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Où est passé le pissenlit?

Par Julie Boudreau

Il y a quelques semaines, j’effectuais une petite recherche sur une glorieuse plante bien connue de tous, le pissenlit. Comme chaque fois que je rédige un texte pour ce blogue ou que je prépare du matériel pédagogique pour mon enseignement, je valide les noms latins sur Plants of the World Online ou sur Canadensys (pour les plantes vasculaires indigènes et introduites du Canada). Je connais bien le nom latin du pissenlit, Taraxacum officinale: cette vérification n’est que pure formalité. Je suis déjà prête à enchaîner avec le reste de mes vérifications, mais oh! Surprise! Mon pissenlit n’est pas là!

Celui qui le trouve, c’est lui qui l’a… ou presque!

L’ordinateur m’annonce que Taraxacum officinale, ça n’existe pas! Quoi? Il suggère un autre nom. C’est alors que je sors ma loupe de détective pour élucider le mystère: qu’est-il arrivé à mon pissenlit?

Décrit pour la (à peu près) première fois en 1780 par le botaniste allemand Friedrich Heinrich Wiggers, le pissenlit est connu et utilisé depuis des millénaires. On le sait déjà répandu à travers toute l’Eurasie. C’est dans son fabuleux ouvrage Primitiae florae Holsaticae (Flore primitive du Holstein, Holstein étant une région du nord de l’Allemagne) que Wiggers en fait la description botanique, en latin, bien sûr! Le Taraxacum officinale est né! Selon les conventions du Code de nomenclature botanique, le premier à décrire une plante en latin est l’heureux détenteur de la «marque de commerce» de ladite plante et donc du nom latin qui sera utilisé pour nommer la plante, partout dans le monde. Ce n’est pas rien. Wiggers venait ainsi de s’approprier la gloire de nommer une des plantes les plus universelles de la planète: notre bon vieux pissenlit, Taraxacum officinale.

Mais oh! Scandale en la demeure! Notre cher Linné, père de la nomenclature binominale, avait déjà décrit cette plante… sous le nom de Leontodon taraxacum. Eh oui, elle figure bien dans le Species Plantarum, publié en 1753. Donc, en toute logique, le vrai nom latin du pissenlit devrait être Leontodon taraxacum.

Le Leontodon taraxacum de Linné, illustré en 1790, à l’époque où on ne se doutait pas que cette appellation créerait tout un tollé! Image: Tiré du Medical Botany sur Wikimedia Commons

Deux cents ans plus tard…

Comment expliquer cette faute majeure? (On s’amuse, ici. Ce n’est pas si dramatique que cela, en réalité.) Comme un éléphant dans la pièce, le sujet a été évité pendant plus de 250 ans. Wiggers l’a emporté sur Linné. Et personne ne s’y est opposé! Peut-être est-ce parce que le genre Taraxacum est devenu très important avec ses 2 458 espèces reconnues. Oui, vous avez bien lu! Notre pissenlit n’est pas unique. Il a de nombreux cousins répartis partout dans le monde. L’hémisphère nord est recouvert de pissenlits de toutes sortes. Il semble absent seulement dans les régions désertiques. Et je peux vous confirmer qu’il pousse à plus de 13 000 pieds d’altitude, pour l’y avoir croisé. D’ailleurs, le Canada compte 14 espèces reconnues du genre Taraxacum.

Une affaire de bractées

C’est peut-être aussi parce que les autres spécimens du genre Leontodon sont bien différents en apparence des pissenlits. Les hampes florales sont plus fines et plus longues. Cela, on le voit bien à l’œil nu, même si on n’est pas un expert!

D’un simple coup d’œil, on distingue facilement le pissenlit du léontodon. Photos: Matthias Kabel (Taraxacum), Nordschitz (Leontodon) sur Wikimedia Commons. Montage: Julie Boudreau

Linné se serait-il trompé? Comment détourner les règles du Code de nomenclature botanique? En 1985, on a osé et on a statué: notre pissenlit domestique ressemble beaucoup plus à un pissenlit (Taraxacum spp.) qu’à un léontodon (Leontodon spp.). Soulagement.

En effet, on distingue ces deux genres par l’observation des bractées sous les fleurs. Les bractées sont de petites écailles qui forment originellement le bouton floral. Lorsque la fleur est épanouie, on peut les observer sous celle-ci. Chez les pissenlits (Taraxacum spp.), il semble y avoir deux rangées de bractées, l’une recourbée vers le bas et l’autre dressée. Le léontodon (Leontodon spp.), aussi appelé liondent, possède seulement des bractées érigées, légèrement imbriquées.

Pour distinguer les pissenlits des léontodons, il faut observer les bractées. Les bractées externes des pissenlits sont recourbées. Calyce inferne reflexo, comme dirait les latins! Photos: Phil Sellens (Taraxacum) sur Wikimedia Commons; PlantNet (Leontodon). Montage: Julie Boudreau

Le pissenlit, plus complexe qu’on le pense

Malheureusement, il était trop tôt pour s’écrier «Mystère résolu!» L’incroyable diversité des pissenlits a donné bien des maux de tête aux plus grands experts du genre Taraxacum de renommée internationale. Ici, les bractées sont comme ceci, là, la plante est polyploïde. C’est sans parler de la génétique et du mode de reproduction des pissenlits (je vous épargne la partie sur l’apomixie et les micro-espèces). La seule conclusion qui a fait consensus, c’est que le pissenlit commun, tel que le connaissent les jardiniers du monde, n’est pas un seul pissenlit. Il est des centaines, voire des milliers d’espèces différentes!

Devant l’insolvable ambiguïté de cette plante pourtant si commune, nos chers scientifiques ont proposé de simplement créer une catégorie infraspécifique, une section, regroupant les différentes formes et origines de notre pissenlit… et d’abandonner l’espèce officinale. Puis, on s’est voué corps et âme à trouver le nom parfait pour ce nouveau groupe: Crocea, Ruderalia, Vulgaria… rien ne convenait parfaitement. Et c’est ainsi qu’on est arrivée à un résultat. La bonne appellation (pour l’instant) serait donc Taraxacum sect. Taraxacum.

Rassurez-vous, nos précieux botanistes savent bien que leurs divertissants changements de nom exacerbent les jardiniers et les horticulteurs. Et sur ce sujet, nous, les jardiniers, sommes protégés par le Code! Car il est dit «qu’il faut éviter les changements de noms qui pourraient créer des erreurs ou plonger la science dans la confusion». Ainsi, la communauté non scientifique peut continuer à utiliser Taraxacum officinale et c’est très bien comme ça! Quoi qu’il en soit, je garderai mon maïs soufflé à portée de main, prêt pour le prochain tournoi de bras de fer de la nomenclature botanique!

Pissenlit, pissenlit, peu importe ton vrai nom. Tu auras toujours une petite place dans mon cœur… et dans ma pelouse! Photo: Mniszek_pospolity sur Wikimedia Commons
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