En consultant les anciennes publications de mon père, j’ai trouvé son premier éditorial sous le pseudonyme du jardinier paresseux, publié dans le volume 8, numéro 6 de la revue Fleurs, Plantes et Jardins, en octobre 1997. Bonne lecture! –Mathieu Hodgson
Je me présente: je m’appelle Larry Hodgson et je suis un jardinier… paresseux.
Avouer qu’on est un jardinier paresseux, c’est un peu comme clamer qu’on est alcoolique dans une réunion des AA. C’est le genre de chose qu’on n’ose pas dire en public tant que l’on n’est pas prêt à l’admettre. On doit d’abord l’accepter soi-même. Heureusement que je le dis devant un groupe de sympathisants, comme les lecteurs de la revue Fleurs, plantes et jardins, dont plusieurs, sinon la majorité, sont aussi des jardiniers paresseux.
J’imagine difficilement déclarer qu’on est un jardinier paresseux à un groupe de jardiniers méticuleux. Vous les connaissez: ce sont ces gens qui tondent leur pelouse avec une pince à sourcils et dont le jardin ferait rougir Louis XIV de honte tellement il est entretenu avec minutie. On ne fait pas mieux à Versailles. Heureusement, ces gens-là trouvent que je déraisonne («Mais vraiment, ce gars — il parle pour ne rien dire!») et ne lisent donc jamais mes chroniques. Ils préfèrent des articles approfondis sur «Les cent meilleures méthodes pour tailler des arbres en cube» à un texte rédigé par un gars qui a l’air de s’amuser dans son jardin plutôt que de vouloir le contrôler. Tant mieux s’ils ne me lisent pas! De toute façon, qu’aurais-je à leur dire?
Je n’ai pas une seule ligne droite dans mon jardin… je pense que j’en ai déjà eu une (tout le monde a le droit de se tromper à l’occasion), mais elle a disparu sous une foule de plantes en délire. Je trouve les jardins de Versailles très beaux, mais les jardins de Monet, avec leurs plantes mélangées qui poussent à qui mieux mieux et où les véritables vedettes sont des plantes que d’autres considèrent comme des mauvaises herbes, me plaisent beaucoup plus.
Si vous m’avez lu jusqu’ici, je sais que vous êtes un jardinier paresseux et que je peux dire librement ce que je pense. Vous ne serez pas choqué de m’entendre dire que je trouve qu’une pelouse n’est pas belle si elle ne contient pas au moins quelques pissenlits (les jardiniers méticuleux font des syncopes à entendre des choses semblables!) ou que les arbres taillés en boule sont une plaie urbaine, banlieusarde et campagnarde. D’ailleurs, vous le pensiez sans doute vous-même, sans nécessairement oser le dire.
Une chose que je commence à entendre souvent, cependant, c’est que d’autres jardiniers admettent ouvertement qu’ils sont paresseux. C’est nouveau: je pense l’avoir entendu pour la première fois l’an dernier*. Depuis, différentes personnes me l’ont dit à une demi-douzaine d’occasions. Le cercle s’agrandit, la vérité commence à sortir de la bouche des… jardiniers.
Tout le monde sait qu’un jardin méticuleux, parfaitement mis, sans le moindre brin d’herbe de travers, est une impossibilité, une chimère, un but inaccessible, et que la nature fait souvent mieux que le plus précis des jardiniers… mais jusqu’à récemment, bien peu de personnes avaient osé l’admettre.
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Je ne prétends pas être fin psychologue, mais, d’après mon expérience, ça fait du bien d’admettre sa paresse. Et non seulement pour s’enlever le poids énorme d’essayer de faire croire aux autres qu’on est perfectionniste quand cela n’est pas dans sa nature, mais aussi, parce que les gens ne s’attendent plus à voir un jardin parfaitement contrôlé quand ils passent devant votre maison.
Voyez-vous, maintenant que mes voisins savent que je suis un jardinier paresseux, ils ne s’offusquent plus devant mes pelouses pleines de fleurs (qu’ils appellent des mauvaises herbes), mes plates-bandes des plus indisciplinées et ma haie qui refuse de m’écouter. Je peux même laisser traîner des outils çà et là et personne (sauf ma femme) ne dit un mot. Il y a encore des personnes qui me disent, «vous devez avoir un bien beau jardin chez vous», mais c’est qu’ils ne me connaissent pas vraiment.
Après tout, je suis un jardinier paresseux: quelques outils égarés, des tiges mortes dressées en plein milieu du jardin, quelques «mauvaises herbes» çà et là, ça cadre parfaitement avec mon image. Il ne resterait qu’à installer un hamac et à m’y étaler en permanence pour le parfaire… et j’en ai un, sauf qu’il jette trop d’ombre sur ma plate-bande pour que je puisse le laisser en place. Je suis donc un jardinier paresseux, mais debout (je suis peut-être paresseux, mais je pense tout de même d’abord à mes plantes!).
Si j’avais plus d’énergie, je démarrerais une campagne publicitaire pour encourager le jardinage dans la paresse: épinglettes, autocollants pour voitures, tee-shirts, bannières, etc., avec comme slogan: «Je suis un jardinier paresseux», «J’ai des pissenlits dans ma pelouse et j’aime ça», «Cultivez la paresse verte: brûlez votre tondeuse!» ou «Un jardin en liberté, c’est un jardin qui se respecte». Je pourrais peut-être même fonder un parti politique: le Parti des pouces verts paresseux avec comme devise «Comme tout finit toujours par s’arranger, pourquoi faire des efforts».
Le problème, c’est que je suis beaucoup trop paresseux pour m’y mettre. Je promets toutefois de porter le tee-shirt, si quelqu’un a assez d’énergie pour le fabriquer. J’espère seulement que ça va être un tee-shirt… sans repassage!

