Plantes aux feuilles bizarres: les plantes à fenêtre

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L’extrémité des feuilles de ce Frithia pulchra est translucide et laisse entrer la lumière. Source: venanaturale

Voici encore un autre article sur les plantes à feuillage bizarre, une petite série que je publie de temps en temps. Cet article fait suite à Cinq plantes aux feuilles bizarres, Quatre autres plantes aux feuilles bizarres et Plantes aux feuilles bizarres: les feuilles perfoliées, si jamais vous voulez les relire.

Comment les feuilles fonctionnent… habituellement!

Presque partout sur la planète, les feuilles ont la même structure. Elles ont une surface supérieure plane et vert foncé, couleur qui vient des chloroplastes, ces cellules vertes qui convertissent la lumière solaire en énergie et qui sont placées juste sous la surface de la feuille. Leur partie inférieure a peu de chloroplastes et est donc vert plus pâle. Cette organisation est très logique, car la plante veut capter un maximum d’énergie solaire et le soleil se trouve au-dessus de la plante. Même leur port (la plupart des feuilles sont portées à l’horizontale) est conçu pour recevoir tout le soleil possible.

Se protéger du soleil

Voilà pour une feuille typique! Mais certaines plantes, notamment celles de climat aride, sont confrontées à une situation où le soleil est tellement intense et brûlant que la plante ne peut pas absorber toute l’énergie produite. Bien au contraire, elle doit se protéger des excès de soleil.

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Plusieurs plantes, comme ce Kalanchoe tomentosa, se protègent contre un soleil trop intense en se couvrant de poils blancs ou de cire. Source: www.gardenia.net

Ces végétaux ont développé différentes stratégies pour contourner un soleil trop intense. Parfois, les feuilles sont recouvertes de cire ou de poils qui réfléchissent une bonne partie du soleil, parfois la plante sacrifie ses feuilles pour faire la photosynthèse à partir de ses tiges (c’est le cas notamment des cactées) et parfois la plante abandonne la partie complètement, perdant ses feuilles pour rester en dormance pendant la saison chaude. Mais de toutes les adaptations à un soleil trop intense, ce sont les plantes à fenêtre qui sont les plus fascinantes.

Une vitrine végétale

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Les feuilles de la plupart des plantes à fenêtre sont presque enterrées: seulement l’extrémité est exposée. La lumière pénètre par la fenêtre et parvient aux chloroplastes souterrains. Source: C. T. Johansson, Wikimedia Commons & cliparting.com

La plupart des plantes à fenêtre se retirent sous le sol pendant la saison chaude, ne laissant que la pointe de leurs feuilles exposée. Et cette partie exposée n’est pas verte, mais translucide, comme une fenêtre. Ainsi, la lumière intense et brûlante pénètre par la pointe de la feuille, mais se trouve alors diffusée et redirigée vers les chloroplastes qui sont situés à l’intérieur de la feuille, sous le sol. D’ailleurs, «pointe de la feuille» est presque un oxymoron: le bout des feuilles des plantes à fenêtre est rarement pointu, car une surface mince perdrait trop d’eau. Il est donc plutôt tronqué ou arrondi, ce qui réduit la surface exposée au vent asséchant.

Cette adaptation ingénieuse, que les botanistes appellent tout simplement fenestration, s’est produite non pas une seule fois, mais plusieurs fois, dans des familles différentes. Les pierres vivantes (LithopsFenestrariaFrithia, Opthalmophyllum, etc.), aussi appelées plantes cailloux, de la famille des Aizoacées, sont les plus connues des plantes à fenêtre, mais plusieurs plantes dans d’autres familles, comme les Asphodelacées, les Astéracées et des Pipéracées, appartiennent aussi à cette catégorie.

Curieusement, presque toutes les plantes à fenêtre viennent des déserts du sud de l’Afrique. On ne sait toutefois pas ce qu’il y a de si particulier dans les conditions de cette région qui stimule les plantes à développer une fenêtre plutôt que, ou en plus, d’autres méthodes de survie à la sécheresse: succulence, longue dormance, réduction des stomates, etc.

