Les cerises à grappes sont-elles toxiques?

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Les fruits du cerisier à grappes de Virginie (Prunus virginiana) sont-ils toxiques ou comestibles? Source: nativeharvest.com

Question : J’aimerais connaître votre opinion sur la comestibilité des fruits du Prunus virginiana, communément appelé cerises à grappes.

Plusieurs sites mentionnent que les fruits sont une excellente nourriture pour les oiseaux. Certains signalent de plus qu’il est possible d’en faire des gelées et des conserves, mais un site m’a complètement jeté par terre lorsque j’y ai lu ceci: «Des enfants ont été empoisonnés et sont morts après avoir ingéré de grandes quantités de cerises de cette espèce avec les noyaux. L’ingestion de cette plante peut empoisonner toutes les espèces de bétail. Des bovins et des moutons ont été intoxiqués par le cerisier de Virginie.» (Source: Système canadien d’information sur les plantes toxiques.)

Pourtant, quand j’étais jeune et habitais le Bas St-Laurent, j’ai déjà mangé des poignées de cerises à grappes à même l’arbre!

Alors, ma question est, comment se fait-il qu’il soit indiqué partout que les fruits font une excellente nourriture pour les oiseaux alors que des humains et des moutons sont morts après leur ingestion?

Pierre Nadeau

Réponse : Le secret, c’est ce que c’est le noyau qui est toxique, pas la chair du fruit. Tous les cerisiers (Prunus spp.) ont un noyau toxique qui contient d’ailleurs de l’amygdaline, un produit qui se convertit en cyanure lors de la consommation. Mais normalement, les humains ne mangent pas les noyaux: ils les recrachent. Le bétail mange les fruits tout ronds et peut alors s’intoxiquer s’il en avale trop. D’ailleurs, notez qu’on spécifie dans le texte que les enfants morts avaient avalé les noyaux.

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Le très populaire cultivar Prunus virginiana ‘Schubert’. Source: viherlassila.fi

Le cerisier à grappes de Virginie ou cerisier de Virginie (Prunus virginiana) est le pendant nord-américain du cerisier à grappes européen (P. padus) et les deux sont abondamment utilisés comme arbres ornementaux, notamment les variétés à feuillage pourpre, comme P. virginiana ‘Schubert’, P. virginiana ‘Canada Select’ et P. padus ‘Colorata’. Les deux partagent des fruits comestibles, au goût toutefois pâteux et astringent… et des noyaux toxiques. D’ailleurs, les peuples indigènes des deux continents se nourrissaient abondamment des fruits, généralement après cuisson (ce qui détruit l’amygdaline). Notez qu’avaler par accident quelques noyaux ne causera pas un empoisonnement: le poison est dans la dose. Il faudrait en consommer une bonne quantité. Par contre, il ne faudrait surtout pas prendre l’habitude de les avaler.

Curieusement, les noyaux traversent sans problème le système digestif des oiseaux dont c’est une nourriture préférée, et d’ailleurs, les cerfs et les ours peuvent les manger avec impunité, alors que les moutons, vaches, chevaux, etc. s’en empoisonnent. D’autres animaux, comme les tamias et les souris, semblent savoir que les noyaux sont toxiques et mangent la chair sans avaler les noyaux. D’ailleurs, même les tiges, l’écorce et les feuilles des Prunus sont toxiques pour plusieurs mammifères.

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Le noyau de l’amandier sauvage (Prunus dulcis) est toxique, mais la plupart des cultivars modernes donnent des amandes douces, sans toxicité. Source: www.besthealthmag.ca

Mais si les noyaux de tous les Prunus (cerisiers, pruniers, pêchers, etc.) sont toxiques pour les humains, comment se fait-il qu’on puisse consommer des amandes, extraites des noyaux de l’amandier (P. dulcis)? D’abord, les horticulteurs ont développé des lignées sans amygdaline, appelées amandes douces, qu’on peut manger avec impunité. Les amandes trouvées en épicerie sont toujours des amandes douces. Mais on peut consommer même les amandes amères (on appelle ainsi les amandes qui contiennent de l’amygdaline) si on les fait chauffer auparavant. À cause des risques pour les consommateurs résultant d’une cuisson insuffisante, la vente d’amandes amères est toutefois prohibée dans plusieurs pays.

