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La gestion différenciée: ce petit pas de plus pour sauver le monde

Par Julie Boudreau

Soyez rassurés. Je ne me suis pas subitement convertie au monde des finances, du marketing… et de la gestion! La gestion différenciée est on ne peut plus horticole! C’est un terme que l’on entend de plus en plus. De nombreuses municipalités emboîtent le pas et adoptent cette approche. Étant donné que le plus grand défi de la gestion différenciée est la fameuse acceptabilité sociale, je me disais qu’un petit plaidoyer en sa faveur ne pourrait pas nuire.

Quand on redonne quelques parcelles de terre à la nature, il arrive qu’elle nous en remercie avec de très jolis tableaux! Photo : Julie Boudreau

Ce qu’est la gestion différenciée

D’abord la gestion différenciée concerne principalement la gestion des espaces verts dans les municipalités. On l’a idéalisée et mise en pratique dans les parcs et les grands espaces publics. Elle cible les terre-pleins, les îlots de végétation et, s’il y en a, les abords des cours d’eau. C’est un concept qui serait nébuleusement apparu dans les années 1990 (je n’ai pas retracé la source), mais que l’on met de plus en plus de l’avant au Québec depuis une dizaine d’années environ.

L’objectif premier de la gestion différenciée est de mettre de l’avant des pratiques d’entretien des espaces verts qui sont plus respectueuses de l’environnement et qui sont en phase avec les notions de développement durable. C’est aussi une réponse positive aux enjeux des changements climatiques. On l’appelle aussi la gestion harmonique, la gestion raisonnée durable ou la gestion évolutive durable.

Concrètement, cela invite les équipes d’entretien des espaces verts à remettre en question toutes leurs habitudes. Ainsi, on appliquera des pratiques d’entretien plus ou moins intenses, selon les espaces. Par exemple, autour de l’hôtel de Ville, on fera un entretien horticole rigoureux, pour que tout soit parfaitement désherbé, taillé et fertilisé. Mais une pente abrupte dans un grand parc cessera d’être tondue pour laisser s’épanouir les fleurs sauvages. Et ailleurs, on décidera de laisser les plantes se débrouiller sans irrigation, sans pesticides ou sans engrais. Il y a donc différenciation dans les interventions.

Cette approche est absolument grandiose, car elle représente le parfait compromis. Elle ne contraint personne à «virer full grano», mais elle invite à quelques actions bonnes pour la planète.

Ce qu’elle n’est pas

Certains diraient que la gestion différenciée, c’est un moyen de faire des économies (ce qui est un peu vrai). Lorsqu’on décide de cesser la tonte de la pelouse dans certains secteurs, on économise sur la machinerie et la main-d’œuvre. Mais de l’autre côté, on gagne: moins de pollution de l’air et moins de pollution par le bruit. Toutefois, la gestion différenciée n’est pas un laisser-aller total et complet. C’est simplement une façon différente d’entretenir un espace vert. La gestion différenciée vise à intervenir moins, mais mieux.

La gestion différenciée invite à remettre en question toutes nos pratiques d’entretien des espaces verts. Faut-il vraiment tondre de si grandes étendues de pelouse. Ici, le pré fleuri devient un lieu de contemplation. Photo: Julie Boudreau

En vérité, pour qu’un programme de gestion différenciée fonctionne, il faut des connaissances approfondies des plantes en général, mais des plantes locales, en particulier. Par exemple, si on veut encourager un secteur à se développer en pré fleuri «naturel», il faut rapidement reconnaître les plantes que l’on veut encourager et celle qu’il faut contrôler. Il faut aussi rapidement identifier et éradiquer les plantes exotiques envahissantes et nuisibles. Autrement dit, l’approche en gestion différenciée n’est définitivement pas un laisser-aller complet et total. Oui, il y a un suivi, oui, il y a des interventions, mais elles sont différentes.