Une fenêtre bien en évidence

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Fenestraria rhopalophylla. Source: Stan Shebs, Wikimedia Commons

La plus visible des fenêtres est sans doute celle du Fenestraria rhopalophylla, une Aizoacée souvent appelée tout simplement «plante à fenêtre» (le sens du nom Fenestraria). Cette plante présente une touffe de feuilles tubulaires dressées gris-vert pâle, chacune coiffée d’une extrémité arrondie complètement translucide: on dirait qu’elle est coiffée d’une lentille cornéenne!

Dans la nature, seulement la pointe translucide est visible, du moins, pendant la saison sèche, le reste de la plante demeurant enterré. En culture, on se plaît à exposer la base des feuilles, en partie pour mettre la forme curieuse de la plante plus en valeur, mais surtout, parce qu’on n’arrive pas à imiter la chaleur intense et sèche de son pays natal dans nos demeures: si l’on enterre les feuilles comme dans la nature, la pauvre plante tend à pourrir.

 

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Frithia pulchra. Source: C. T. Johansson, Wikimedia Commons

Frithia pulchra, une autre Aizoacée, est très similaire, avec les mêmes feuilles tubulaires et croissance en rosette, mais cette fois, les extrémités paraissent tronquées plutôt qu’arrondies.

 

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Les pierres vivantes vivent presque enterrées, camouflées parmi des pierres de couleur similaire. Malgré les taches opaques sur l’extrémité de la feuille, il y a assez de «fenêtre» (surface translucide) pour que la lumière puisse passer. Source: Lithops, Rudolf Marloth, Wikimedia Commons

Les véritables «pierres vivantes» ou «plantes cailloux» (genre Lithops, famille des Aizoacées) ont aussi des fenêtres, mais elles sont moins visibles, car la fenêtre est marbrée de taches opaques plus pâles qui imitent la coloration des roches voisines.

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Il existe de nombreux Lithops dans toute une gamme de couleurs. Source: worldofsucculents.com

Chaque pierre vivante (et il en existe des dizaines d’espèces) se compose de deux feuilles en demi-lune pressées l’une contre l’autre et les feuilles peuvent être vertes, grises ou même rougeâtres. Leurs proches parents, les Conophytum, n’ont qu’une seule feuille perfoliée par plante. Certains Conophytum ont des fenêtres, d’autres pas.

Des mini-aloès

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Haworthia cymbiformis obtusa. Source: 賴永聰 , pinterest

Le genre Haworthia est très proche de genre Aloe (les deux appartiennent à la famille des Asphodelacées) et plusieurs espèces ressemblent d’ailleurs à de petits aloès, avec une croissance en rosette et des feuilles nettement pointues.

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Chez Haworthia truncata, les feuilles arrangées en éventail semblent avoir été coupées net, mais chaque «coupure» est en fait une fenêtre. Source: Stan Shebs, Wikimedia Commons

Les espèces qui ont des fenêtres ont cependant des feuilles à l’extrémité plus arrondie. Dans la nature, elles vivent sous le sol avec seulement cette partie de la feuille exposée. Certaines, comme H. cymbiformis et H. retusa, ont de petites fenêtres à l’extrémité de la feuille qui se mélangent à des cellules vertes normales, alors que chez H. truncata, l’extrémité de la feuille, qu’on dirait coupée à la scie, est entièrement translucide, un détail qu’on ne remarque que de près.

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Les taches foncées sur les feuilles de Bulbine haworthioides sont en fait des fenêtres. Source: Jeffs-bulbesetpots, picssr.com

Un autre genre de la famille des Asphodelacées, Bulbine, produit aussi quelques plantes à fenêtre (notamment B. haworthioides et B. mesembryanthemoides) qui, elles aussi, ont des feuilles collées au sol portant des marques translucides. Curieusement, la plupart des autres bulbines ont un comportement très différent: ce sont des plantes à bulbe qui passent la saison sèche en dormance sous le sol et qui produisent des feuilles comme celles des graminées pendant leur saison de croissance.

