En cette longue fin de semaine de la Fête nationale du Québec, j’ai toujours beaucoup à célébrer et cette année ne fait pas exception. Tout d’abord, mon amour pour cette province où je suis né et où j’ai bien l’intention de mourir (je ne suis pas pressé). Je ne pourrais supporter longtemps d’être loin de ses paysages rudes et majestueux, reflet de ce peuple fier et chaleureux. Un peuple qui a si bien accueilli mon père, Larry Hodgson, dans les 1970 lorsqu’il est arrivé de Toronto pour apprendre le français. Accueilli si chaleureusement qu’il a fondé une famille ici et y a passé le reste de ses jours, m’offrant ainsi l’immense privilège d’être Québécois.
Le 24 juin marque aussi l’anniversaire de naissance de mon père, né sur une ferme au nord de Toronto, et qui nous a quittés trop tôt en 2022. La Fête nationale est donc aussi pour moi une occasion de célébrer la personne qu’il était et ce qu’il a apporté aux gens d’ici. À travers ses livres, ses textes et ses apparitions à la radio et à la télévision, il nous a appris à jardiner simplement, en harmonie avec la nature, et nous a transmis sa passion pour les plantes. Je rencontre régulièrement des gens qui me racontent des anecdotes à son sujet. Il a sillonné les routes du Québec à maintes reprises, donnant des conférences, animant des voyages horticoles et touchant ainsi directement plusieurs générations de jardiniers. Certains d’entre eux sont même devenus des communicateurs, perpétuant ainsi l’amour du monde végétal chez de nouvelles générations.
Mon tout premier souvenir
Mon tout premier souvenir est celui d’un moment passé avec mon père au jardin. Je devais avoir deux ans, assez vieux pour marcher, mais non sans tituber. Nous avions un petit potager le long du garage de notre appartement donnant sur le chemin Saint-Louis à Sillery. Je ne pourrais pas vous dire tout ce qui y était planté, mais il y avait des carottes, ça j’en suis sûr. Cela devait être en début d’été, peut-être même à ce moment-ci de l’année, car les carottes étaient encore toutes petites et je me faisais un plaisir de les arracher et de me les enfoncer dans la bouche. Mon père, loin de m’empêcher de les manger, essayait plutôt de les essuyer sur ses vêtements pour que je ne les engloutisse pas avec la terre. Il n’y arrivait pas tant mon plaisir était intense. J’ai dû manger toutes les carottes du jardin ce jour-là, au grand plaisir de Larry.
Potager et crème glacée
Éventuellement, ce petit potager est devenu trop petit pour nos besoins et mon père s’est inscrit au jardin communautaire du quartier. On se devait, après tout, de semer plus de carottes! Ce jardin se situait presque en bas de la Côte de Sillery (anciennement la Côte de l’Église), qui se descend assez aisément, mais qui est beaucoup plus difficile à remonter. Après m’avoir épuisé au potager, mon père devait ensuite remonter la côte en me portant sur ses épaules. À vrai dire, je me souviens peu de ce potager, qui était un peu trop loin de chez nous pour être utile. Je crois qu’on l’a abandonné à la fin de la première saison, mais je me rappelle très bien, par contre, la crème glacée que nous achetions toujours sur la rue Maguire après notre effort (euh… son effort).
La tondeuse
Quand j’ai eu douze ans, mon père m’a annoncé que j’étais devenu un adulte et que j’aurais désormais plusieurs responsabilités à la maison, notamment dans la cour (il pensait que les enfants étaient très utiles au jardin pour les jardiniers paresseux). La première de ces responsabilités était de tondre la pelouse. J’étais très fier de cette tâche, mais surtout impatient d’utiliser la tondeuse! Cependant, avant de pouvoir m’en servir, j’ai dû apprendre les règles de sécurité et comment entretenir la machine. Mon père m’a donc montré à aiguiser la lame avec une lime, en m’expliquant l’importance d’une lame tranchante pour couper le gazon efficacement et réduire le stress sur les brins d’herbe. Heureusement pour moi, il y avait très peu de pelouse chez nous.
De génération en génération
Comme moi, mon père a appris à jardiner de son propre père. Mon grand-père avait perdu la ferme familiale dans un ouragan lorsque Larry était encore bébé. Il s’est alors retrouvé concierge dans une usine en banlieue de Toronto. On peut sortir l’homme de la terre, mais il est difficile de lui enlever l’amour de la terre. Mon grand-père a continué à faire de l’entretien de jardin dans les quartiers riches de la ville. Et devinez qui l’accompagnait?
Mon grand-père était un passionné de roses et participait régulièrement à des compétitions, remportant souvent des trophées. Mon père, en revanche, a longtemps détesté les roses. Je ne sais pas si c’était à cause de l’entretien intensif que les roses de l’époque nécessitaient, de leurs épines piquantes, ou simplement parce que c’était la passion de son père, mais il a quand même eu la piqûre de l’horticulture.
Chaque été, nous voyagions ensemble pour rendre visite à sa famille à Toronto. Parmi mes souvenirs de ces vacances, je me rappelle les heures passées sur la balançoire que mon grand-père avait accrochée à un arbre au fond de sa cour. Plus tard, j’ai appris que mon grand-père avait demandé à chacun de ses enfants de choisir et de planter un arbre sur la propriété, et c’était à l’un de ces arbres que je me balançais. J’ai ressenti un pincement au cœur lorsque cet arbre a été abattu, comme si j’avais perdu un membre de ma famille.
De terre et de terroir
Pour moi, jardiner c’est beaucoup plus qu’un métier. C’est des histoires de famille, c’est apprendre et enseigner, c’est grandir et mourir, c’est le cycle de la vie, dans ce pays où suis né et qui est justement beau comme la vie. Et c’est aussi de la crème glacée!
C’est le cœur rempli que je célèbre, avec mes proches, mes compatriotes et tous les jardiniers de bonne volonté, à la fois la Fête nationale du Québec, la fête de mon père et le bonheur de se mettre les mains dans la terre. J’espère que vous passerez de précieux moments en famille, au jardin ou en pleine nature, et que vous continuerez à partager avec vos enfants ou ceux des autres l’amour de la terre et du terroir, ce lien unique qu’on transmet de génération en génération.
Bonne Fête nationale à vous tous, gens du pays, et longue vie à l’héritage du Jardinier paresseux!

