Le 17 avril marque la Journée internationale des luttes paysannes, soulignée partout dans le monde par des paysans, des paysannes et des organisations qui défendent leur droit de se nourrir, de tirer un revenu de leurs activités et d’avoir accès à l’eau et à la terre.
L’intérêt pour l’autonomie alimentaire est grandissant. Que ce soit quelques contenants sur un balcon, un potager plus traditionnel ou de la microagriculture familiale, je sens chez vous ce besoin de reconnecter avec la terre, mais aussi de s’affranchir de la pression financière moderne. Cependant, pour ceux qui souhaitent faire le saut du jardin à la petite ferme et devenir des paysans des temps modernes, le chemin est parsemé d’embûches réglementaires et économiques souvent méconnues.
J’ai donc invité Maxime Laplante, agronome et président de l’Union paysanne, à nous offrir une réflexion sur ces enjeux. Ce texte, volontairement engagé, détonne peut-être avec nos conseils horticoles habituels, mais il pose une question essentielle: comment pouvons-nous, collectivement, assurer notre souveraineté alimentaire? Que l’on cultive pour le plaisir ou pour se nourrir, nous faisons tous partie de cette grande discussion.
Mathieu Hodgson
Le 17 avril 1996, une vingtaine de paysans du Brésil sont assassinés pour avoir lutté en faveur d’une réforme agraire. Depuis lors, la Via Campesina, grande organisation paysanne mondiale, commémore l’événement sous la forme de la Journée internationale des luttes paysannes.
Mais qu’y a-t-il de commun entre les paysans du Brésil, d’Afrique, de l’Inde et les agriculteurs du Québec ou du reste de l’Amérique du Nord? Le climat est évidemment très différent, ainsi que les contextes politiques ou sociaux, de même que la superficie cultivée, etc.
Demandes paysannes similaires
Peu importe la région, les demandes paysannes se révèlent pourtant très analogues: droit d’accès à la terre et à l’eau, droit de produire et de vendre, rémunération décente pour ce travail essentiel qu’est celui de produire de la nourriture. À ce titre, les réclamations québécoises peuvent différer dans les détails, mais sont foncièrement les mêmes. Pour quiconque désireux de s’installer à la campagne avec des intentions de production agricole, les embuches s’avèrent nombreuses: quasi-interdiction d’acheter une partie d’une ferme, quasi-interdiction d’y construire sa maison, selon les directives de la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ).
Mais demeurons optimistes et supposons avoir réussi cet exploit de trouver, à prix raisonnable, un lot agricole et d’y habiter, le nouvel obstacle se pointe à l’horizon, soit le contrôle de la mise en marché par le biais des plans conjoints gérés par les filières de l’UPA. En effet, à moins de détenir un exorbitant quota de production, il est interdit de vendre plus de 24 dindes par an, ou 300 poulets, ou les œufs de 100 poules, ou même un litre de lait. Le plus aberrant, c’est qu’en théorie, la Loi sur la mise en marché des produits agricoles (RLRQ, c. M-35.1, art. 63) permettrait ce genre de vente.
La loi indique d’ailleurs clairement qu’une vente directe au consommateur n’est pas soumise aux plans conjoints et donc aux quotas de production. La Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec, sous la pression de l’industrie agricole, refuse d’appliquer cette loi et de faciliter la vente de denrées de base à une foule de petites fermes.
Prix et commerce mondial
Il faut également compter sur l’inévitable question des prix. L’anthropologue David Graeber a d’ailleurs formulé le principe selon lequel l’utilité d’un métier est inversement proportionnelle à sa rémunération. En d’autres termes, plus un métier est utile à la société, moins on le paie.
À ce sujet, on peut se demander pourquoi les agriculteurs sont placés en concurrence directe avec les plus bas soumissionnaires à l’échelle mondiale. Il ne nous viendrait pas à l’esprit de recruter à l’étranger un policier, un médecin ou un notaire, sous prétexte qu’on pourrait le payer 5000 $ par an, au lieu de verser un salaire dans les 6 chiffres. Mais il suffit, dans le secteur agricole, que l’Afrique du Sud, le Brésil ou le Maroc puisse nous livrer des aliments à bas prix pour que ces prix deviennent la norme à respecter. Sans même tenir compte du fait que ce qui est cultivé à l’étranger ne se fait pas toujours selon les mêmes normes environnementales ou salariales.
C’est d’ailleurs en partie pour cette raison que la Via Campesina, regroupant environ 200 millions de fermes, réclame que l’agriculture ne soit pas soumise aux dictats du commerce mondial. La souveraineté alimentaire d’un peuple devrait obligatoirement passer avant les intérêts de spéculateurs, boursiers et autres.
Et au Québec?
Le Québec moderne est devenu largement tributaire des importations de tout acabit lorsqu’il est question d’agriculture et nos exportations de porc ne doivent pas occulter ce fait. Au-delà de l’importation d’une part importante de nos aliments (90 % de notre blé panifiable vient de l’Ouest canadien), l’essentiel de notre machinerie agricole provient d’ailleurs (Deutz, Kubota, NewHolland, Kverneland, Kuhn, Claas…). Notre main-d’œuvre arrive du Mexique et du Guatemala, au point que les agriculteurs apprennent l’espagnol. Nos engrais chimiques viennent de l’étranger: engrais azotés avec du gaz russe, potasse de Saskatchewan, phosphore du sud, sans tenir compte des carburants.
Pour une autonomie alimentaire
Pour pouvoir prétendre un jour à une quelconque autonomie, voire souveraineté alimentaire, il faudra donner de l’oxygène aux agriculteurs, pour citer Jean Pronovost, président décédé de la Commission du même nom sur l’avenir de notre agriculture. Donner de la marge de manœuvre dans l’établissement en milieu rural, permettre la mise en marché directe de façon accrue, revoir le financement de notre agriculture et, oui, protéger notre production contre l’importation de dumping. Cela passe également par le droit à la représentation pour le monde agricole. La vision unique du monopole de l’UPA n’a aucune raison d’être dans un contexte d’autonomie, de liberté entrepreneuriale, de diversité, pas plus que si nous n’avions qu’un seul parti politique.
Lorsqu’on me demande ce qu’il faut faire, je suis tenté de voir trois niveaux d’intervention. Le premier, c’est de produire soi-même de la nourriture. Pas toujours facile, mais gratifiant. Le second niveau incite à s’approvisionner directement auprès d’une ferme, ce qui ne s’avère pas toujours aisé également. Ces deux niveaux ne mèneront toutefois pas à de réels changements sans une intervention politique, qui est précisément le troisième niveau. C’est précisément la raison d’être de l’Union paysanne, seule organisation québécoise affiliée à la Via Campesina. Ces deux organisations visent, par le biais de travail médiatique et politique, à aider agriculteurs et agricultrices à vivre décemment de leur métier. À vous de choisir votre niveau d’implication.