Yeux de chat

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Chaque feuille presque ronde du collier de perles (Senecio rowleyanus) porte une fenêtre en forme de raie. Source:  Green Lady, YouTube

Le collier de perles (Senecio rowleyanus), une petite plante d’intérieur assez populaire de la famille des Astéracées, est aussi une plante à fenêtre, mais sa fenêtre est plutôt discrète. Chacune de ses petites feuilles, presque aussi ronde qu’une perle, est vert tendre… mais cette partie de la feuille ne fait pas de photosynthèse. Vous remarquerez que chaque feuille porte une raie qui paraît vert foncé, comme un œil de chat, mais qu’en fait, elle est transparente, laissant voir l’intérieur de la feuille. C’est par cette fente que la lumière pénètre et atteint les cellules faisant de la photosynthèse à l’intérieur de la feuille, sur le pourtour.

Contrairement aux autres plantes à fenêtre vues jusqu’à maintenant, cette plante n’est pas partiellement souterraine, mais pousse dans la nature complètement exposée, comme plante tapissante, ses longues tiges s’enracinant en touchant le sol. En culture, on la fait souvent retomber joliment d’un panier suspendu.

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Les feuilles plus allongées de la chaîne de bananes (Senecio radicans) portent aussi une fenêtre étroite. Source: mountaincrestgardens.com

S. herreianus, aussi appelé collier de perles, est similaire, mais aux feuilles plus pointues. La chaîne de bananes (S. radicans) produit des feuilles succulentes encore plus allongées rappelant, comme le nom le suggère, des bananes. Les deux portent le même genre de fenêtre très étroite.

Feuille pliée en deux

On a vu que la fenestration a évolué indépendamment dans différentes familles, presque toutes originaires d’Afrique du Sud, mais il y a une exception importante.

Dans le vaste genre Peperomia de la famille des Pipéracées, qui comprend plus de 1500 espèces distribuées partout dans les tropiques, il y a aussi quelques espèces à fenêtre, toutes originaires du Pérou et de l’Équateur. La logique derrière leur fenestration n’est pas aussi claire, car ces pépéromias ne vivent pas dans une région désertique, mais plutôt dans une forêt tropicale, souvent en épiphyte. Mais il peut être utile à une plante épiphyte, sans terre pour protéger ses racines et exposée au vent, de développer une résistance à la sécheresse, alors…

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Les feuilles du pépéromia du prêcheur (Peperomia dolabriformis) sont pliées en deux avec une fenêtre au centre. Source: plantsam.com

Ce qui est fascinant avec le pépéromia du prêcheur (P. dolabriformis, dont le nom spécifique veut dire en forme de doloire, un genre de hache) est qu’on semble l’avoir surpris en pleine évolution. On sent très bien que ce qui était à l’origine une feuille elliptique et plane tout à fait ordinaire s’est plié vers le centre, comme une main en prière (d’où le nom commun pépéromia du prêcheur). Ce qui était l’endos vert pâle de la feuille est désormais porté à la verticale avec une fenêtre légèrement enfoncée (qui paraît vert foncé, mais qui est en fait transparente) au centre.

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Peperomia graveolens. Source: public.fotki.com

D’autres pépéromias ont un port similaire, comme P. nivalis et le très surprenant P. graveolens, où l’extérieur de la feuille est rouge et fait donc tout un contraste avec la fenêtre verte au centre.

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Peperomia ferreyrae. Source: Succulents.us

P. ferreyrae, aux feuilles succulentes étroites et pointues, légèrement arquées, semble plus évolué, car on ne remarque plus l’effet de feuille pliée en deux.

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Peperomia columella. Source: worldofsucculents.com

Enfin, le plus bizarre des pépéromias à fenêtre est sans aucun doute le pépéromia colonnaire (P. columella) dont les petites feuilles très succulentes semblent carrément tronquées.


