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Le puceron: vilaine bibitte ou maillon essentiel?

Il y a, dans presque tous les jeux vidéo, ce petit ennemi de base qu’on croise dès le premier niveau. La première fois, on l’approche avec méfiance. Rendu à la fin de la partie, on s’en fait envoyer une vingtaine d’un coup sans même sourciller. Le puceron, c’est un peu le koopa du potager: le méchant lambda par excellence, celui qu’on adore détester, mais qui au final, est assez peu problématique!

Je vous fais un aveu: je n’ai pour ainsi dire jamais mené de vraie guerre aux pucerons dans mon jardin (touchons du bois!). Ça me donne le luxe de les trouver fascinants plutôt que de leur en vouloir. Parce que sous ses airs de peste minuscule, le puceron cache une des biologies les plus bizarres du monde animal, et un rôle dans l’écosystème pas mal plus grand que sa simple réputation de «nuisible».

C’est quoi, au juste, un puceron?

Un puceron, c’est un minuscule insecte au corps mou, de 1 à 7 mm, avec une silhouette en forme de poire et deux petits «tuyaux d’échappement» à l’arrière (les cornicules) qui servent à leur défense. Il en existe des milliers d’espèces, de presque toutes les couleurs: vert, rose, jaune, blanc, noir… Vous avez l’impression de voir surtout des pucerons noirs? Vous n’avez pas la berlue: plusieurs espèces de jardin sont bel et bien noires, comme le puceron noir de la fève (Aphis fabae), très commun sur les haricots, les capucines et bien d’autres. À côté de ça, il y a aussi des espèces vertes qui ont un excellent camouflage comme le puceron vert du pêcher (Myzus persicae). Celui-ci est un généraliste qui grimpe sur une foule de plantes malgré son nom, et il est tout aussi fréquent au jardin même si on le remarque moins.

M. persicae. Photo: Alexis

Star Wars, épisode II: L’Attaque des clones

Voici où ça devient fou, voire carrément bizarre. Une bonne partie de l’année, les pucerons se passent complètement des mâles. Les femelles se reproduisent seules en se clonant (c’est la parthénogenèse) et, au lieu de pondre des œufs, elles donnent naissance à des petits déjà formés. C’est assez inusité pour un insecte de ne pas pondre des œufs, et de donner naissance en plus en plus à des copies identiques à leur mère? Avouez que ça sonne quand même un peu science-fiction, non?

Mais ce n’est pas fini: chez ces dames pucerons, les générations se «télescopent»: une femelle porte en elle ses filles en développement… qui contiennent elles-mêmes les ébauches de leurs propres filles, avant même d’être nées! Une poupée russe vivante, autrement dit, enceinte d’une poupée, elle-même enceinte. C’est en partie ce qui explique qu’une colonie explose aussi vite: aucun temps perdu à se chercher un partenaire, et une dizaine de générations (parfois beaucoup plus) qui s’enchaînent en une seule saison. Si les Stormtroopers avaient été des femelles pucerons, peut-être que le côté obscur aurait gagné!

Photo: D H J

À l’automne, quand les jours raccourcissent, la plupart des espèces changent de stratégie: elles produisent enfin des mâles et des femelles «à œufs», qui s’accouplent et pondent des œufs résistants au gel pour passer l’hiver. C’est aussi pourquoi à l’intérieur, sans le signal du froid, bien des pucerons ne s’arrêtent jamais de se cloner.

Un véritable ennemi des jardiniers?

Parlons maintenant de dégâts. Le puceron a des pièces buccales suceuses. Autrement dit, pour se nourrir, il plante sa paille directement dans le phloème, la «tuyauterie à sucre» de la plante. Cette sève est très sucrée, mais pauvre en protéines. Pour aller chercher assez de nutriments, le puceron doit en engloutir des quantités folles et rejeter le surplus de sucre. Le puceron ne fait pas des «excréments» solides, il produit du miellat: une substance claire et collante qu’on retrouve sur les feuilles. En clair: oui, c’est «la crotte» du puceron… sauf que c’est du sirop!

Ce miellat est exactement ce qu’attend la fumagine, un champignon noirâtre dont les spores flottent un peu partout dans l’air, et s’installent sur les surfaces sucrées. La fumagine n’infecte pas la plante, mais elle forme un film noir qui bloque la lumière, ce qui nuit à la photosynthèse. Deux problèmes bien distincts, donc: la sève qui se fait manger, et le champignon qui est invité.

Et le frisottis des feuilles, alors? En se nourrissant, le puceron injecte un peu de salive dans les jeunes tissus, et des composés de cette salive dérèglent la croissance normale des cellules encore en formation. Résultat: les nouvelles feuilles poussent croche, se recroquevillent, se boursouflent. Ajoutez à ça que les pucerons comptent parmi les insectes les plus efficaces pour trimballer des virus d’une plante à l’autre, et vous comprenez l’étendue des crimes qui leur sont reprochés dans leur dossier judiciaire! Ceci dit, quelques pucerons sur une plante vigoureuse, ce n’est presque jamais un drame. C’est l’infestation massive qui pose problème.

