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La chenille qui n’a jamais peur du 1er juillet

Hier, c’était la fête du déménagement. Pendant que la moitié du Québec jonglait avec des boîtes et des camions de location, moi, j’étais plutôt occupée à fixer ma table de jardin avec une attention un peu trop soutenue, en train de regarder une des plus petites maisons mobiles que j’aie jamais vues.

Une découverte curieuse

J’avais repéré ce qui ressemblait à une «schmoutte».

Je fais une pause ici. Amis d’Europe, mais qu’est-ce donc qu’une schmoutte? Bonne question! Personne ne le sait vraiment, d’où l’usage du terme ici. C’est un petit débris d’origine inconnue se trouvant à un endroit inédit. Ainsi, une schmoutte peut désigner un insecte dans un verre de vin, une mousse blanche sur un vêtement noir, ou une miette de croissant dans la barbe de monsieur. Généralement, au moment où la schmoutte est repérée, sa nature est mystérieuse: elle n’est identifiée qu’après avoir été retirée et observée… ou reste une schmoutte non identifiée à jamais!

Dans mon cas, ma schmoutte était un petit débris, de type herbe sèche, d’à peine un centimètre, qui semblait s’être déposé là, charrié par le vent. Geste réflexe: j’ai soufflé dessus pour le faire s’envoler. Sauf que rien n’a bougé. Le petit bout de rien était collé, bel et bien fixé à la surface. Et juste avant que je le balaie de la main, il s’est mis à bouger tout seul, sans pour autant se détacher. Il y avait quelqu’un là-dedans! Et à le voir gigoter, il n’avait pas apprécié mon coup de vent!

Cet été, j’en retrouve un peu partout: sur mes fenêtres, sur ma galerie, sur les murs de la maison, et même sur les pots de mes plantes en extérieur. Étonnamment, ce n’est jamais dans les arbres ou mon jardin que je les repère, mais c’est probablement juste parce qu’ils sont bien camouflés.

Une architecture en miniature

Il s’agit de chenilles de la famille des Psychidae (les «psychidés», ou simplement les «psychés», pour les intimes), un groupe de papillons de nuit dont les larves se construisent un véritable fourreau portatif dès l’éclosion: cet espèce de petit fagot de brindilles miniature qui m’a intriguée.

La chenille sécrète de la soie, comme un ver à soie, pour ensuite y coller méthodiquement des matériaux ramassés autour d’elle, le tout disposé en longueur, ce qui donne cet effet de petit fagot bien net qu’on voit sur mes photos. Cette soie, soit dit en passant, n’est pas de la petite bière: des chercheurs ont récemment démontré qu’elle est plus résistante que celle des araignées, au point d’intéresser l’industrie pour développer de nouveaux matériaux. Une compagnie japonaise a même commencé à la combiner à des fibres de carbone pour fabriquer des textiles destinés à l’aéronautique. Pas mal pour une bibitte qu’on prend pour de la poussière de table!

Au fil de sa croissance, la chenille agrandit son fourreau en ajoutant du matériel à l’avant, tout en découpant l’arrière devenu trop étroit. Elle n’en sort jamais complètement: seules la tête et les pattes avant émergent pour se déplacer et se nourrir, le reste du corps restant bien protégé à l’intérieur. Au moindre danger (ou souffle suspect provenant d’une jardinière trop curieuse), hop, elle se rétracte intégralement.

J’ai eu l’impression de regarder sous une jupe pour prendre cet angle, mais je n’ai pas vu le bout de la bestiole.

Qui donc est cette locataire?

Je n’ai pas disséqué le fourreau ni envoyé de spécimen à un entomologiste, alors je ne peux pas vous garantir l’espèce exacte. Mais en comparant mes photos avec la documentation disponible, l’hypothèse la plus plausible serait Psyche casta, parfois appelée la psyché commune. Je le mentionne donc sous toute réserve: ça pourrait fort bien être une cousine très semblable, la famille des Psychidées comptant des centaines d’espèces qui se ressemblent énormément à l’œil nu.

Ce qui rend cette hypothèse intéressante, c’est que les chenilles de cette espèce se nourrissent notamment de lichen et de microalgues qu’on retrouve à la surface de divers matériaux, en plus de graminées et de feuillage de bouleau, de saule, de peuplier et même de bleuetiers. Ça expliquerait très bien pourquoi je les retrouve sur mes murs, mes fenêtres et mes pots: ces surfaces hébergent justement le genre de mince couche de lichen ou d’algues microscopiques dont elles semblent se régaler, plutôt que sur le feuillage vivant de mes plates-bandes. Ce n’est donc pas un nuisible: ouf!

