Fasciné par les fasciations

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Plusieurs rudbeckies aux fleurs fasciées sont apparues dans le jardin de Yvon Veilleux

Question: Dans notre jardin Au P’tit Bonheur Fleuri de St- Côme Linière, une mutation de rudbeckie est apparue. Comme vous pouvez le constater, plusieurs de ses fleurs se sont soudées ensemble. Nous avons récolté les graines de cette plante. Se peut-il que nous puissions devenir millionnaires avec des semis qui continueraient cette croissance?

Yvon Veilleux

Réponse: La mutation que vous avez vue sur votre rudbeckie s’appelle une fasciation ou cristation. En langage commun, on l’a désigne sous le nom de crête de coq ou on dit que la plante est «crêtée». Dans les descriptions botaniques, vous verrez souvent le terme cristata, comme Euphorbia lactea cristata pour l’euphorbe laitueuse à crête-de-coq.

Normalement, la pointe de croissance d’un végétal produit des tiges plus ou moins cylindriques qui croissent vers le haut, mais il arrive, généralement pour des raisons inconnues, qu’elle se met à proliférer à l’horizontale, en ruban dans certains cas, mais en zigzag dans d’autres. C’est cela qui a donné la croissance exagérément allongée et asymétrique que vous avez vue dans vos fleurs de rudbeckie.

On trouve des fasciations dans des fleurs, comme dans votre cas, mais encore plus couramment dans les tiges, qui sont alors anormalement larges et aplaties. On voit souvent des delphiniums aux tiges ou aux épis floraux fasciés, par exemple. Les racines aussi peuvent être fasciées, mais ce détail étant hors vue, sous le sol, on le remarque rarement.

Des causes multiples

La fasciation peut avoir de multiples causes.

Célosie normale à gauche, célosie crête-de-coq à droite. C’est l’une des rares fasciations qui peut être fidèlement reproduite par semences.

Elle peut être due à une bactérie, un virus ou un champignon, une infestation d’insectes ou d’acariens, un traitement pesticide, un gel au mauvais moment, etc. mais peut aussi être génétique. Dans ce cas, si le gène muté se trouve dans la semence en formation (ce qui est fort rare), il serait possible de multiplier la plante par semences. C’est notamment le cas de la célosie crête-de-coq (Celosia argentea groupe cristata), une annuelle cultivée depuis longtemps pour ses fleurs qui ressemble, à cause de la mutation, à de la cervelle, plutôt que de prendre son port plumeux habituel. C’est un des très rares cas d’une fasciation transmissible par semences, car, dans ce cas, la mutation est germinale, c’est-à-dire qu’elle touche les cellules destinées à la reproduction. La plupart des crêtes sont plutôt somatiques: elles ont lieu dans des cellules qui ne sont pas reliées à la reproduction.

Cactus crêté à gauche, euphorbe crêtée à droite. Les deux sont multipliés par greffage.

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Saule éventail (Salix udensis ‘Sekka’

Chez les plantes qu’on peut multiplier de façon asexuelle, il est souvent possible de préserver et de multiplier la partie fasciée, soit une mutation somatique. Chez les cactus et les euphorbes succulentes, par exemple, cette croissance en crête de coq est considérée désirable et on greffe souvent la tige fasciée sur un plant normal afin de pouvoir l’offrir en vente. Un autre exemple: le saule éventail (Salix udensis ‘Sekka’) produit des tiges aplaties utilisées en fleuristerie et est multipliée par bouturage.

 

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Pyrèthre rose crêté.

Chez les Astéracées (la famille de la rudbeckie et de la marguerite, notamment), on trouve très souvent des fleurs fasciées. D’ailleurs, chaque fois que je cultive des pyrèthres roses (Tanacetum coccineum), je trouve toujours quelques fleurs mutées. À ma connaissance, cependant, le type de fasciation trouvée chez les fleurs d’Astéracées ne se transmet pas par semences.

Dans votre cas

Mais peut-être avez-vous frappé la mine d’or, une rudbeckie avec fasciation germinale qu’on peut alors multiplier par semences. Si oui, il faudrait bien sûr expérimenter avec les plants pendant au moins 3 générations (3 générations de la plante, bien sûr, pas de l’être humain!) pour être certain que la mutation est fidèle au type. Idéalement, chaque inflorescence de la plante serait ainsi modifiée ou sinon, au moins certaines fleurs sur chaque plante.

