Les spécialistes n’ont pas toujours la bonne méthode
Ce n’est pas d’hier que je plante des bulbes dans la pelouse. J’ai commencé quand j’avais à peine 10 ou 11 ans. Si j’ai vite découvert que les petits bulbes printaniers (crocus, perce-neige, chionodoxa, petit narcisse, éranthis, anémone de Grèce, scille, etc.) et la pelouse font très bon ménage, il m’a fallu des décennies pour trouver un moyen de les y implanter sans trop de peine. Car une bonne partie de ce qui est écrit dans les livres à ce propos est un non-sens… en commençant par la méthode maintes fois suggérée pour les «disposer de façon naturelle».
En effet, plusieurs spécialistes suggèrent que la meilleure méthode pour obtenir un effet naturel avec les bulbes est de les lancer en l’air et de les planter là où ils tombent. Ainsi seront-ils concentrés par endroits et espacés ailleurs, comme dans la nature.
Une lancée peu fructueuse
J’ai fait cela une seule et unique fois. J’ai joyeusement lancé 150 bulbes en l’air… mais lors de la plantation, je n’en ai plus trouvé que 130. Même en cherchant désespérément, c’est à peine si j’ai pu trouver 10 des 20 bulbes perdus. Le problème, bien sûr, c’est que les bulbes pour la naturalisation dans la pelouse sont si petits qu’ils se perdent facilement au travers des graminées de la pelouse. De plus, étant ronds, ils roulent sur des distances surprenantes. Sans doute qu’une partie des bulbes perdus cette fois-là ont nourri les écureuils, mais j’en ai aussi trouvé d’autres au printemps suivant… lorsqu’ils se sont mis à fleurir, couchés sur le côté, à moitié exposés aux éléments, les racines dirigées vers le sol, dans un effort désespéré de survie!
J’ai donc relégué cette technique aux oubliettes.
Désormais, je fais de la «naturalisation planifiée». Je décide d’une forme naturelle, je creuse un trou… et alors seulement les bulbes sortent-ils du sac!
300 bulbes, 300 trous? Quel effort!
Un autre problème, c’est que les méthodes décrites dans les livres pour planter les bulbes dans une pelouse exigent trop d’efforts.
Les spécialistes suggèrent généralement de creuser un trou pour chaque bulbe, mais pouvez-vous imaginer le travail quand il y en a plusieurs centaines à planter? Pour créer un effet intéressant avec les bulbes naturalisés, ce n’est pas une dizaine de bulbes qu’il faut planter, mais des centaines. Faire autant de trous dans la pelouse avec un plantoir à bulbes (l’outil qui prélève des carottes de terre)? Aussi bien la réduire en charpie!
Les outils généralement recommandés
Le plantoir
Évidemment, il y a le plantoir. Cet outil très ancien, connu depuis au moins l’époque romaine, est en forme de cône. À manche court ou long, on l’utilise pour percer un trou dans le sol. Il en existe différentes tailles, donc il faut un modèle assez gros pour le plus large de vos bulbes.
On n’a alors, d’après les livres, qu’à enfoncer la pointe du plantoir dans le sol à la profondeur désirée, puis à y laisser tomber un bulbe. On finit par tasser le sol pour recouvrir le bulbe et le tour est joué.
Ah oui? Avez-vous vraiment essayé de faire ça?
Si votre sol est sablonneux, les parois du trou s’écroulent et remplissent le trou avant que vous ayez le temps de planter le bulbe, vous obligeant à agrandir le trou. Si votre sol est argileux, l’outil comprime le sol et nuit à l’enracinement futur du bulbe. Que voulez-vous? Les bulbes n’aiment pas les sols comprimés! Peut-être que si le sol est loameux, cela pourrait fonctionner…
Sauf que… où est la terre nécessaire pour remplir le trou et couvrir le bulbe à la fin? Il n’y en a plus; vous l’avez comprimée et elle fait désormais partie des parois. Il faut donc combler chaque trou avec de la terre rapportée. Ça, on ne vous le dit pas, par contre.
Et maintenant, votre pelouse est percée de nombreux petits trous bruns. L’effet n’est pas fameux… et imaginez tout l’effort nécessaire pour persiller votre pelouse de bulbes de cette façon!
Le plantoir à bulbes
Quant à la méthode où l’on perce le trou avec un plantoir à bulbes*, enlevant une carotte de terre chaque fois, la méthode la plus souvent recommandée, ce n’est guère mieux. Trois cents trous à creuser demeurent toujours trois cents trous de trop, peu importe l’outil utilisé. Et de plus, se tortiller le poignet à gauche et à droite afin d’enfoncer l’outil devient vite épuisant, même physiquement pénible.
*J’ai déjà traité des désavantages du plantoir à bulbes, un outil bien inutile. Je ne me sers jamais du mien!
Méthode du jardinier paresseux
Devant l’échec des méthodes de naturalisation traditionnelles, j’ai dû développer une technique à moi que je n’ai encore vue dans aucun livre (attendez, cependant, que j’écrive moi-même un livre sur les bulbes, car j’ai bien l’intention de m’y mettre un jour*!)
*Ce livre, Les bulbes rustiques, de 760 pages, a été publié en 2004.
Rien de plus facile. Il suffit de découper une section de gazon sur trois «côtés», à l’aide d’une pelle, comme si on voulait enlever une partie de la pelouse pour la replanter ailleurs, puis de replier la section vers l’arrière. Voilà un trou assez grand pour une trentaine de bulbes. Ameublissez légèrement le sol au fond du trou avec la pelle, ajoutez une poignée d’engrais à bulbes si vous le souhaitez (personnellement, je le fais rarement), puis placez les bulbes dans le trou avec la partie pointue vers le haut. Si vous n’avez pas le temps, lancez tout simplement les bulbes dans le trou. Ils sont parfaitement capables de fleurir plantés sur le côté ou même à l’envers.
Pour terminer, vous n’avez qu’à replacer le rectangle de pelouse à sa place originale et à le tasser un peu avec vos pieds. Je ne prends même pas la peine d’arroser, sachant que, sous la fraîcheur habituelle des automnes québécois, le sol est toujours humide de toute façon.
Faites la même chose ailleurs dans le gazon, en plaçant parfois deux «talles» proches l’une de l’autre, parfois plus éloignées. Laissez une partie de la pelouse sans bulbes… ça aide à mettre le reste en valeur.
Avec cette méthode, vous pouvez planter des milliers de bulbes en à peine une heure… il vous reste tout simplement à trouver le budget pour le faire.
Maintenant, reposez-vous jusqu’au printemps… en rêvant à votre future belle pelouse fleurie!
Article tiré de la revue Fleurs, Plantes & Jardins, Volume 9, numéro 5, septembre 1998
avec quelques mises à jour.

