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Dans le jardin de mon père

Père et fils dans le jardin
Avec mon père dans son jardin.

Je me suis récemment trouvé seul dans le jardin de mon père, pour la première fois depuis qu’il nous a quittés. J’ai alors ressenti un énorme poids sur mes épaules, car j’ai maintenant la responsabilité de ce jardin. Que faire pour identifier toutes ces plantes? J’en connais plusieurs, bien sûr, mais j’avais l’habitude, comme un enfant, de demander à mon père : «C’est quoi ça?». 

Pour les plantes d’intérieur, j’avais davantage prévu le coup! On avait déjà passé une fin de semaine à toutes les identifier avec de petites étiquettes. Un beau moment entre père et fils! J’avais l’habitude de donner des drôles de noms à ses plantes pour le taquiner, lui qui avait tant de rigueur. Ainsi, il y a «Creton», «l’Arbre de cactus» et «Ninja» (je ne sais toujours pas comment j’en suis arrivé à appeler une plante «Ninja», ni de quelle plante il s’agit, sauf que ça agaçait mon père, et ça me faisait rire).

Les plantes d’intérieurs avant tout

Avant que sa carrière ne débute, mon père était déjà passionné par les plantes d’intérieur. Ses premiers écrits autopubliés, À fleur de pot et Houseplant Magazine, étaient par ailleurs des bulletins sur les plantes d’intérieur. Il a même écrit un livre jamais publié sur la culture des plantes sous éclairage artificiel, une vraie brique qui a précédé Les vivaces, son premier livre publié chez Broquet. Il m’a déjà raconté qu’il avait commencé à écrire sur le jardinage en général parce que les plantes d’intérieur était un sujet trop niché.

Après son départ, les petits-enfants voulaient ramener chez eux quelques-unes des plantes d’intérieur de Papi, en souvenir de lui. Chacun en a choisi une ou même plusieurs. Je voyais l’inquiétude dans les yeux de leurs parents. Où mettre toutes ces plantes? Mais comment dire non? On me demandait quels soins leur donner. «Attends que le terreau soit sec avant d’arroser et donne lui beaucoup de soleil indirect» était ma réponse passe-partout. Une plante ayant perdu son étiquette est devenue un Pomponus plantus, d’ici à ce que je l’identifie. Mon père, bien sûr, aurait connu son véritable nom, l’histoire de sa culture, le sens de son nom latin, ses besoins, etc.

Tel père, tel fils?

Un legs énorme

En écrivant ceci, je suis entouré de sa bibliothèque, une collection de centaines et peut-être même de milliers de livres sur l’horticulture et la botanique, qu’il a commencée il y a une quarantaine d’années. Comment est-ce que je vais absorber tout ce savoir? Ça me prendrait des années pour lire tout ça. Ce qui me rassure un peu, c’est que mon père m’a avoué récemment qu’il n’avait pas lu systématiquement tous ces livres, mais qu’il s’en servait plutôt comme ouvrages de référence! Ouf! Heureusement, j’ai du temps devant moi, et j’ai bien l’intention de faire en sorte que le Jardinier paresseux me survive à moi aussi. Je ne sais pas si les blogues existeront encore à ce moment-là, ou si les robots auront pris notre place. Au moins, ils pourront toujours se référer aux écrits de mon père pour cultiver leurs jardins.

Je sais que si j’ai des questions horticoles, je peux me référer à son blogue, à ses milliers d’articles ou à un de ses nombreux livres. Mais si j’ai des questions sur la vie, je fais quoi? J’ose croire que les réponses sont quelque part, en dedans de moi. Que je suis devenu la personne que je suis grâce à lui (et à ma mère aussi… non, je ne t’ai pas oubliée maman, je disais juste ça pour l’effet dramatique!).

Des débuts houleux

Je n’étais pas destiné à être blogueur. J’étais un adolescent et un jeune adulte plus turbulent que ne l’aurait souhaité mon père. Je voyais bien que ça l’attristait par moments. Il a bien essayé de m’encourager à le suivre dans son domaine. L’été, il m’est arrivé de travailler dans son bureau: classement, montage vidéo, recherche. (Je me souviens d’un été où, dans le cadre de sa recherche pour son livre sur les jardins du Canada, je devais téléphoner à des organismes et des jardins connus. J’étais tellement gêné!) J’ai essayé, d’une certaine façon, de suivre ses traces.