Par la suite, il faudrait trouver un pépiniériste qui sera prêt à commercialiser votre trouvaille… et négocier une entente monétaire avec lui. Certains producteurs recherchent assidûment des nouvelles variétés et seront sûrement prêts à au moins vous écouter. Je pense notamment à Blooms of Bressingham et à Thompson & Morgan qui annoncent tous les deux sur leurs sites web qu’ils sont à la recherche de nouveautés horticoles. Des millions, par contre, c’est peu probable. Thompson & Morgan, par exemple, offre 500£ (environ 900$) pour une plante qu’il juge commercialisable.

Et justement, je ne suis pas certain que tout le monde apprécierait l’effet d’une inflorescence fasciée de rudbeckie. Vous la trouvez jolie, mais est-ce que le producteur sera non seulement d’accord, mais aussi prêt à investir beaucoup d’argent dans son introduction? Rien n’est moins sûr!

Mais continuez vos essais… et tenez-moi au courant des résultats. Comme on dit, ça ne coute rien d’essayer!

Les mutations et le jardinier

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(Notez que je traite ici le sujet de mutations en tant que jardinier: les scientifiques me pardonneront ma vulgarisation peut-être trop simpliste.)

20150618ALe mot «mutation» fait ressortir des images de créatures maléfiques et gluantes sorties d’un étang d’eau contaminé dans un film de science fiction ou d’horreur des années 1950, mais en fait, la plupart des mutations sont des changements mineurs dans la structure génétique d’un être vivant et n’ont aucune conséquence visible sur son apparence ou sa santé. Tristement, certains mutations sont nuisibles (la plupart des cancers sont des mutations). D’autres peuvent être bénéfiques: on peut voir l’évolution comme une suite de mutations heureuses ayant donné naissance à tous les êtres vivants de la planète.

Mutations au jardin

20150618BLes jardinier observateur risque de découvrir occasionnellement des mutations visibles dans les plantes qu’il cultive: une fleur double sur une plante jusqu’ici à fleurs simples, un feuillage panaché, etc.

Parmi les mutations observées sur les plantes, il y a:

  • Fleurs doubles ou semi-doubles: une augmentation du nombre de pétales. Parfois les anthères aussi se mutent en pétaloïdes, donnant une fleur extrêmement double.
  • Fleurs d’une autre couleur: subitement une tige produit des fleurs d’une couleur différente des autres. Parfois c’est une réversion à une forme ancestrale, mais souvent c’est une couleur nouvelle.
  • Panachure20150618C: feuillage bicolore, une partie étant normale et chlorophyllienne (verte), l’autre sans chlorophylle ou albinos, ce qui laisse apparaître les couleurs sous jacentes du feuillage, habituellement blanc, crème ou jaune, mais parfois rose ou autres couleurs. Parfois des fleurs montrent aussi un effet bicolore similaire. Ces plantes sont généralement des «chimères» : elles possèdent deux types de cellules dans la même plante, poussant côte à côte.
  • 21050618D

    Ces cactus albinos ont été sauvé d’une morte certaine: on les a greffé sur un cactus vert qui fait de la photosynthèse à leur place.

    Albinisme: absence totale de chlorophylle. Noté surtout chez de jeunes semis et normalement rapidement fatal. Le semis vit sur les réserves contenues dans la graine, mais aussitôt qu’elles sont consommées, il meurt faute de pouvoir faire de la photosynthèse.

  • Feuillage coloré: vert est la couleur de base des végétaux, mais parfois des semis naissent avec un feuillage anormalement foncé, pourpré ou rougeâtre (on dit « bronze » en horticulture) ou vert lime à jaune chartreuse (on dit alors « doré).
  • 20150618E

    Célosie crête-de-coq (Celosia argentea cristata)

    Fasciation: tige ou fleur anormalement aplatie, poussant en «crête de coq», donc en largeur plutôt que de façon normale. Parfois la fasciation est une mutation génétique et même transmissible par semences (la célosie crête de coq, par exemple), mais il peut aussi résulter d’une maladie transmise par un insecte et n’est donc pas une mutation.

  • Polyploïdie: surtout visible à ceux qui connaissent bien la plante, car la différence est souvent subtile: tiges plus solides, feuilles ou pétales plus épais, durée de vie prolongée, etc. La plante peut passer de diploïde, avec 2 paires de chromosomes, soit l’état normale chez la plupart des végétaux, à triploïde (3 paires), tétraploïde (4 paires), etc. De telles mutations, qui donnent souvent des plantes extra robustes, sont très utilisées en hybridation.

Mutation transmissible ou cul-de-sac ?

La plupart des mutations ont lieu dans les cellules somatiques (cellules non reproductrices): elles ne sont reproductibles que si on peut multiplier la plante de façon asexuée: par bouturage ou greffage, par exemple. Ainsi, si votre œillet d’Inde (Tagetes), une plante annuelle qu’on peut reproduire uniquement par semences, produit subitement une branche à feuillage panaché, il est fort probable que la mutation s’éteindra avec la mort de la plante à la fin de la saison. Si un feuillage panaché paraît sur un arbuste, par contre, il pourrait être possible de le multiplier par bouturage ou par greffage.