Photo: Gualberto Valderrama

Un buffet à ciel ouvert

Et c’est ici que le puceron devient un personnage clé du jardin. Mou, lent, dodu et présent en grand nombre: pour une foule de prédateurs, il est carrément le plat principal.

Parmi les convives attablés, on trouve d’abord les coccinelles, autant les adultes que leurs larves, qui en dévorent des dizaines par jour. Il y a aussi les larves de chrysope, joliment surnommées «lions des pucerons», qui vont parfois jusqu’à se déguiser en portant sur leur dos la peau vidée de leurs victimes (charmant, non?). Les larves de syrphe s’en régalent également: leurs parents sont ces petites mouches qui imitent l’abeille ou la guêpe et qui, en prime, pollinisent nos fleurs.

Et il y a aussi ma préférée, la championne du glauque: la petite guêpe parasitoïde (du genre Aphidius), qui pond un œuf à l’intérieur d’un puceron bien vivant. La larve le dévore de l’intérieur, jusqu’à ce que le puceron gonfle et durcisse en une coquille rigide, couleur beige doré, qu’on appelle une «momie». La larve fait sa transformation dans cette enveloppe de puceron mort, et quand elle a fini, une guêpe adulte s’en échappe en découpant un petit trou rond bien net. Si vous voyez des pucerons beiges, gonflés et immobiles, vous regardez une scène de film d’horreur en miniature!

Un autre rôle

Mais nourrir directement les prédateurs n’est pas le seul rôle que le puceron remplit dans l’écosystème. Son miellat, ce sirop qu’il laisse partout, fait aussi vivre bien du monde: les guêpes et les syrphes adultes s’en abreuvent, certaines abeilles le récoltent pour en faire un miel foncé (le miel de miellat), et une ribambelle d’autres bestioles y trouvent leur carburant sucré. Sans oublier que ces colonies printanières nourrissent les tout premiers prédateurs de la saison, ceux-là mêmes qui resteront ensuite dans les parages pour s’occuper d’autres ravageurs plus problématiques. Je vous l’ai dit: le premier méchant d’un jeu vidéo qui ne fera pas de vrai problème!

Il y a d’ailleurs un invité dont je n’ai pas encore parlé qui raffole tellement du miellat qu’il va jusqu’à «élever» les pucerons comme un fermier son troupeau: la fourmi. Mais ça, c’est toute une histoire… que je vous raconte la semaine prochaine!

Faut-il vraiment partir en guerre?

En jardinière paresseuse assumée, mon conseil est simple: la plupart du temps, pas besoin de sortir l’artillerie lourde. Un bon jet d’eau déloge les pucerons et, surtout, un peu de patience laisse le temps aux prédateurs d’arriver au festin (si vous avez un écosystème bien équilibré, évidemment!).

D’ailleurs, on a déjà essayé la stratégie du «super-prédateur importé», et ça nous sert de leçon. La coccinelle asiatique (Harmonia axyridis) a justement été introduite en Amérique du Nord pour combattre les pucerons dans les champs. Elle a atteint le Québec dans les années 1990 et on la trouve aujourd’hui un peu partout, du sud de la province jusqu’en Abitibi et au Lac-Saint-Jean. Plus grosse, plus vorace et plus prolifique que nos coccinelles d’ici, elle a fait diminuer les populations de nos espèces indigènes, allant jusqu’à manger leurs larves! C’est aussi elle, la fameuse, qui envahit nos maisons par milliers à l’automne et qui laisse une petite tache orangée malodorante sur le cadre de fenêtre, en plus de nous mordre douloureusement! Bref: importer une bibitte affamée pour régler un problème de bibittes affamées, ce n’est pas une bonne idée. Mieux vaut héberger les prédateurs qui sont déjà chez nous.

Alors, vilaine bibitte?

Au final, le puceron n’est pas vraiment le monstre qu’on croit. C’est une drôle de petite bête qui clone sa parenté, transforme la sève en sirop, et nourrit une bonne partie des insectes utiles de votre cour. On l’a tellement étiqueté «nuisible» qu’on ne prend jamais le temps de s’y intéresser, et c’est un peu dommage, parce qu’en plus d’être plutôt mignon, il se joue tout un théâtre autour de lui. La prochaine fois que vous croisez une colonie, avant de dégainer le savon, penchez-vous une minute pour observer le petit drame: les larves de coccinelle en chasse, les momies laissées par les guêpes, les mues abandonnées… Ça vaut la peine!

Et si, en regardant de plus près, vous apercevez une file de fourmis qui monte la garde autour de vos pucerons? On se donne rendez-vous la semaine prochaine pour en jaser, et vous ne voulez pas manquer ça, parce que la relation entre les fourmis et les pucerons, croyez-moi, c’est digne d’un roman!


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