Les plantes à fenêtre sont réellement fascinantes: placez-en devant votre fenêtre!20180119C C.T. Johansson, Wikimedia Commons & cliparting.com

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Quatre autres plantes aux feuilles bizarres

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Le 30 novembre 2017, le sujet de ce blogue était Cinq plantes aux feuilles bizarres. Voici un autre blogue sur le sujet, avec cette fois-ci quatre plantes aux feuilles réellement étranges.

Albuca spiralé (Albuca spiralis ‘Frizzle Sizzle’)

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Albuca spiralis ‘Frizzle Sizzle’: ses feuilles sont réellement bizarres. Source: www.palmenmann.de

Personne ne sait pourquoi les feuilles de l’albuca spiralé poussent enroulées en tire-bouchon, mais c’est bel et bien sa façon de croître, en culture comme dans la nature dans le sud de l’Afrique. Peut-être que les feuilles enroulées offrent une certaine protection contre le soleil très intense du secteur? Personne ne le sait.

L’albuca ‘Frizzle Sizzle’ est très populaire et se vend par milliers en pots individuels au printemps, surtout comme «curiosité végétale». Je soupçonne que cette popularité diminuera, car la plante n’est pas nécessairement très facile à cultiver, du moins, quand on essaie de lui faire passer l’hiver, et ainsi peu de gens réussissent à la garder au-delà du premier été. Comme elle est plus curieuse que belle et assez coûteuse, aurez-vous vraiment une raison d’acheter une nouvelle plante tous les printemps une fois votre curiosité satisfaite?

C’est une petite plante de la famille des Asparagacées de 10 à 20 cm de hauteur et de 15 à 20 cm de diamètre qui pousse à partir d’un bulbe habituellement enterré… mais que vous pouvez laisser exposé aux trois quarts pour un effet encore plus bizarre si vous le voulez. Les feuilles spiralées sont vert moyen, parfois un peu glauque. Plus les conditions sont sèches, plus elles tire-bouchonnent. Les feuilles poussent à partir d’un bulbe verdâtre rappelant un peu un oignon, mais toxique.

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Fleurs d’Albuca spiralis ‘Frizzle Sizzle’. Source: www.kukkala.fi

Les fleurs sont portées par groupe de 10 à 20 sur une tige dressée de 15 à 20 cm de hauteur et rappellent vaguement une jacinthe par leur positionnement alors que chaque fleur individuelle ressemble à un narcisse trompette retombant. En effet, il y a trois tépales qui s’ouvrent grandement et trois qui restent serrés, ces derniers formant la «trompette». Les fleurs sont vertes ourlées de jaune et pas nécessairement très voyantes. Leur parfum est agréable, mais de faible intensité.

Le cultivar ‘Frizzle Sizzle’ est une sélection de l’espèce faite par le Néerlandais Gerardus Adrianus Maria Zwidgerst. On le dit plus frisé que l’espèce (ce qui est discutable), mais surtout mieux adapté à une culture estivale. Alors que l’espèce semble limitée à un cycle de croissance relativement court, entrant rapidement en dormance après la floraison, ‘Frizzle Sizzle’ refleurit souvent plusieurs fois pendant l’été, notamment à la fin de l’été quand les températures baissent un peu. Bien que la plante soit à croissance hivernale sous le climat méditerranéen de son pays d’origine, on a réussi à l’adapter à un cycle de croissance printanière et estivale en culture et on la vend donc au printemps en pleine croissance.

Quand des bulbes secondaires se forment autour de la plante mère, vous pouvez les utiliser pour produire de nouvelles potées de cette plante.