Un cycle de vie de locataire

Après avoir passé tout son stade larvaire à se promener avec sa maison sur le dos, la chenille finit par choisir un emplacement définitif, souvent justement une surface comme un mur, une clôture ou un cadre de fenêtre. Elle y fixe alors solidement son fourreau, et c’est là qu’elle se transformera en chrysalide.

P. casta mâle. Photo: Patrick Clement

Le mâle qui en émergera sera un minuscule papillon aux ailes métalliques. La femelle, elle, reste locataire: elle n’a ni ailes ni yeux fonctionnels à l’âge adulte. Elle demeure dans son fourreau, émettant une phéromone pour attirer un mâle, qui vient la féconder. Sans sortir de chez elle, elle pond ensuite ses œufs, et termine ses jours, laissant derrière elle un petit fourreau rempli d’œufs qui écloront au printemps suivant.

P. casta femelle hors fourreau. Photo: Donald Hobern

Pas un ver-tisserand, et pas une menace pour vos lainages

Petite mise au point, parce que je me suis moi-même butée dessus en faisant mes recherches: le terme «porte-bois» qu’on utilise parfois pour ces chenilles désigne en réalité tout autre chose, soit les larves aquatiques des trichoptères qu’utilisent les pêcheurs à la mouche comme appât. Rien à voir avec nos petites locataires terrestres!

On confond aussi parfois nos chenilles porte-fourreau avec les chenilles à tente, les fameux «vers-tisserands», qui vivent en colonies et tissent de grandes toiles soyeuses bien visibles dans les arbres. Nos psychidés, eux, sont solitaires et discrets, chacun isolé dans son fourreau individuel.

Et non, malgré le nom anglais «bagworm moth», elles ne s’attaqueront jamais à vos pulls de laine entreposés au sous-sol! Cette confusion vient simplement du fait qu’on regroupe plusieurs familles de papillons très différentes sous le terme anglais moth, mais ce ne sont pas toutes des mites!

Une nouvelle venue, mais pas une menace

Autre détail intéressant: si mon hypothèse tient la route, cette espèce n’est pas originaire d’ici. Psyche casta viendrait plutôt d’Europe et d’Asie, et aurait été introduite en Amérique du Nord, où on la retrouve aujourd’hui établie, y compris ailleurs au Canada. Avant que les amateurs de plantes indigènes parmi vous ne s’alarment, sachez que rien dans la documentation scientifique ne pointe vers un quelconque problème environnemental ou économique associé à cette espèce.

Au pire, on la considère comme un ravageur mineur occasionnel pour certains bleuetiers ou arbustes ornementaux, sans plus. Pas de plante menacée, pas d’écosystème chamboulé. C’est simplement une nouvelle venue, discrètement installée dans le décor depuis un moment, qui fait maintenant partie de notre quotidien sans qu’on s’en aperçoive vraiment.

Bref

La prochaine fois que vous croiserez une schmoutte sur votre galerie ou vos pots de fleurs, j’espère que vous prendrez le temps de souffler dessus, juste pour voir! C’est peut-être la maisonnette de quelqu’un.

Et vous, avez-vous déjà remarqué ces minuscules maisons ambulantes chez vous? Si votre réponse est non, j’ai l’impression que vous allez bientôt en voir! Elles sont si discrètes qu’on ne les voit pas… à moins qu’on sache que ça existe, et là, on se met à les voir!

… Avec cette logique, je vais me mettre à croire avec conviction aux licornes!


  1. Merci pour le (ou la ?) schmoutte.
    Grace à vous j’ai augmenté mon vocabulaire d’un mot charmant.
    Christian

  2. Chère Audrey, une autre belle découverte, bien détaillée,et le mot de la fin qui me fait encore rire en ce jeudi matin chaud chaud! Je pars à la recherche de cette mini maison mobile!!

  3. le début et la fin me font rire…quel bonheur de vous lire…en plus d’apprendre des sérieuses…merci…a+

    • Et c’est pour quand un recueil de vos trouvailles et découvertes? C’est fascinant! Je crois y voir un talent pour l’écriture, certain. Je vous réserve le premier exemplaire!

      • Eh bien je ne veux pas lancer de rumeurs, mais écrire un livre a toujours été un rêve pour moi et je commence à regarder tranquillement comment fonctionne le monde de l’édition…!

  4. Cette schmoutte ne serait pas plutôt un borniclops?

    • Je ne sais pas ce qu’est un borniclops et même en demandant à Google, je reste dans le néant… Pourriez-vous m’éclairer?

  5. Si vous saviez comment j’ai cherché ce printemps pour identifier ce papillon de nuit (en tapant « insecte » et « brindille ») sans trouver! Bien contente de percer ce mystère grâce à vous.