L’autre défi de cette approche est qu’elle nécessite un excellent canal de communication, d’échange et de partage. Tout le monde doit embarquer dans le bateau! Tout part des élus municipaux qui doivent être convaincus des bienfaits d’une telle approche. Puis les responsables des politiques environnementales transmettent leurs souhaits aux équipes d’entretien horticole. Il ne faut pas non plus oublier de transmettre les nouvelles approches aux contractuels. Il faut même avoir une petite jasette avec le «gars du déneigement» qui doit savoir où mettre la neige, où ne pas circuler et au passage, on lui fait un petit rappel de faire attention aux arbres matures! Bref, ce n’est pas simple de tout mettre en branle! Tout ça, pour ce qui semble être du laisser-aller!

Ces nombreux bienfaits

Cette idée de limiter l’entretien de certains secteurs a des visées clairement écologiques. D’abord, on cherche à réduire l’utilisation de la machinerie à essence, ce qui réduit la charge de GES libérés dans l’atmosphère. Ensuite on veut contribuer à accroître la biodiversité en laissant les plantes locales (indigènes ou introduites) se développer. Plus il y a de biodiversité des plantes, plus on augmente la biodiversité des autres espèces animales et microbiennes. Bref, on invite les écosystèmes à se développer.

Ces bandes de nature contrôlées deviennent des paradis pour les pollinisateurs ou des lieux de nidification pour les oiseaux. Certains espaces vont de plus permettre à l’eau d’être mieux captée et maintenue dans le sol, comparativement à une pelouse tondue courte. Puis il y a toute la décomposition de la matière organique qui devient un «autocompost», toujours là pour nourrir le massif fleuri!

Dans certains cas, on peut déterminer des dates précises de fauchage, afin de ne pas nuire à la saison de reproduction des monarques ou afin de protéger une aire de nidification des certains oiseaux.

La gestion différenciée tient compte de tous les organismes vivants et elle fait de son mieux pour les favoriser. (Sauf, peut-être les écureuils!) (Mais non, on aime aussi les écureuils en gestion différenciée.)

Ajouter de la végétation dans des endroits très minéralisés. Repenser la gestion de l’eau de ruissellement en intégrant des bassins de rétention. C’est aussi de la gestion différenciée. Photo: Julie Boudreau

La gestion différenciée, appliquée à votre jardin

Vous me voyez venir avec mes grands sabots! Bien sûr, c’est très intéressant de voir ce que les municipalités posent comme actions pour contrecarrer les effets du réchauffement climatique. Mais c’est encore plus intéressant de voir ce que l’on peut faire dans son propre jardin!

  • Créez des zones de pelouse sans tonte. Je vous ai sûrement parlé de mes propres zones sans tonte, où les épervières picotent de leur orange brûlé une belle prairie herbacée. Ou de ces talles de marguerites et de trèfle rouge que je contourne avec ma tondeuse!
  • Ajoutez des plantes indigènes. Les plantes indigènes sont les plus susceptibles d’intéresser nos insectes et autres organismes indigènes. C’est aussi un moyen de stimuler la biodiversité génétique qui nous garantit une bonne résilience face aux changements climatiques à venir.
  • Laissez des parties de votre jardin revenir à l’état naturel. Pourquoi s’éreinter à tout entretenir? Une parcelle d’une cour arrière pourrait être redonnée à Dame Nature. Avec quelques touches magiques en début de projet, favoriser les désirables, éliminer les indésirables, on finit éventuellement par obtenir quelque chose qui a atteint un certain équilibre et qui s’autogère à peu près tout seul.
  • Éliminez les pesticides et les engrais de synthèse. Faut-il vraiment revenir sur ce sujet?
  • Plantez moins d’annuelles et plus de plantes pérennes. Les plantes qui reviennent d’année en année sont moins exigeantes en arrosage et en engrais.
  • Si vous avez accès à un point d’eau, végétalisez votre bande riveraine. Cela améliore la santé du point d’eau, limite l’érosion de la berge et empêche de nombreuses plantes exotiques envahissantes de trop bien s’installer.
  • Si vous avez déjà une bande riveraine, doublez sa largeur!

Ce défi de la faire aimer

Et bien sûr, on arrive à l’à peu près seul inconvénient de la gestion différenciée: le monde trouve ça laid! Ça a l’air négligé. Ce n’est pas propre. La plupart du temps, ce sont les plaintes de citoyens qui font avorter un projet. Pour gagner la paix, on sort la tondeuse, on fauche. On va même à remplacer complètement les plantes indigènes par des plantes horticoles… plus jolies… plus socialement acceptées. Plus dociles.