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Quand les feuilles commencent à jaunir, il est temps de songer à mettre Albuca spiralis ‘Frizzle Sizzle’ en dormance. Source: ingrijireaflorilor.ro

Placez ‘Frizzle Sizzle’ dans un emplacement ensoleillé et arrosez seulement quand le sol est sec. Il tolère mieux un peu de sècheresse que trop d’eau. Pendant l’été, on peut le cultiver en plein air, habituellement comme annuelle, ou encore, comme bulbe tendre à rentrer à l’automne. Seulement dans les régions au climat méditerranéen, donc chaud et sec l’été et plus frais et pluvieux l’hiver (zones 8 à 10), peut-on songer à le cultiver en plein air toute l’année. Après la floraison, le feuillage commence à jaunir, signe qu’il est temps de cesser les arrosages et de mettre la plante en dormance, car cela aide à stimuler sa prochaine floraison. Comme habituellement cette plante est cultivée en pot, logiquement vous la laisserez dans son pot pendant sa dormance, désormais hivernale.

Il est aussi possible de le cultiver toute l’année si vous maintenez des arrosages plus fréquents, mais, sans période de dormance, il y a moins de chance que la plante refleurisse.

Malgré ces possibilités, la plupart des gens pensent qu’il est en train de mourir quand les feuilles jaunissent en fin de saison et ils jettent alors la plante à l’automne.

Arum titan (Amorphophallus titanum)

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La floraison d’Amorphophallus titanium est spectaculaire… mais son feuillage l’est tout autant. Source: Leif Jørgensen, Wikimedia Commons

Cette plante de la famille des Aracées est surtout connue comme la plante avec la plus grosse inflorescence au monde, atteignant parfois 3,5 m de hauteur. Quand elle fleurit dans un jardin botanique, c’est un grand événement médiatique et les gens viennent en grand nombre la voir et la sentir (car l’inflorescence dégage une odeur nauséabonde). La floraison ne dure qu’environ trois jours.

Sa forme est un peu spéciale aussi et le nom botanique le dit clairement: Amorphophallus titanum veut dire «pénis difforme géant». C’est le spadice central colonnaire, composé de milliers de fleurs minuscules, qui prend cette forme. Il est entouré d’une énorme spathe (bractée) verte à l’extérieur et d’un rouge vin lugubre à l’intérieur.

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La feuille d’Amorphophallus titanium ressemble à un arbre! Source: botanistspicnic.blogspot.ca

Ce que tout le monde semble oublier est que la feuille est tout aussi spectaculaire que la fleur. À son maximum, elle peut atteindre 7 m de hauteur et 5 m d’envergure. On dirait un épais tronc vert marbré de pourpre et coiffé de nombreuses feuilles ovales, mais en fait, le «tronc» n’en est pas un. C’est le pétiole parfaitement dressé de l’unique feuille que la plante produit et les «feuilles» au-dessus sont en fait un seul limbe fortement découpé. En fait, la feuille ressemble tellement à un arbre qu’elle est prise pour un arbre par ceux qui ne la connaissent pas. Malgré sa taille démesurée, la feuille est une structure temporaire et meurt après environ six mois de croissance quand la plante entre en dormance.

Les années où la plante fleurit (et elle ne fleurit qu’aux sept à dix ans), la floraison a lieu pendant la période où la feuille est dormante.

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L’énorme tubercule de l’arum titan. Source:  http://www.eiu.edu

Il ne faut pas passer sous silence le tubercule souterrain qui grossit année après année et qui peut atteindre le poids incroyable de 154 kg! Il faut un pot énorme (1000 litres) pour le contenir! Après une floraison, le tubercule rapetisse et la prochaine feuille aussi perd sa taille titanesque, n’étant pas plus haute que la taille d’un homme. Puis la feuille et le tubercule grossissent de nouveau année après année, emmagasinant de l’énergie en vue de la prochaine floraison.

Évidemment, cette plante n’est pas un bon choix pour la culture dans la maison ni dans le jardin, à moins que vous ne viviez soit dans une grande serre tropicale soit dans une jungle. Il ne faut qu’un éclairage moyen, mais une forte humidité (80% et plus) et des températures chaudes (21 à 30 °C le jour et jamais moins que 19 °C la nuit pendant la période de croissance) pour arriver à la faire pousser. Par contre, on trouve cette plante géante dans beaucoup de jardins botaniques.

