Feng Shui? Moi non plus!
J’ai récemment consulté un grand expert international en Feng Shui, question de vérifier si le Pa-Kua (la boussole du Feng Shui) de mon terrain était correct. Qu’il fût un «grand expert international» était très clair d’après son C.V., car il avait lu deux livres sur le sujet, l’un en français et l’autre en anglais (pour faire plus «international»), ce qui fait qu’il en connaissait plus sur le sujet que n’importe qui au Québec.
Les conclusions furent plutôt navrantes: ma maison est mal placée. Il faudrait soit la faire démolir et reconstruire ou encore la lever et la déplacer de 15 degrés. Je me suis opposé à tout travail de fond sur la maison, question de budget. L’expert n’était pas très content, car il connaît de bons constructeurs et reçoit un pourcentage intéressant pour chaque client qu’il leur recommande.
De toute façon, a-t-il ajouté, si la maison était bien orientée, je gagnerais tellement plus d’argent que les rénovations se paieraient dans le temps de le dire.
Toutefois, voyant que je n’étais pas très convaincu, il a plutôt fait des suggestions pour réaménager l’intérieur de la maison afin d’améliorer son «chi» (flux d’énergie).
Des solutions… surprenantes
D’abord, les situations désastreuses pour le chi: la chambre à coucher principale et le salon. La meilleure solution, selon l’expert, serait de coucher dans le salon et de recevoir dans notre chambre à coucher. Puis, les situations catastrophiques: il serait mieux de cuisiner dans la salle de bain et de vous savez quoi dans la cuisine, me dit-il. Quand je lui ai expliqué que la cuisine n’avait même pas de portes et que l’intimité était donc un peu faible pour les besoins… d’hygiène, il a rétorqué que les portes, de toute façon, bloquaient le chi. Il est vrai, je suppose, que s’il y a un endroit dans la maison où vous ne voulez pas que les choses bloquent, c’est dans l’endroit où vous allez pour…
En fait, le Pa-Kua de notre demeure était si épouvantable que l’expert semblait tout à fait surpris de voir que mon épouse et moi étions encore en vie, et que nous ne souffrions d’aucune maladie fatale à brève échéance. Quand je lui ai expliqué que, non, ma carrière n’allait pas mal du tout et que, même, je n’avais jamais eu autant de succès que depuis que j’habitais cette maison, il fut totalement confondu. Jusqu’à ce qu’il me demande mon année de naissance pour découvrir que je suis né sous le signe «eau» chinois. «Voilà qui explique tout!» s’est-il exclamé.
Quand j’ai demandé des explications, car réellement je n’y comprenais rien, il m’a repoussé d’un geste de la main. «De toute façon, m’a-t-il répondu, l’idée même du Feng Shui est que personne ne le comprend. Si c’était clair et compréhensible, ce ne serait pas du Feng Shui!» Au moins, j’étais soulagé: si je ne comprenais rien à ce qu’il disait, c’était normal. Mon doux qu’il est bon, me suis-je dit.
Un aménagement «full Feng Shui»
Mon aménagement paysager, par contre, est «full Feng Shui». D’abord, j’ai, paraît-il, le «tai chi» est à la bonne place (c’est pas supposé être une forme de gymnastique, ça?). De plus, les sentiers sont tous en courbes, ce qui fait que le chi ne fait pas que couler doucement, c’est un véritable torrent.
Il y aurait néanmoins des choses à améliorer. Il faudrait éliminer les épinettes dans le coin, car les résineux situés dans le secteur «terre» du Pa-Kua sont néfastes pour le chi (mauvaise nouvelle pour les gens en Abitibi, n’est-ce pas?).
Quand je lui ai souligné que ces arbres étaient, en fait, sur le terrain de mon voisin, il m’a dit qu’il arrangerait ça et, effectivement, il est allé voir mon voisin, qui venait juste d’hériter d’une bonne somme et avait donc les moyens de payer les services de l’expert qui, je dois le souligner, est un expert international et coûte donc très très cher. Deux semaines plus tard, plus d’épinettes… et le chi dans mon jardin a sûrement fait un bond en avant.
