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Révoltons-nous contre la tour de Babel horticole!

Je me confesse: je suis non seulement un jardinier paresseux, mais aussi un jardinier cheap. Alors, rien ne me choque plus que d’acheter deux fois la même plante sous deux noms différents. Après tout, il est défendu de vendre du poisson en prétendant que c’est du poulet. Pourquoi alors un pépiniériste peut-il en toute impunité vendre des plantes sous des noms d’emprunt?

Le système binominal de Linné

Le système binominal de Linné a justement été conçu pour mettre fin aux imbroglios dus à la dénomination. Une même plante devrait porter le même nom partout à travers le monde. Donc, un lilas commun s’appelle Syringa vulgaris au Québec, mais aussi en Chine et en Hongrie. Bravo, Linné!

Lilas (Syringa vulgaris). Photo: Pexels

Depuis l’époque de Linné, cependant, on a découvert l’hybridation. Au lieu de n’avoir que deux variétés de Syringa vulgaris, la forme normale à fleurs lilas (S. vulgaris) et une variété à fleurs blanches (S. vulgaris alba), il en existe aujourd’hui plus de 1000 cultivars connus. Les botanistes ont donc eu l’idée d’ajouter au nom botanique un nom de cultivar (= variété cultivée), qui devrait toujours s’écrire entre guillemets simples et de la même façon dans tous les pays du globe. Par exemple, citons S. vulgaris ‘Sensation’ et S. vulgaris ‘Krasavitsa Moskvy’. Jusque-là, le consommateur se trouve bien protégé. Aucun risque de se tromper!

Cultivars, traductions, marques de commerce et enregistrées

Toutefois, certains pépiniéristes furent contrariés de ce statu quo international. Vendre étant plus important que donner un nom adéquat aux plantes, ces gens ont décidé de violer les conventions internationales et de «traduire» les noms étrangers ou même d’en créer un tout à fait différent. Combien de consommateurs se sont fait «enfirouaper» sans le savoir en achetant un lilas ‘Krasavitsa Moskvy’, mais sous le nom de «Beauté de Moscou» ou de «Beauty of Moscow»? Croyez-le ou non, j’ai même vu des plantes identiques portant les trois noms dans la même pépinière!

Non contents de nous tromper avec des noms de cultivars truqués, ces marchands ont trouvé une nouvelle façon de procéder. L’on voit de plus en plus souvent des noms de végétaux suivis de l’exposant™ ou®, le premier signifiant marque de commerce et le deuxième «marque enregistrée». Ces noms ne sont pas des noms de cultivars, mais des noms supplémentaires appartenant à un marchand. En effet, il est maintenant possible de prendre n’importe quelle plante et de la vendre sous le nom de votre choix. Il suffit de remplir un formulaire et de payer un petit montant pour enregistrer le nouveau nom: voilà, c’est tout!

Syringa Vulgaris ‘Krasavitsa Moskvy’. Source: Jardin Dion

Cette façon de faire a été conçue tout à fait légitimement afin de protéger les droits des obtenteurs. Car un nom de cultivar, voyez-vous, tombait directement dans le domaine public. Si quelqu’un créait une nouvelle plante extraordinaire et la lançait sur le marché avec seulement son nom de cultivar, disons le Lilium ‘Beauté du Québec’, son voisin pouvait, en toute légalité, la multiplier et la vendre lui aussi sous le même nom: les efforts d’hybridation n’étaient alors nullement récompensés, du moins monétairement.

Brevets et exclusivité

Avec le système de brevets d’obtentions horticoles, cependant, un hybrideur peut s’assurer de l’exclusivité d’un nom pour 20 ans. C’est seulement après ce temps que la plante retombe dans le domaine public. Vingt ans d’exclusivité, c’est suffisant pour rentabiliser l’effort d’hybridation et ainsi vous verrez de plus en plus de plantes portant deux noms (car chaque hybride doit aussi avoir un nom de cultivar légitime). Ainsi, si vous vous procurez un houx verticillé (Ilex verticillata) Berry Nice®, vous devriez trouver sur l’étiquette son vrai nom: ‘Spriber’. Ainsi, I. verticillata Berry Nice® et I. verticillata ‘Spriber’ sont une seule et même plante. Déjà confus? Ce n’est pas terminé!

Le défaut des marques de commerce

Le défaut d’un brevet d’obtention est qu’il vient à échéance après 20 ans. Durant ces 20 ans, toute pépinière vendant cette plante doit remettre un montant à l’hybrideur ou à sa compagnie. Après, finis les revenus. On a donc trouvé un nouveau truc: la marque de commerce, identifiée par ™. N’importe qui peut se réserver une marque de commerce pour une plante, même si vous n’êtes pas l’hybrideur d’origine, tant qu’elle n’est pas protégée par un brevet.

Dans plusieurs pépinières, on a commencé à reprendre de vieux cultivars, sans brevet et donc du domaine public, et à les revendre sous des marques de commerce tout en les présentant comme de grandes nouveautés. Dans une autre pépinière, on peut très bien vendre cette même plante sous la marque de commerce du magasin: ainsi, Buddleia davidii ‘Monum’ est vendu sous le nom de Nanho Purple™ par certains pépiniéristes et de Petite Plum par d’autres. Pourtant, c’est la même plante!

Rosier rustique ‘Flower Carpet Rose Supreme’. Source: Pépinière.ca

Parfois, on pousse la confusion au point que la même plante est vendue sous quatre ou cinq noms. Saviez-vous, par exemple, que tous les rosiers de la série Flower Carpet sont vendus sous de multiples noms? Le cultivar ‘Noatraum’ se vend sous les noms Pink Flower Carpet®, Emera®, Flower Carpet® et Pavement®. C’est vous, le consommateur, qui finirez par payer le prix en achetant deux, trois ou quatre fois la même plante sous autant de noms différents.

La solution?

Il y a une solution à tout cela, cependant. Légalement, les vendeurs de plantes enregistrées et de marque doivent indiquer le vrai nom, soit le nom de cultivar, sur l’étiquette de vente. Peu le font, malheureusement. Alors, si vous voyez une plante arborant le sigle ® ou ™ et ne voyez pas un nom de cultivar, plaignez-vous… et refusez d’acheter. Si nous faisions tous ainsi, les marchands arnaqueurs se rendraient compte que leur duplicité ne fonctionne plus et seraient obligés de s’assurer que le nom du cultivar est bien visible… et vous pourriez acheter des végétaux sans peur de vous faire rouler.

«Pas de nom de cultivar? Je n’achète pas!», telle devrait être la devise des jardiniers amateurs du XXIsiècle!

Larry Hodgson a publié des milliers d’articles et 65 livres au cours de sa carrière, en français et en anglais. Son fils, Mathieu, s’est donné pour mission de rendre les écrits de son père accessibles au public. Ce texte a été publié à l’origine dans Fleurs, plantes, jardins en mai 2002.