 1909. Prétendu, car en fait le croisement théorique, entre Solanum guineense et S. villosum, serait génétiquement impossible, comme les deux plantes appartiennent à deux sections différentes du vaste genre Solanum (environ 1500 espèces) et ont un nombre de chromosomes très différent. Aujourd’hui, la présomption est que Luther Burbank, réputé pour ses notes d’hybridation très désordonnées, se serait tout simplement trompé. 

D’après Wikipedia, la morelle Wonderberry appartiendrait à l’espèce S. retroflexum.

Des fruits… pas si délicieux

J’ai semé la morelle noire pour la première fois quand j’étais enfant. J’étais déjà un habitué des catalogues de semences et passais annuellement des commandes, habituellement pour les plantes rares et originales.

N’est-ce pas que ces fleurs ressemblent à celles de la tomate? Photo: AnRo0002, Wikimedia Commons

D’après l’information sur le sachet que j’ai reçu, il fallait la traiter comme une tomate, donc je l’ai semée en godet tourbe à l’intérieur, puis je l’ai repiquée au jardin au plein soleil quand le sol s’est réchauffé. Contrairement à la tomate, aucun tuteur n’était nécessaire: la plante a plutôt formé un buisson dressé couvert de petites fleurs. La parenté avec la tomate (Solanum lycopersicum, autrefois Lycoperscon esculentum) était bien évidente dans la fleur étoilée pendante: elle avait la forme d’une fleur de tomate, mais était blanche plutôt que jaune.

Mes plantes ont produit une abondante récolte de fruits ronds noirs de la taille d’un pois. Comme la description sur le sachet de semences indiquait qu’il fallait cuire les fruits avant de les manger, ma sœur et moi avons essayé de les faire cuire dans son four Easy-Bake (un jouet très populaire à l’époque et à ma grande surprise, apparemment encore offert!). Les fruits cuits n’étaient pas particulièrement savoureux, mais étaient même plutôt amers, alors nous avons ajouté du sucre. Et encore de sucre. Et encore de sucre. Nous nous sommes retrouvés avec une sorte de sirop violet foncé qui pourrait peut-être servir de coulis. (D’autres les utilisent pour faire des tartes et des confitures.)

La morelle noire, finalement, ne m’avait pas vraiment impressionnée et mon expérience s’est arrêtée là… ou presque.

Ai-je vous mentionnée que la morelle noire est une mauvaise herbe redoutable, ses graines se répandant partout? Mon frère, maintenant propriétaire de la maison paternelle, se bat avec encore aujourd’hui, plus de 50 ans plus tard!


Le bleuet de jardin est en fait une morelle noire qui est fait un Solanum nigrum… ou peut-être un de ses cousins. Que de bisbille taxonomique autour une simple mauvaise herbe — oups, je veux dire un simple légume!