Aussi, il me faudrait encore plus d’eau (super! j’essayais justement de convaincre mon épouse qu’il fallait non pas seulement des jardins d’eau à l’arrière du jardin, mais en façade aussi) pour parfaire le Feng Shui de mon jardin.
Full Feng Shui
Après la visite de l’expert, ma femme et moi avons pris la sage décision de quitter la maison maudite pour vivre à l’année dans la cour arrière «full Feng Shui». On mange, cuisine et dort sur la terrasse, qui est «tai chi» comme ça ne se peut pas, et j’ai installé une bécosse Feng Shui, avec plein d’inscriptions chinoises que je ne comprends pas, dans le secteur approprié (entre «terre» et «eau», si vous tenez à le savoir). D’accord, c’est un peu froid en janvier, mais des doigts gelés et un rhume de cerveau qui ne veut plus partir sont, paraît-il, le prix à payer pour atteindre le nirvana du Feng Shui…
Un beau grand bateau
Vous aurez compris, je l’espère, que je vous ai monté un bateau… tout un Titanic! Le Feng Shui est un art qui regroupe une série de vieilles traditions chinoises et le sujet est très complexe.
En Chine, il faut au moins cinq ans de cours intensifs avant de pouvoir se dire «consultant» et même là, le consultant doit présenter tous ses projets à un maître qui a, lui, au moins 15 ans de pratique. Autrement dit, les «experts» autoproclamés en Feng Shui ne sont ni plus ni moins que des imposteurs, sinon des charlatans, s’ils n’ont pas étudié en Chine, mais seulement dans des livres.

D’ailleurs, n’allez pas croire que le Feng Shui est universellement accepté en Chine! Bien au contraire, les Chinois instruits ont tendance à le considérer avec autant de respect que nous en avons pour les histoires de fantômes.
D’ailleurs, vous saviez, j’espère, que le Feng Shui n’est officiellement plus à la mode? Eh non, d’après les experts sur les tendances, le Feng Shui est dépassé et c’est maintenant l’Inyodo, une philosophie japonaise, qui est «hot». Mais avant de vous embarquer dans cette galère, je vous suggère de vous assurer que votre «expert en Inyodo» a bel et bien au moins cinq ans d’études sur le sujet… et ce, au Japon!
Larry Hodgson a publié des milliers d’articles et 65 livres au cours de sa carrière, en français et en anglais. Son fils, Mathieu, s’est donné pour mission de rendre les écrits de son père accessibles au public. Ce texte a été publié à l’origine dans Fleurs, plantes, jardins en avril 2002.




J’ai toujours considéré ces soit disant « prophètes » d’une vie meilleure comme des charlatans !
Bonjour,
Merci pour cet article éclairant, je vois d’un autre œil tout ce que j’ai pu lire, entendre sur le Feng Shui.
Instructif et … hilarant (je pleure de rire toute seule devant mon ordinateur !)
Même si tous vos articles et ceux d’autres intervenants ne sont pas toujours adaptés pour notre belle Provence Française, je les lis toujours avec beaucoup de plaisir.
Murielle
Ha!ha!ha! Vraiment un des meilleurs articles de votre père, Mathieu! Sinon le meilleur. Je ne le connaissais pas encore en 2002, donc c’est tout nouveau pour moi. Merci de le faire revivre en le republiant aujourd’hui.
Ouf j ai eu peur pour l épinette.Merci c était très divertissant.
Larry prônait le gros bon sens, tout en fait dans l’esprit du jardinier paresseux. Quand il écrivait dans la revue « Fleurs, plantes et jardins », je lisais toujours son mot de la fin en premier. Merci de nous faire revivre ces bons moments!
Moi aussi je me suis bidonnée en lisant votre article, merci pour ces rires matinaux!
Quel est l’Inyodo? Je n’ai rien trouvé sur le sujet en ligne.
Merci