Je l’ai dit et redit maintes fois sur ce blogue, la définition de la beauté est la chose la plus subjective du monde. Ce que l’on trouvait beau dans les années 1970 ne l’est plus nécessairement aux yeux de certains.

Et c’est un peu ce que l’on vise avec tous ces plans de communication, ces campagnes d’éducation et ces activités de sensibilisation. L’objectif est toujours de faire voir ces herbes hautes sous un nouveau regard. Au lieu d’y voir la négligence, y voir le chef-d’œuvre de la nature. Oui, on en demande parfois beaucoup! Demander à une personne de voir ce qui est devant elle avec des lunettes différentes. Lui laisser percevoir qu’il s’agit d’une action positive de sa ville en faveur de l’environnement. L’amener à être fière de sa ville et de ses actions écologiques. Lui offrir 30 minutes, juste 30 minutes à ne rien faire d’autre que de regarder, pour voir toute la vie qui foisonne dans un si petit espace naturalisé. Au pire, lui montrer les économies réalisées par la Ville et que… le compte de taxes ne montera pas cette année! Lui faire réaliser qu’un jour, ce sont les pelouses parfaites qui seront une insulte à l’intelligence. Car, faut-il le rappeler, ce n’est pas une mode, ni une tendance. C’est une vague de fond nécessaire et quasi obligée. Mais oui, je le vois et je le vis quotidiennement, ce n’est pas facile de convaincre une personne que c’est comme ça qu’on va «sauver le monde!»

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commentaire sur "La gestion différenciée: ce petit pas de plus pour sauver le monde"

  1. Sarah dit :

    Merci pour cet excellent article!.
    Pour moi, ‘la gestion différenciée’ c’est juste le gros bon sens.

  2. Nelly dit :

    Merci Julie, vous avez trouvé l’expression qui décrit bien la chose : “une vague de fond nécessaire et quasi obligée”.
    À longue échéance, on est sûr de perdre si on combat la nature partout et le jugement esthétique que l’on peut porter est totalement culturel, donc on peut y faire quelque chose en se ré-éduquant soi-même.

  3. Louise.m. dit :

    Merci pour votre texte d’aujourd’hui, plus on liras sur ce sujet pour prendre conscience de notre nature si belle et si intelligente plus de gens irons dans ce sens

  4. Claire Picard dit :

    Bonjour Julie, Merci beaucoup pour cet article inspirant et très encourageant! Il y a assez longtemps (peut-être que c’était dans les années 90) lorsque je passais dans le Chemin Saint-Louis à Québec, je voyais toujours avec grand plaisir un terrain sans gazon, seulement avec du foin et des fleurs des champs. C’était pour moi un régal. Malheureusement, comme vous le disiez, les voisins n’appréciaient guère la beauté de dame Nature et se sont plaints tant et si bien qu’un jour je ne vis plus cette merveille. J’étais outrée et tellement triste. J’espère que les opinions de la population évoluent…

  5. Carmen dit :

    Onnnnnn douçe Julie,je te remercie tellement pour cet article, convaincant et tellement juste.bravo pour ta lucidité et ta transmission d’information tellement pertinente. Merci

  6. Pierre Desautels dit :

    Merci pour votre texte. J’ai commencé l’an dernier à appliquer certaines de vos recommandations, notamment sur la tonte de gazon, qui a beaucoup diminuée chez moi. Le plus dur, c’est de commencer, justement. Mais, une fois parti, on ne peut plus s’arrêter.

  7. Nathalye Laliberté dit :

    Article très intéressant
    Merci

  8. N.B dit :

    Les hommes préhistoriques ne se préoccupaient pas de l’apparence d’un terrain. pour plaire aux ¨standards¨ et la nature leur fournissait tout. Ils me semble que ça devrait être possible d’arriver à un compromis et d’utiliser la techno pour redonner ses droits à la nature au lieu de fabriquer des bombes ou des vaisseaux spatiaux. La nature m’impressionne beaucoup plus que nos dirigeants et leur fusées.