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Les pépins de pomme ne sont pas aussi inoffensifs qu’on le pense. Source: labradoodlesbycucciolini.ca

D’ailleurs, c’est la même situation pour les pommes (Malus pumila): leurs pépins sont toxiques et pourtant, certaines personnes ont l’habitude d’avaler les pépins, du moins à l’occasion. C’est que, habituellement, les pépins de pomme passent à travers notre système digestif intacts. Par contre, il ne faut pas mâcher les pépins avant de les avaler, ni percer leur enveloppe, car cela libérera les éléments toxiques. Même là, les pommes sont beaucoup moins toxiques que la plupart des Prunus. Il faudrait en consommer des quantités importantes pour se rendre malade: plus de 200 pépins pour un adulte de taille moyenne.

D’ailleurs, beaucoup d’autres plantes comestibles ont des parties toxiques ou sont toxiques si l’on ne les fait pas cuire auparavant. Lisez, à cet effet, Plantes à la fois comestibles et toxiques. Mieux vaut se limiter à consommer les parties que l’on connaît des plantes de nos potagers et vergers, et même cela, seulement après la préparation habituellement recommandée!20180813A nativeharvest.com

Le cerisier ‘Schubert’ : déjà contaminé à l’achat ?

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Le cerisier de Virginie ‘Schubert’ (Prunus virginiana ‘Schubert’) est parmi les petits arbres les plus vendus dans nos régions… et je me demande bien pourquoi.

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Cerisiers de Virginie ‘Schubert’

Non pas qu’il n’est pas beau: avec son feuillage vert au printemps qui devient pourpre foncé l’été, il sort vraiment de la foule. De plus, la plante telle que habituellement vendue a un tronc solide et droit et un port ovale arrondi attrayant. Ses grappes de petites fleurs blanches au printemps sont «correctes», mais pas spectaculaires (elles souffrent de la comparaison avec les pommetiers beaucoup plus colorés), mais les petits fruits d’abord verts, puis pourpre foncé luisant, presque noirs, ne manquent pas de charme et attirent les oiseaux.

Et il est si rustique: une solide zone 3! Jusqu’ici, il paraît merveilleux!

Ce qui est désolant, c’est son état de santé. Il me semble que tous les cerisiers ‘Schubert’ que je vois – et surtout les spécimens récemment plantés – sont atteints de nodule noir (Dibotryon morbosum, syn. Apiosporina morbosa), une maladie fongique.

Quelques informations sur le nodule noir 20150817CLes nodules en question sont des excroissances cylindriques boursoufflées et rugueuses de couleur noir charbon qui se forment le long des rameaux. Pour les voir en plein été, il faut regarder de très près, car le feuillage les cache bien. L’automne et l’hiver, quand l’arbre est dépourvu de feuilles, ils sont très visibles. Les rameaux atteints poussent normalement au début, mais éventuellement le développement du nodule, unilatéral au début, finit par faire le tour du rameau et coupe alors la circulation de sève. Ainsi la branche finit par mourir au-delà du nodule.

D’abord, ce sont les rameaux extérieurs qui sont les plus touchés, mais la maladie semble évoluer vers l’intérieur, atteignant des branches de plus en plus importantes avec le temps. Éventuellement, c’est le tronc qui est atteint et l’arbre finit par mourir, mais cela peut prendre 7 à 12 ans.

Le nodule noir s’étend par spores qui peuvent être transportées par le vent, la pluie ou par les outils de taille.

Un contrôle peu efficace 20150817D

«Pas de problème pour contrôler le nodule noir, disent les experts, il suffit de couper les branches infestées au sécateur environ 10 cm sous la base du nodule, stérilisant le sécateur entre chaque coupe avec de l’alcool à friction pour ne pas étendre la maladie.» Sauf que, tel les métastases d’un cancer, de nouveaux nodules apparaissent sur d’autres branches même après une taille très attentive. Je ne connais personne qui a réussi à guérir un cerisier ‘Schubert’ de nodule noir par la taille.

