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L’arisème petit-prêcheur: drag-queen à ses heures

Photo: pipsissewa4

Il m’arrive parfois de recevoir des courriels de lecteurs intrigués par les étrangetés du monde végétal. Puisque j’adore vous parler des merveilles de la nature, et même si ce n’est pas directement relié au jardinage, j’avais envie de vous partager une découverte faite par une lectrice…

Une découverte qui m’a poussée à faire des recherches et dont les informations trouvées m’ont littéralement fascinée!

Une plante curieuse

La lectrice en question m’a fait parvenir ces photos d’un spécimen d’arisème petit-prêcheur si colossal qu’il pourrait servir de parapluie à un troll…

Cela a immédiatement piqué ma curiosité et m’a poussée à me lancer dans des recherches plus approfondies. J’ai beau être biologiste, je ne sais pas tout, et je ne suis certainement pas experte en parapluies pour trolls. L’arisème petit-prêcheur, petite plante de sous-bois, est une aracée. Vous connaissez le lys de paix? Eh bien, c’est la même famille. Voyez-vous la ressemblance?

Source: www.chhajedgarden.com

En fait, quand on a la chance de voir un arisème petit-prêcheur (je dis la chance, car c’est une espèce assez discrète et il est très facile de passer à côté sans la repérer), on a de quoi rester perplexes. Est-ce que c’est une fleur? Une plante carnivore?

En fait, l’étrange organe qui forme l’espèce de calice est la spathe. C’est une feuille transformée, tout comme chez le lys de paix. Les fleurs de l’arisème sont minuscules et sont toutes sur le petit épi au centre (le spadice), qui est protégé par la spathe.

Photo: aroberts23705

Maintenant que cette plante énigmatique nous est (un peu) moins étrange avec ses feuilles à trois lobes et sa spathe striée de rouge foncé et de blanc, passons à ce qui la rend vraiment intrigante: son mode de reproduction.

«OK, mais il est où le parapluie géant?»

Patience!

L’arisème et sa vie sexuelle hors normes

Je ne vous apprends rien si je vous dis que les fleurs sont souvent visitées par les pollinisateurs pour répandre la semence partout dans les autres fleurs. Mais, contrairement aux fleurs classiques qui attirent les abeilles et les papillons, l’arisème petit-prêcheur a développé une relation étonnante avec les brûlots, de minuscules insectes piqueurs.

Culicoides sp. Photo: sbushes

Aussi appelées les «$?&*? de mouches nouéres» (je salue les gens vivant dans la forêt boréale!), ces insectes se nourrissent de sang en piquant. Puisqu’elles causent au passage une brûlure immédiate, on les appelle aussi «brûlots». Pour avoir fait deux semaines de travail sur le terrain dans les Laurentides au mois de juin durant mes études, j’ai personnellement une haine profonde pour cette fichue mouche, mais bon ce n’est pas le sujet du jour…

Bref, ces brûlots visitent les fleurs de l’arisème petit-prêcheur, distribuant ainsi leur pollen. Ce qui est étrange, c’est que les brûlots, on se souvient, se nourrissent du sang des étudiants en biologie… Ce ne sont pas à proprement parler des «pollinisateurs». Alors pourquoi cette fleur les attire et qu’y trouvent-ils d’intéressant?

Mystère! Même les scientifiques n’ont pas trouvé la réponse.

Mâle, femelle, les deux, aucun? Allez savoir!

L’arisème petit-prêcheur, avec ses rhizomes souterrains, a la capacité de repousser chaque année. Certaines hypothèses laissent même penser que cette plante peut vivre pendant des centaines d’années, en se régénérant à partir du même rhizome. C’est une plante facile, qui ne demande aucun entretien particulier, ce qui en fait une belle curiosité à avoir dans vos plates-bandes.

Surtout si elle a la grosseur d’un parapluie… une seule année! (Ça s’en vient, on se rapproche de l’explication.)

Cette plante est dioïque, ce qui signifie qu’un individu a des fleurs soit mâles, soit femelles, mais pas les deux. Ce n’est pas si étrange; plusieurs plantes ont un sexe bien affirmé ainsi. Mais, pour ce qui est de cet arisème, les choses ne sont pas si simples…

Chaque individu a le loisir de «décider» chaque année s’il veut faire des organes reproducteurs mâles ou femelles. C’est ce qu’on appelle un hermaphrodite séquentiel. Vous vous demandiez où était mon lien avec les drag queens, hein?

Comment est-ce possible?

Le rhizome a le bagage génétique nécessaire pour produire soit un mâle, soit une femelle. Si les réserves qu’il a faites l’année précédente sont assez importantes pour permettre la fabrication de fruits, le rhizome donnera des fleurs femelles. Si, en revanche, il a moins d’énergie, il se contentera de fleurs mâles et pourra ainsi continuer d’accumuler des réserves dans ses racines pour, une année prochaine, donner des fleurs femelles.

Fruits de l’arisème petit-prêcheur. Photo: izzy_plnthuggr

Non, mais n’est-ce pas absolument FASCINANT, la nature? Des plantes qui peuvent changer de sexe à volonté, en plus de se faire des petits vampires!

«OK, mais il est où le fichu parapluie de troll?»

Bon, bon, OK, voilà: plus l’individu est vieux, plus il produira un grand spécimen les années où il fera des fleurs femelles. C’est pourquoi un même arisème petit-prêcheur peut faire 20 centimètres année après année, puis soudainement faire plus d’un mètre de haut un été… avant de revenir à 20 centimètres l’année d’après.

Ce n’est ni l’engrais ni la météo ou une formule magique qui a créé une plante digne des forêts enchantées, c’est bel et bien elle, toute seule, qui a atteint un âge vénérable et une quantité d’énergie considérable dans son rhizome.

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