Un envahisseur accidentel pourrait empêcher l’Europe d’éternuer

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L’état de l’indice pollinique de l’ambroisie en Europe juste avant l’introduction de la chrysomèle de l’ambroisie. Ill.: European Aeroallergen Network

Une mauvaise herbe nord-américaine, l’ambroisie à feuilles d’armoise (Ambrosia artemisiifolia), appelée herbe à poux au Québec, est en train de conquérir l’Europe. Introduite accidentellement il y a plus d’un siècle maintenant, elle s’est propagée considérablement, en particulier au cours des deux dernières décennies, au point où elle est maintenant présente presque partout en Europe. D’ailleurs, en Asie aussi et elle gagne également du terrain en Australie.

Les fleurs de l’ambroisie à feuilles d’armoise sont peu voyantes, mais libèrent beaucoup de pollen dans l’air. Photo: newcastlebeach.org

Le pollen de cette plante nord-américaine, facilement transporté par le vent, est la principale cause de la rhinite saisonnière (rhume des foins) en août et septembre. C’est une affliction relativement nouvelle pour l’Europe, car avant l’arrivée de l’ambroisie, la saison de la rhinite était terminée en juillet, mais désormais, quelque 13,5 millions d’Européens sont devenus allergiques à cette plante qui cause non seulement beaucoup de souffrances humaines, mais coûte des milliards d’euros aux systèmes de soins de santé chaque année.

Mais, après avoir vu le taux de pollen augmenter constamment, année après année, les autorités italiennes ont été surprises de le voir chuter radicalement en 2013 près de l’aéroport international de Milan. Une enquête a montré que les ambroisies du secteur étaient dévorées par un petit coléoptère, leur floraison étant ainsi sérieusement réduite. Ainsi, l’indice pollinique à la fin d’août est passé de «très élevé» à «bas» et cela a aussi fait chuter les réactions allergiques induites par l’ambroisie.

Ambroisie infestée par la chrysomèle de l’ambroisie. Photo: internationalragweedsociety.org. Peter Toth

Le coupable a rapidement été identifié. C’était un intrus nord-américain, la chrysomèle de l’ambroisie (Ophraella communa). Elle était apparemment arrivée en Italie clandestinement, par avion, ayant voyagé dans des bagages ou des marchandises, puis s’était échappée dans la nature près de l’aéroport.

Fait intéressant, la chrysomèle était déjà à l’étude en Europe en tant qu’instrument potentiel de lutte biologique contre l’ambroisie, mais les autorités hésitaient à la libérer, craignant qu’elle n’attaque les plantations de tournesol ou d’autres cultures, car il est possible d’inciter l’insecte à consommer des feuilles de tournesol et d’autres Astéracées en laboratoire.

Mais le mal (si c’était un mal!) était déjà fait. Rapidement, la chrysomèle a commencé à se propager dans le nord de l’Italie, affectant jusqu’à 100% des plantes d’ambroisie dans certaines régions… et ce faisant, faisant chuter le niveau de pollen en suspension dans l’air de jusqu’à 82%. Elle a depuis gagné la Suisse et la Croatie aussi, avec des résultats similaires.

Il s’avère finalement que la chrysomèle de l’ambroisie ne nuit pas du tout aux tournesols ni aux autres Astéracées dans la vraie vie (ouf!), mais qu’elle limite ses attaques à l’ambroisie.

La chrysomèle a aussi été accidentellement libérée au Japon dans les années 1990 et elle est maintenant présente presque partout dans l’archipel où le taux de pollen d’ambroisie est maintenant sérieusement réduit. Elle est également apparue spontanément en Chine où elle prospère. 

En Europe, les autorités demeurent réticentes à faire des libérations contrôlées de chrysomèles d’ambroisie, malgré l’effet apparemment bénéfique pour l’environnement, et se contentent, pour l’instant, de surveiller la situation. Cependant, beaucoup de biologistes pensent qu’il est temps d’introduire cet insecte ravageur de l’ambroisie à grande échelle pour mettre fin aux souffrances humaines… et donner une chance aux végétaux indigènes que l’ambroisie finit souvent par éliminer.

Cette chrysomèle serait particulièrement efficace dans les endroits au climat plutôt chaud, comme l’Italie, où il y a 4 générations par an. Il est possible qu’elle ne soit pas aussi efficace dans les climats plus tempérés où il peut y avoir moins de générations par an, voire une seule dans les régions les plus septentrionales.

Une description

Chrysomèle de l’ambroisie (Ophraella communa) adulte. Photo: inaturalist.ca

Ophraella communa est un petit coléoptère d’apparence assez terne et d’environ 3,5 à 4 millimètres de long, brunâtre ou jaunâtre avec de minces rayures brun foncé et des antennes marron sombre. 

