Étant une horticultrice qui travaille dans le domaine des communications depuis plus de 20 ans déjà, on me demande souvent si j’ai un jardin. De toute évidence, la réponse est affirmative. Et cela est souvent suivi du commentaire «Ça doit être beau chez toi?» Est c’est là que le rêve de mon fabuleux jardin s’écroule, car la réponse est «Non»!
La cordonnière est mal chaussée, vous direz-vous. C’est un classique. Il y a un peu de cela, mais ce n’est pas tout à fait cela. La vérité, c’est que je ne raffole pas des jardins proprement tenus et finement découpés. J’aime les jardins fouillis!
C’est quoi au juste, un beau jardin?
L’esthétisme, la beauté. Voilà un sujet tellement subjectif, et ce, dans tous les domaines, que ce soit la mode, la coiffure, le maquillage, l’architecture, l’art, etc. Généralement déterminée par des courants sociaux, la définition de la beauté tient à peu de choses et cette définition change avec le temps. Il fut un temps où un beau jardin québécois se devait d’avoir une rocaille et un muret en bois créosoté (celui utilisé sous les rails du chemin de fer)! Dans les années 2000, il fallait avoir un jardin d’eau et maintenant, on ne saurait se passer d’un alignement de graminées dans une plate-bande rectangulaire! Mais en général, le beau jardin est un jardin propre, propre, propre, avec une belle pelouse foncée et uniforme. Mais au final, tout cela ne repose sur pas grand-chose.
Un beau jardin, à mes yeux
Dès le premier jour où j’ai pu profiter de mon petit lopin de terre pour y planter une myriade de végétaux, ce jardin en création a toujours été un jardin écologique. Pas de pesticides, pas d’engrais de synthèse, pas de « gogosses » en plastique. Que des plantes bien adaptées à leur milieu de culture. Et avec le temps, c’est devenu un jardin que je désherbe de moins en moins, d’abord parce que les plantes occupent leur plein espace et ensuite parce que je tolère de plus en plus la spontanéité sauvage. Alors, oui, avec le temps mes plates-bandes ont gagné en liberté et moi en précieuses minutes!
L’éloge du fouillis
Mais fondamentalement, j’aime ces jardins sans pelouse, où tout s’entremêle. Les plantes de taille moyenne supportent les plus grandes. Les annuelles se ressèment partout et remplissent les moindres interstices. Certaines mauvaises herbes sont accueillies avec les bras ouverts. Les vivaces et les plantes grimpantes envahissent les arbustes. Les plus vigoureuses manifestent leur présence. Ça joue du coude et ça déborde de partout! C’est le bonheur!
Le jardin fouillis est sensiblement un jardin de cottage ou une plate-bande de vivaces mixtes, mais avec une touche «sauvage». Il est moins structuré, moins organisé, moins pensé moins réfléchi. Il est plus impulsif, plus automatiste. On ne s’y soucie pas des harmonies de couleurs, des jeux de hauteur et de texture. On plante ce qu’on aime. C’est la jungle!
Les adeptes des «beaux jardins» y voient un manque de rigueur ou même de la paresse de la part du jardinier-propriétaire. Moi, j’y vois une volonté de laisser la nature éclabousser le jardin de plantes ornementales. J’y vois un moyen de stimuler la cohabitation et d’encourager la biodiversité. Le jardin fouillis est un havre de bonheur pour les insectes, les pollinisateurs et les oiseaux. C’est le jardin le plus accueillant qui soit! Et en fait, c’est le jardin qui devrait supplanter toutes les pelouses banales de l’univers!
Le jardin fouillis est un écosystème en soi. Et dans cette ère où les grandes villes peinent à grappiller et à protéger 13,5% (c’est la moyenne canadienne en 2021) de leur territoire naturel à des fins de protection et de conservation, les jardins fouillis sont de fabuleuses avenues de végétalisation des espaces verts en zone résidentielle. Rappelons que le Canada s’est engagé à protéger 30% de son territoire, lors de la récente COP15.
Le défi du fouillis
Le grand problème avec les jardins fouillis, c’est l’acceptabilité sociale. On vit les mêmes enjeux avec l’aménagement de cellules de biorétention et des noues végétalisées en milieu résidentiel. Les citoyens ne sont pas tous prêts à tolérer ce qu’ils considèrent comme le désordre, mais qui est tout simplement l’expression de la nature. Il reste encore tout un travail d’éducation auprès de la population afin de démontrer les nombreux avantages des jardins fouillis et du même coup, les multiples impacts négatifs que peuvent avoir les jardins contrôlés à coup de pesticides, d’engrais de synthèse et de désherbage à la pince à cil!
Et c’est pourquoi je reste ébahie devant un jardin fouillis. C’est aussi pourquoi les gens restent peu impressionnés par mon propre jardin et qu’en toute honnêteté j’affirme avec assurance que mon jardin n’est pas «beau» (selon les standards esthétiques du moment). Mais qu’importe. Fondamentalement, le jardin doit être beau aux yeux de son propriétaire. J’aime mon jardin fouillis et je n’ai d’yeux que pour lui.