  9. Salim dit :

    Merci pour cet article d’utilité publique! La sensibilisation aux bonnes pratiques passent par la démonstration sur le terrain. Les parcs sont le lieu idéal pour une éducation populaire. Si leur aménagement est là pour susciter la découverte et la contemplation, ils prônent en même temps une nature rangée et compassée. Y réserver une place significative à une “prairie visitable” pourrait aider des milliers de visiteurs à mieux comprendre et apprécier la beauté d’une nature spontanée et subtilement gérée.

  10. claude rivard dit :

    Mieux connaitre la terre, c’est aussi mieux la respecter!

  11. Monique dit :

    Votre infolettre est très utile. Je me rappelle, dans les années 90, quand on a arrêté de tondre le grand parc près de la maison familiale, je trouvais cela négligé. Maintenant, avec la lecture des articles du Jardinier paresseux depuis ses débuts, j’ai complètement éliminé l’herbe devant ma maison en prenant soin de planter des vivaces et arbustes qui ne demandent pas trop de soins ni d’eau. Vous faites un travail de vulgarisation très important que j’apprécie beaucoup.

    • Julien dit :

      En effet, nos perspectives changent avec le temps.
      Par contre, celle pour accepter les écureuils risque de prendre plus de temps…

  12. Sophie dit :

    Superbe article, très intéressant et pertinent. Merci de nous éclairer sur divers sujets.

  13. Dave dit :

    Toujours intéressant de vous lire

  14. S.LaFerrière dit :

    Tellement d’accord, sauf quand ma ville encourage l’herbe à poux (snif, snif) dans tous les carrés d’arbre! Mais comme vous l’écriviez, la vraie gestion différenciée/ durable, ça demande une connaissance approfondie des plantes locales. J’espère que mes élus vous lisent… Merci pour cet excellent article!

  15. Marie-Claude Lagacé dit :

    Quand on embrasse ce changement et qu’on l’observe de près, c’est alors qu’on en découvre toute la beauté. La nature est belle. Merci pour cet article.

  16. Renée dit :

    BRAVO Julie, quel admirable texte ce jour ! il ne s’agit ni de laissé-allé, ni de négligé, ni de laideur mais de pouvoir ouvrir les yeux (changer de lunettes si vous êtes myope comme moi !) pour bien regarder la beauté des marguerites, des coquelicots, des boutons d’or, de l’herbe oui la verdure est ravissante puis sentir l’odeur de toute cette richesse sous nos pas, ce parfum naturel qui rappelle la belle saison – pas de neige ici et de courtes gelées dans la région (je ne vis pas sur une île non plus et suis obligée de rentrer mes plantes dès l’automne) .
    Depuis combien de temps n’ai-je pas vu un papillon? Des coccinelles.. j’exagère l’une d’entre elles s’est noyée sur ma terrasse l’été dernier, elles sont très très rares.. et bien d’autres insectes?
    Le béton a la cote et même ce revêtement vert légèrement souple dans les jardins d’enfants… Je n’ose même pas parler de notre gazon tondu pratiquement au ras du sol!
    Mais où est donc passée la nature? Ornicar n’a pas su me répondre.
    C’est toi Julie qui nous donnes la SOLUTION surtout à nos élus municipaux : la gestion différenciée. Il faut absolument les abonner au blogue du Jardinier Paresseux ni plus ni moins!!
    C’est excellent de réveiller les consciences, d’essayer de changer la mentalité et le comportement de beaucoup d’entre nous! Ohlala je fais du copié-collé là? Non certainement pas.
    Comme j’aime ces idées géniales, ces solutions novatrices. Que du bonheur! Sincèrement merci

  17. Matante Francine dit :

    Je laisse aller de plus en plus l’apparence de l’asphalte du ”drive way”, elle est maintenant toute craquée et entre les craques se faufilent des petites merveilles. Je réserve de plus en plus d’espace pour la verdure et chaque année m’apporte une nouveauté. Je suis toujours surprise de voir apparaître une nouvelle espèce de fleur ou de plante dans mon espace vert, j’élague, j’élimine des pics pics (les indésirables du chat), les oiseaux et les insectes y trouvent leur compte. Toujours intéressant de te lire belle Julie.

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