Larves de chrysomèles de l’ambroisie. Photo: Yurika Alexander, bugguide.net

Sa larve est jaunâtre ou grisâtre et ressemble un peu à un cloporte. 

Œufs de chrysomèle de l’ambroisie. Photo: Heinz Müller-Schärer, internationalragweedsociety.org

Les femelles pondent des amas de petits œufs orange sous les feuilles d’ambroisie. Lorsque les nymphes éclosent, elles défolient d’abord la plante d’origine, puis, après une courte pupaison, les adultes, maintenant ailés, se dispersent vers d’autres plantes d’ambroisie. Au moment où la quatrième génération de chrysomèles a mangé à sa faim, les plantes sont généralement à ce point endommagées qu’elles n’arrivent pas à produire des fleurs.

Cette chrysomèle de l’ambroisie a également été libérée exprès dans certaines régions de la Chine pour lutter contre un problème similaire avec un succès égal.

L’autre chrysomèle de l’ambroisie (Zygogramma suturalis). Photo: Judy Gallagher, Wikimedia Commons

Une autre chrysomèle de l’ambroisie nord-américaine (Zygogramma suturalis), différant de sa cousine par sa coloration — trois larges bandes brun foncé sur un fond jaune —, a été libérée en Russie pour traiter leur propre invasion d’ambroisie et jusqu’à présent les résultats sont prometteurs. On l’utilise aussi en Chine.

Pourquoi la chrysomèle n’est-elle pas aussi efficace en Amérique du Nord?

Compte tenu du succès remporté jusqu’à présent par ces deux chrysomèles dans la lutte contre l’ambroisie dans les pays où elles ont été introduites, comment expliquer que ces insectes ne contrôlent pas efficacement l’ambroisie dans leur continent d’origine, l’Amérique du Nord? Car l’ambroisie commune y prolifère et semble rarement souffrir de dommages majeurs de la part d’insectes.

Les deux chrysomèles de l’ambroisie (et quelques autres espèces) sont largement distribuées aux États-Unis, dans le sud du Canada et dans le nord du Mexique, couvrant dans leur ensemble essentiellement toute l’aire de distribution de l’ambroisie commune. Malgré cela, l’allergie au pollen de l’ambroisie demeure un problème sérieux dans toute cette région, affectant environ 49 millions de personnes et coûtant des milliards de dollars chaque année en médication et en productivité diminuée. Puisque les chrysomèles ravageuses d’ambroisie sont présentes sur ce territoire depuis des milliers d’années, pourquoi n’arrivent-elles pas à éliminer l’ambroisie ou du moins à amoindrir son nombre?

Les scientifiques croient que la réponse réside dans la présence de prédateurs naturels de ces insectes dans son aire d’origine.

En Europe et en Asie, donc dans une toute nouvelle aire pour ces chrysomèles, il n’y a pas de prédateur naturel pour les contrer. Alors, la seule chose qui arrêterait leur prolifération serait un effondrement de la population des ambroisies. (Étant donné que les graines d’ambroisie peuvent encore germer jusqu’à 40 ans après leur production, cela pourrait prendre beaucoup de temps!)

En Amérique du Nord, les ambroisies montrent rarement des signes de prédation par les chryomèles. Photo: http://www.illinoiswildflowers.info

En Amérique du Nord, il existe probablement des dizaines de prédateurs et de parasites des chrysomèles de l’ambroisie, des maladies aux insectes (coccinelles, chrysopes, etc.). Et même les oiseaux locaux les considèrent probablement comme une excellente source de nourriture. De plus, les chrysomèles produisent moins de générations dans la partie nord de leur aire de répartition, donc y consomment moins de feuilles. Ainsi, leur contrôle de l’ambroisie serait peut-être moins complet. 

En conséquence, les populations nord-américaines de chrysomèles causent rarement plus que des dommages très superficiels à l’ambroisie, pas assez pour l’empêcher de fleurir… et si l’ambroisie fleurit, elle libère son pollen: environ un million de grains par plante chaque jour!

Élevage en laboratoire d’Ophraella communa. Photo: P. Tóth, onlinelibrary.wiley.com

Une possibilité à l’étude est l’élevage de l’une ou l’autre des chrysomèles et sa libération en masse afin de lui permettre de devancer ses prédateurs et de déjouer les limites climatiques. De telles libérations biologiques se font déjà en Chine et en Russie. Je suis sûr que les personnes souffrant du pollen de l’ambroisie seraient très heureuses de voir de telles libérations en Amérique du Nord aussi.


Un avenir sans pollen d’ambroisie dans l’air? Pour ma part, je l’attends avec impatience, car je suis moi-même allergique au pollen de l’ambroisie.