20150618FPar exemple, Lise Ouellet m’a envoyé la photo d’un pavot d’Orient (Papaver orientale) à fleurs rose magenta alors que les plante produit normalement des fleurs rose pêche. L’année suivante, toutes les leurs étaient rose pêche. La mutation a dû avoir lieu sur une seule tige (ou une partie d’une seule tige) de la plante. Comme les tiges des pavots sont des organes annuels, la mutation a été perdue quand la tige est morte après la floraison. Il aurait peut-être été possible, en laboratoire, de prendre une section de tige mutée de ce pavot et de le multiplier in vitro pour préserver la mutation… ou peut-être pas.

Une mutation dans les cellules germinales (reproductrices), par contre, peut être transmise par croisement. C’est ainsi qu’on a développé tant d’hybrides à fleurs doubles chez les rosiers, par exemple. L’hybrideur découvre une mutation qu’il trouve jolie ou utile et utilise la plante qui la porte pour faire des croisements avec d’autres plantes apparentées et ainsi réussit à améliorer le trait ou le mettre davantage en valeur.

20150618GLe gène «fleur double», par exemple, peut se transmettre par pollinisation croisée chez plusieurs végétaux, comme le rosier (Rosa) et l’ancolie (Aquilegia). Si vous transférez du pollen d’une fleur double (il faut qu’elle ait des étamines fonctionnelles: plusieurs fleurs doubles n’ont en pas) sur une plante à fleur simple, une partie des semis donneront des fleurs doubles ou semi-doubles, sinon dans la première génération, du moins dans la deuxième.

Mais certaines gênes de fleurs doubles ne se transmettent pas par pollinisation. Chez la tulipe (Tulipa), par exemple, les fleurs doubles sont toujours stériles, n’ayant aucun anthère ou stigmate fonctionnel (ceux-ci ont été convertis en pétaloïdes). L’hybridation ne peut donc pas servir pour obtenir d’autres tulipes doubles; il faut attendre l’apparition spontanée d’une plante à fleurs doubles à partir de semis ou, par mutation, dans une plantation de tulipes à fleurs simples. Une fois une tulipe double est découverte, et si elle est stable, on peut multiplier le bulbe par division (multiplication asexuée) et ainsi produire un nouveau cultivar.

Réversions

Aussi, plusieurs mutations, même véritables, ne sont pas stables. Elles ont tendance à retourner à leur forme ancestrale. D’ailleurs, on suggère aux hybrideurs de multiplier toute nouvelle plante qu’il désire lancer sur le marché pendant 3 générations (la maman doit donner naissance à un bébé identique qui doit à son tour donner une autre plante identique) pour s’assurer qu’elle est réellement fidèle au type avant de procéder.

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Réversion sur Acer plantanoides ‘Drummondii’. Photo: Lee Valley Tools

Malgré cela, beaucoup de plantes sur le marché produisent à l’occasion des réversions (des retours à la forme ancestrale), du moins à l’occasion.

L’érable de Norvège arlequin (Acer platanoides ‘Drummondii’), par exemple, aux feuilles panachées, c’est-à-dire vertes ourlées de blanc crème, produit presque toujours, éventuellement, une branche à feuillage normal, entièrement vert. Il faut supprimer ces réversions, sinon elles tendent à dominer la plante, étant souvent plus vigoureuses que les parties mutées, parfois au point où le trait désiré (ici le feuillage panaché) s’efface peu à peu. D’ailleurs, les plantes à feuillage coloré (bronze, doré, panaché) sont particulièrement sujettes aux réversions.

Peut-on provoquer des mutations ?

20150618ILa plupart des mutations sont spontanées: elles surviennent tout à fait par hasard, mais l’être humain a longtemps essayé de les provoquer. On sait notamment que les dommages causés par les rayons X peuvent provoquer des mutations, généralement nuisibles, mais parfois utiles. Ainsi, maintes plantes ont été bombardées de ces rayons. Certains produits chimiques ont des effets similaires. La colchicine (dérivée du colchique, Colchicum, une jolie plante à bulbe) est connue pour stimuler le dédoublement des chromosomes (la polyploïdie), entre autres. Reste que cela relève plutôt de l’expérimentation scientifique. Le jardinier amateur joue rarement avec de tels outils!

Voilà! Une explication assez simple des mutations chez nos plantes. Gardez l’œil ouvert: vous risquez de trouver une mutation très originale et peut-être de grande valeur parmi les plantes de vos jardins.