On dit aussi que des traitements antifongiques (à la bouille soufrée ou autres), effectués à la fonte des neiges, peuvent aider, mais encore, ils ne semblent rien donner. Essentiellement, une fois que l’arbre est atteint, il est condamné, du moins à long terme.

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Souvent tous les cersiers ‘Schubert’ du secteur sont infestés.

Pour prévenir cette maladie, on suggère d’éliminer tout prunier ou cerisier sauvage ainsi que tout arbre cultivé infesté à moins de 180 m (600 pieds) d’un cerisier ‘Schubert’ nouvellement planté, car ils peuvent être hôtes de la maladie. Bonne chance avec ça, car cela veut dire obtenir la collaboration de tout le quartier: 180 m, c’est essentiellement 2 pâtés de maison et je ne suis pas certain que tous les propriétaires du secteur vont sentir le besoin de s’impliquer. Notamment, quand vous dites à un propriétaire qu’il faut couper son arbre infesté pour sauver le vôtre, sera-t-il d’accord?

Le ‘Schubert’ est-il déjà infesté à l’achat? 20150817G

Maintenant que vous en savez plus sur le nodule noir, la question qui se pose est la suivante: est-ce possible que les cerisiers ‘Schubert’ que nous achetons soient déjà infestés? Que cette maladie se soit déjà propagée en pépinière? Car des études génétiques ont démontré que la souche de nodule noir qui affecte ‘Schubert’ est génétiquement distincte de celles qui touchent les pruniers et même que les cerisiers de Virginie sauvages portent aussi, en général, d’autres lignées de la maladie. Donc, l’infestation ne viendra pas des «pruniers et cerisiers sauvages» comme on l’a toujours prétendu, mais d’autres cerisiers ‘Schubert’.

Je n’ai pas de preuve de ce que j’avance ici. Il est possible que la maladie se propage d’un cerisier ‘Schubert’ à un autre uniquement par spores transportées par le vent, et cela, seulement après la plantation et que, ainsi, tous les spécimens vendus en pépinière soient entièrement libres de la maladie. (Mais pourquoi alors les ‘Schubert’ apparemment isolés sont-ils atteints?)

Personnellement, je n’y crois pas. Avant d’acheter un cerisier ‘Schubert’, j’aimerais avoir une confirmation qu’il n’est pas déjà condamné.

Que faire?

Étant donné la situation actuelle, où le nodule noir semble infester presque tous les cerisiers ‘Schubert’, je suggère d’éviter de planter cet arbre tant qu’on n’en sait pas plus sur l’origine de la maladie. Si vous en avez déjà un et que vous le taillez annuellement pour enlever les nodules, il serait sage de planter un autre arbre (et surtout pas un ‘Schubert’!) pour remplacer votre arbre qui s’en ira sans doute peu à peu. Ainsi, quand il faudra l’enlever, il y aura déjà un substitut en bonne voie et votre terrain ne paraîtra pas dénudé.

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L’érable de l’Amour: juste un exemple d’un petit arbre qui peut remplacer le cerisiers de Virginie ‘Schubert’.

Il ne manque pas de petits arbres d’une dimension similaire au cerisier de Virginie ‘Schubert’ et qui peuvent alors servir de substituts: pommetiers, lilas du Japon, érable de l’Amour, charme de Caroline, aubépines, certains magnolias, etc. Il existe même des cerisiers réputés résistants au nodule noir, comme le cerisier de l’Amour (Prunus mackii), mais j’aurais un peu peur de tenter le diable en le plantant tout près d’un ‘Schubert’ infesté.

Je serais curieux de savoir si ce blogue suscitera une réponse de la part d’un producteur des cerisiers de Virginie ‘Schubert’. Si oui, je vous tiendrai au courant.