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Amorphophallus konjac est de taille plus raisonnable, mais son feuillage impressionne tout autant. Source: laidbackgardener.ca

Il existe toutefois des espèces d’Amorphophallus de taille plus restreinte qui seraient plus intéressantes à essayer de cultiver, comme A. konjac (anc. A. rivieri), qu’on peut facilement cultiver en pot comme plante d’intérieur ou comme bulbe d’été pourvu qu’on respecte son besoin pour une dormance hivernale. Il peut même pousser en pleine terre (zones 7 et plus). La feuille unique atteint quand même une taille impressionnante: 1,2 à 1,8 m de hauteur! Et cette espèce peut fleurir annuellement… si les conditions sont exceptionnellement bonnes. Chez moi, par contre, je n’ai eu que deux floraisons en presque 20 ans! Notez bien qu’il faut recouvrir le tubercule d’au moins 15 cm de terre, car les racines émergent du haut du tubercule, pas du bas.

Tous les amorphophallus sont toxiques aux humains, chiens et chats, bien que le tubercule cuit soit comestible.

Bégonia ‘Bunchii’ (Begonia x erythrophylla ‘Bunchii’)

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Begonia x erythrophylla ‘Bunchii’. Source: Gail G Taylor, Pinterest

Passons maintenant à une plante de taille plus commode, une plante d’intérieur que tout jardinier pourrait facilement cultiver, mais avec des feuilles encore bizarres à souhait: le bégonia ‘Bunchii’.

Il s’agit d’un bégonia hybride, trouvé à l’origine par Lloyd Bunch en 1914 en tant que mutation sur le populaire bégonia nénuphar (B. x erythrophylla). Plutôt que d’être lisses, les marges des feuilles de ‘Bunchii’ sont fortement et bizarrement frisées, ce qui lui a mérité le nom de «lettuce leaf begonia» (bégonia à feuilles de laitue) en anglais. De plus, les feuilles ont une jolie coloration: vert bronzé avec un revers rouge vin… et la plante fleurit facilement l’hiver (c’est une plante à jours courts), produisant des nuages de petites fleurs rose pâle à cette période. C’est une plante d’intérieur patrimoniale largement distribuée à travers le monde… dans les maisons privées, mais rarement offerte dans le commerce… sans doute parce qu’elle n’est plus aussi à la mode qu’elle l’a été il y a 75 à 100 ans!

Le bégonia ‘Bunchii’ est de culture facile. Poussant à partir de rhizomes rampants qui courent sur la surface du pot et qui en retombent quand la plante est plus mature, il tolère facilement les conditions de maison, dont un éclairage moyen et des températures et niveaux d’humidité normalement trouvés dans un logement. Un peu d’engrais de temps en temps et parfois un peu de taille (pour que les rhizomes ne débordent pas trop du pot) peuvent être utiles. On peut facilement multiplier cette plante par boutures de rhizomes ou même par boutures de feuilles ou de sections de feuille.

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Le bégonia ‘‘Crestabruchii’ est encore plus frisé que «Bunchii», mais plus difficile à bien cultiver. Source Laurel Carlisle, http://www.begonias.org

Par contre, ‘Bunchii’ n’est pas le plus «frisé» des bégonias. Ce titre revient à B. ‘Crestabruchii’, similaire, mais aux feuilles plus grosses, poilues plutôt que lisses et beaucoup plus frisées à la marge. Par contre, je trouve ‘Crestabruchii’ difficile à bien cultiver, avec une nette tendance à aller en dormance à l’automne. Donc, la feuille de ‘Crestabruchii’ est plus bizarre, mais ‘Bruchii’ est beaucoup plus facile à cultiver.