Je m’imaginais aussi comme futur auteur. J’ai étudié en langues et lettres au Cégep (où j’ai passé plus de temps dans les bars que dans les salles de cours), et je me suis inscrit en littérature anglaise à l’Université Laval. Malgré mes bonnes notes et l’encouragement de mes professeurs pour poursuivre une carrière en littérature, passer mes journées dans des salles de classe sans fenêtres m’était insupportable. Je crois que mon père, sans le vouloir, m’avait tellement fait passer de temps dehors dans son jardin que j’étais devenu incapable de me retrouver longtemps à l’intérieur sans ressentir une profonde exaspération que seule la nature pouvait soulager.

Larry et Mathieu.

Une jeunesse dans un jardin

Enfant, je passais mes journées à jouer à l’extérieur. Après le déjeuner, mon père me foutait à la porte en me disant : «Reviens pour le dîner!». Ensuite : «Reviens pour le souper!» et finalement : «Reviens à la noirceur!». Je me souviens qu’une journée d’hiver, alors que je devais avoir quatre ans, mon père m’avait envoyé dans notre cour arrière (clôturée, bien sûr), avec la consigne de ne pas le déranger. Il m’a raconté qu’après un certain temps, je m’étais mis à crier «Papa! Papa!», et qu’il m’avait retrouvé, suspendu à l’envers, le pied pris dans la fourche du lilas de notre jardin.

Apparemment, j’avais essayé de grimper dans l’arbre afin de me rendre sur le toit du garage pour arriver à m’évader. Mon père s’est senti mal, je crois, mais pas si mal que ça puisque j’ai continué à passer mes journées dehors. Il croyait fermement que les enfants devaient apprendre à se débrouiller tout seuls et qu’une certaine dose de malice était normale et même souhaitable.

Un amant de la nature

Des années plus tard, malgré mon intention de devenir un auteur comme mon père, je me retrouvais le plus souvent dehors, dans un jardin, un parc, ou en pleine nature. Pendant quelques années, je produisais des légumes que je vendais à «une clientèle sélecte» (amis et famille!) à Québec. En même temps, j’avais un emploi à temps partiel dans une mini-ferme. Ma responsabilité était de nourrir les animaux qui s’y trouvaient. Les moutons m’adoraient, les vaches ne voulaient rien savoir de moi, et les dindons, quels trous du…!

Mathieu et les chèvres: des âmes sœurs.

Mais mon coup de cœur était pour les chèvres. J’ai d’ailleurs travaillé en Suisse durant un été, dans un alpage où on produisait du fromage. Ma tâche première était d’aller chercher les chèvres dans la montagne, aux aurores, afin de les ramener à la ferme pour la traite. Si vous connaissez les chèvres, vous comprendrez que ce n’est pas une mince tâche. Ce sont des bêtes à la fois attachantes et désagréables, qui me rappellent moi-même.

Un autre été, dans l’Ouest canadien, mon emploi consistait à planter des arbres… et à en abattre. Je suis donc tombé dans l’aménagement paysager par la force des choses. Passé de manœuvre à chef d’équipe, puis à chargé de projets en quelques années, mon travail préféré était la conception de jardins. J’adorais surtout le design de plantation. J’y passais beaucoup trop de temps, dépassant souvent le budget qui m’était alloué. Vous l’aurez sans doute compris: le fil conducteur de tous ces emplois est que je me retrouvais inévitablement les mains dans la terre et les vêtements pleins de bouette.

Photo: HayDmitriy, create.vista.com.

Jardinier avant tout

Je demeure plus un jardinier qu’un auteur, contrairement à mon père, qui était un homme de lettres avant tout. Avec les années, je me suis assagi. Je n’ai plus la fougue de mes 20 ans, ni même de mes 30 ans! Il m’est maintenant possible d’être assis à un bureau pendant plusieurs heures sans déprimer, mais non sans me lever aux 20 minutes pour me dégourdir les jambes et me changer les idées.

Je sais maintenant que même si mon parcours a été tortueux, et que mon père a parfois douté de moi, il était fier de celui que je suis devenu et content que je prenne le relais de son blogue. Sans faire exprès, je me suis rendu à la même destination que lui, en empruntant un tout autre trajet. Je ne chausserai pas ses souliers, parce que personne ne pourrait prendre sa place. Je tracerai plutôt mon propre chemin, à côté du sien. Comme s’il était avec moi, même s’il ne l’est plus.

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