Larry Hodgson a publié des milliers d’articles et 65 livres au cours de sa carrière, en français et en anglais. Son fils, Mathieu, s’est donné pour mission de rendre les écrits de son père accessibles au public. Ce texte a été publié à l’origine en juin 1998 dans le magazine Fleurs, plantes et jardins.
Aujourd’hui, je suis un jardinier paresseux bien pourvu. Après tout, j’ai une maison, un terrain, des plates-bandes et plusieurs outils de jardinage. Cependant, je n’ai pas toujours eu autant de chance. Pendant des années, mon unique jardin était situé sur un rebord de fenêtre ou sur un balcon, selon les différents endroits où la vie m’a emmené. Le plus curieux, c’est que je n’ai jamais eu autant de succès avec un potager que lorsqu’il était sur mon balcon perché au quatrième étage.
Un des secrets? L’exposition
Une bonne partie de ce succès découlait de son exposition: sud-sud-ouest, sans le moindre ombrage. Essayez donc de trouver un potager au niveau du sol qui ne soit pas ombragé par un arbre, une clôture ou une maison! Seuls les nuages pouvaient bloquer le soleil. Le balcon, sis au quatrième et dernier étage de l’immeuble, n’était pas surplombé par un autre balcon et les édifices avoisinants n’avaient que trois étages.
Mais plus encore…
Une autre partie du succès venait de l’absence d’insectes néfastes et de mauvaises herbes. Je ne sais pas si, à force de jardiner au quatrième étage (nous n’avons habité cet appartement que deux courtes années), les thrips, les doryphores et les pucerons auraient fini par trouver le filon, mais je n’en ai jamais vu. Heureusement, les abeilles avaient trouvé le chemin, sinon il aurait fallu que je pollinise mes piments, mes courges et mes tomates à la main!
Cependant, mon jardin n’était pas particulièrement esthétique. La plupart des plantes étaient cultivées dans des boîtes ou des seaux métalliques récupérés du restaurant du coin ou dans des boîtes à fleurs que j’avais fabriquées moi-même à partir de morceaux de bois et, donc, de formes et de tailles des plus hétéroclites. C’était le style que j’appelle «Armée du Salut», un style qui cadrait d’ailleurs parfaitement avec l’ameublement de notre appartement, sans parler de nos vêtements.
À cette époque de ma vie, chaque sou était important. Une chance que faire un jardin au quatrième ne coûtait pas cher. Mes seules véritables dépenses étaient le terreau, l’engrais et les semences. Malgré la petitesse de l’investissement, quelle récolte! Des premiers radis et laitues de juin jusqu’aux poireaux et topinambours de novembre, je réussissais sans peine à fournir une famille végétarienne de trois personnes en légumes frais pendant six mois de l’année. Nous avions assez de conserves faites à partir des surplus pour vivre la moitié de l’hiver!
Comment produire autant sur un balcon?
En faisant une utilisation maximale de l’espace disponible, bien sûr! Mon «potager au quatrième» ressemblait aux jardins suspendus de Babylone: tout était en étages. Le premier niveau était composé de pots hétéroclites qui jonchaient le plancher du balcon: on avait à peine de la place pour les pieds. Le niveau deux était constitué de boîtes à fleurs accrochées sur l’intérieur et l’extérieur du garde-fou, faisant une double rangée tout autour du balcon. Le troisième niveau? Des fils et grillages suspendus du bord du toit et fermement attachés aux pots pour les plantes grimpantes ou sarmenteuses.
Le travail le plus ardu était l’arrosage. Sans sortie d’eau (vraiment, à quoi pensent les architectes lorsqu’ils conçoivent les balcons des édifices à appartements?), il fallait transporter des arrosoirs pleins d’eau du robinet de la cuisine, à l’autre bout de l’appartement: un excellent exercice, d’ailleurs. J’avais commencé à planifier un système d’irrigation à partir d’un boyau reliant la cuisine au balcon, mais notre déménagement dans un appartement situé au rez-de-chaussée, avec accès à une cour, a rendu cette réalisation inutile. Ainsi que mon idée, sans doute irréalisable, de convertir le toit de l’édifice en jardin. Un jardinier peut bien rêver, n’est-ce pas?
Un potager incroyable
Mes potagers subséquents ne sont même pas arrivés à un cheveu de la productivité de ce potager paradisiaque. À mon appartement du rez-de-chaussée, où nous sommes tout de même restés 10 ans, la petite cour était trop ombragée pour les légumes. Quant au jardin communautaire… eh bien, à 15 minutes de marche, la moindre excuse pour ne pas y aller, je la trouvais facilement, avec le résultat qu’on peut imaginer. Que dire de ma maison actuelle? Sur la pente nord d’une colline comme elle est, je n’ai pas encore trouvé un endroit assez ensoleillé pour mes tomates.
En fait, le vrai secret de mon «potager au quatrième» était qu’il fallait que je le réussisse. Aujourd’hui, si je veux un quelconque légume, j’ai les moyens de l’acheter. Paresseux comme je suis, c’est ce que je fais la plupart du temps. À cette époque, qui paraît maintenant si lointaine, réussir un potager faisait toute la différence entre une table abondante et variée et un «…pas encore du riz!».
«Quand on veut, on peut!» C’est si bien dit, dans le jardin comme dans la vie!