Echeveria caronculé (Echeveria gibbiflora carunculata)

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Les feuilles très curieuses d’Echeveria gibbiflora carunculata. Source: yandex.ru

Le genre Echeveria est un genre de plantes succulentes originaires des régions arides d’Amérique centrale, nommé pour l’artiste botanique mexicain Atanasio Echeverría. C’est un membre de la famille des Crassulacées et il est très apparenté au genre Sedum. Typiquement, les echeverias produisent des plantes courtes et trapues formant une dense rosette de feuilles épaisses, souvent de couleur bleu glauque ou encore, fortement couvertes de poils blancs, et des épis dressés de fleurs en clochettes roses, rouges ou orange, souvent aux pointes jaunes. Elles font beaucoup penser aux joubarbes (Sempervivum spp.) de nos rocailles qui sont, essentiellement, les pendants européens rustiques des echeverias centraméricains gélifs.

L’echeveria caronculé est une variante de l’E. gibbiflora, aux feuilles lisses et épaisses. L’echeveria caronculé en diffère par ses feuilles caronculées, c’est-à-dire qui portent des caroncules, soit des excroissances charnues. Il n’est pas clair si cette forme existe à l’état sauvage et mérite alors vraiment son épithète botanique (carunculata) ou si elle est uniquement trouvée en culture (dans ce cas, il faudrait l’appeler ‘Carunculata’). Et la feuille est réellement bizarre, le limbe portant de multiples bosses irrégulières, comme si elle était envahie par un cancer métastatique: il n’y a pas deux feuilles pareilles. Les feuilles sont d’un bleu vert glauque rehaussé de rose, souvent à marge ondulée, et peuvent être de bonne taille, donnant une rosette de jusqu’à 30 cm de diamètre. Les fleurs estivales sont rouges et d’intérêt nettement secondaire comparativement au feuillage curieux.

Avec le temps, les feuilles inférieures tombent, libérant un «tronc» épais… mais la plupart des gens jugent cette façon de pousser disgracieuse et rempotent occasionnellement la plante, coupant le fond de la motte de racines de façon à pouvoir la placer plus au fond pot, puis enterrent la tige nue sur laquelle, bientôt, de nouvelles racines apparaissent. Ou encore, ils coupent la tête de la plante et la bouturent. Si vous continuez de cultiver le tronc, il produira des plantules que vous pourrez utiliser pour la multiplication.

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Echeveria ‘Etna’: une sélection ou hybride d’Echeveria gibbiflora carunculata, mais avec encore plus de caroncules. Source: World of Succulents

On trouve assez facilement cette plante en pépinière, mais elle est rarement identifiée. Généralement, on voit surtout des hybrides comme ‘Etna’ (le plus courant), ‘Cameo’, ‘Dick Wright’ et ‘Barbillion’, mais, sans étiquette, il est peu probable que vous sachiez un jour le vrai nom de votre plante.

Il faut à cette plante un maximum de lumière pour bien pousser, avec plusieurs heures de soleil direct, du moins pendant l’été. L’hiver, quand il est presque en dormance, il peut tolérer plus d’ombre. Les plantes placées un tant soit peu à l’ombre tendent à rapetisser peu à peu et finissent par mourir. Arrosez relativement abondamment au printemps et à l’été et vous pouvez même alors fertiliser un tout petit peu à cette saison (tout engrais conviendrait), mais l’automne et surtout l’hiver, il faut réduire les arrosages à un minimum, n’arrosant que quand le terreau est réellement sec en profondeur.

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Echeveria gibbiflora carunculata. Source: archivo.infojardin.com

L’echeveria caronculé tolère très bien la canicule estivale, mais préfère un hiver au frais et au sec. En théorie, il peut tolérer une touche de gel, mais je vous suggère de ne pas pousser le bouchon trop loin. La plante n’est pas à l’aise avec une forte humidité et il faut surtout éviter de verser de l’eau dans le feuillage l’hiver, car elle peut s’accumuler et provoquer une pourriture fatale.

On multiplie la plante par boutures de tige ou par séparation de plantules. Par boutures de feuilles, aussi, du moins en théorie, mais je n’ai jamais eu de succès avec cette méthode.


Et voilà! Quatre plantes à feuillages tout à faire remarquables. Il y en aura d’autres au cours des semaines à venir.20171211A www.palmenmann.de