Une courte histoire des jardins (deuxième partie)
Dernièrement, je vous racontais l’histoire des jardins européens de leur début jusqu’au Moyen Âge. Voici maintenant la suite.
La Renaissance
En Italie à la fin du 14e et au 15e siècle, la redécouverte de descriptions des villas et des jardins du Rome antique a inspiré la création d’un nouveau style de jardin. Souvent décoré de statues déterrées des ruines d’anciens palais, le jardin à l’italienne était généralement composé de terrasses superposées suivant un axe principal et décorées de fontaines rafraîchissantes. Les végétaux, cependant, étaient peu nombreux: surtout des cyprès colonnaires et des buis taillés en topiaires géométriques, utilisés comme faire-valoir pour les nombreuses statues. Dès le 16e siècle, sous l’influence baroque, les jardins, d’abord assez intimes, devinrent plus vastes et surtout beaucoup plus chargés en ornementation. L’exemple classique est la Villa d’Este à Tivoli, créé en 1550, avec ces sculptures et fontaines innombrables.

Le jardinier français André Le Nôtre (1613–1700) s’est inspiré du jardin à l’italienne pour créer entre 1658 et 1661 le jardin du Château Vaux-le-Vicomte pour le surintendant des finances du roi de la France, Nicolas Fouquet. Le Nôtre voyait le jardin sur une plus vaste échelle que le jardin à l’italienne: son jardin était conçu pour dominer le paysage aussi loin que l’œil puisse voir et ainsi montrer le pouvoir de son propriétaire. Ainsi est né le jardin à la française, qui, avec ses axes à perte de vue, ses bosquets, ses parterres de broderie, ses fontaines et ses statues, exprime la domination de l’homme sur l’univers.
La compétition
Louis XIV était si choqué de voir que son surintendant avait un plus beau jardin que lui qu’il fit mettre Fouquet en prison et engagea Le Nôtre pour travailler sur son propre projet, le Palais de Versailles, qui allait devenir l’épitomé de ce nouveau style. Les deux jardins, Vaux-le-Vicomte et Versailles, existent encore de nos jours.

Le jardin à la française, appelée aussi jardin classique, est généralement plus ou moins plat, contrairement au jardin italien avec ses terrasses superposées, et en présente plus une grande symétrie. On y a introduit de idées nouvelles, comme l’orangerie, genre de serre conçue pour hiverner les plantes frileuses comme les orangers pendant l’hiver. Pendant deux siècles, toutes les grandes cours d’Europe s’efforcèrent de créer des jardins à la française chez elles. Schönbrunn à Vienne, Peterhof à Saint-Pétersbourg et Caserte en Italie sont quelques exemples encore en existence.
Un style venu d’Angleterre
Un homme allait tout changer, le jardinier anglais Capability Brown (1716-1783). Il n’a pas inventé le jardin dit pittoresque, mais il l’a perfectionné. Son concept: la nature améliorée. Il créa des paysages verdoyants aux lignes ondulantes où dominaient des collines, des bosquets, des ruisseaux et des lacs d’allure complètement naturelle et bucolique. On y ajoutait çà et là des «folies», des structures souvent grandioses, mais strictement ornementales: un temple grec, une tour normande, une pagode chinoise, des ruines gothiques, etc.
Le style pittoresque balaya l’Europe aux 18e et 19e siècles. Les nobles européens, moins riches qu’auparavant, n’en pouvaient plus de payer les centaines de jardiniers nécessaires pour entretenir un jardin à la française. Comparativement, même un jardin de style pittoresque ne demandait que 3 ou 4 jardiniers. Les vastes pelouses, par exemple, étaient tondues à l’époque par des moutons et des vaches. La plupart des jardins à la française furent remplacés par ce nouveau jardin et demeurent rares, même en France.

Le jardin pittoresque est encore bien présent encore aujourd’hui, même au Québec. Les vastes parcs verdoyants de nos villes demeurent en grande partie des jardins pittoresques. Les grands domaines de Sillery comme Bois de Coulonge et Cataraqui et même beaucoup de cimetières appartiennent largement à ce style. Et que dire des Plaines d’Abraham? Conçu initialement par l’ingénieur Frederick G. Todd, puis par l’architecte-paysagiste Louis-Anatole Prévost qui a dessiné les tracés sinueux actuels, ce parc centenaire aux multiples collines ondulantes, aux gazons verts et aux bosquets d’arbres, plus des tours Martello qui pourraient passer pour des folies, est du plus pur style pittoresque.
Des jardins à notre échelle
Il a fallu attendre vers la fin du 19e siècle avant que le jardin se démocratise. Il y avait désormais une classe moyenne importante en Europe vivant souvent en banlieue ou à la compagne, donc avec de l’espace pour jardiner et le goût d’embellir. Entre alors en scène l’Anglaise Gertrude Jekyll (1843-1932) et son concept de herbaceous border (la grande plate-bande de vivaces qu’elle a perfectionnée au sein du mouvement Arts and Crafts), inspiré en partie par le charme des cottage gardens qu’elle avait vus dans son enfance autour des petites chaumières à la campagne.

Elle prit l’idée de la plate-bande, jusqu’alors strictement rectangulaire, l’élargit, lui donna parfois des courbes et la remplit de plantes à fleurs, notamment des vivaces et des bisannuelles. Mlle Jekyll montra aux jardiniers comment agencer les couleurs et assembler des plantes à périodes de floraison différentes pour assurer un feu roulant de fleurs durant tout l’été. Cette «plate-bande à l’anglaise» a rapidement gagné l’Europe, puis l’Amérique. Les jardins fleuris que nous installons chez nous sont presque toujours de ce style.
Le jardin contemporain
Plusieurs tendances courent actuellement. En plus de la plate-bande à l’anglaise, la «pelouse bordée d’arbustes et de haies» si typiques des banlieues est de style pittoresque. Il y a aussi le jardin dit «moderne», aux lignes épurées où les végétaux, s’il y en a, servent presque de sculptures, et le jardin comme extension de la maison de la maison, où l’on cuisine, se baigne, se repose. Il y a aussi l’aménagement comestible, où les plantes comestibles s’intègrent aux plantes ornementales pour créer un bel effet, et le style «tropicalissmo», où les plantes au feuillage coloré et exotique dominent. Et il ne faut pas oublier les jardins chinois et japonais, dont l’histoire est aussi longue et fascinante que celle des jardins européens… mais ça, c’est une autre histoire.
L’important est cependant de comprendre que, dans notre façon de jardiner chez nous, nous sommes tous influencés – de près ou de loin – par les jardins du passé.
Larry Hodgson a publié des milliers d’articles et 65 livres au cours de sa carrière, en français et en anglais. Son fils, Mathieu, s’est donné pour mission de rendre les écrits de son père accessibles au public. Ce texte a été publié à l’origine dans Le Soleil le 23 août 2014.
