Entre deux mûres

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Ce mûrier n’est pas vraiment un mûrier, mais plutôt une ronce. Photo: Alex Arcand

Question: On m’a vendu la plante dans cette photo comme étant un mûrier, mais j’ai vérifié sur Google et ça ne semble pas être le cas. Qu’est-ce que c’est?

Alex Arcand 

Réponse: Votre plante est une ronce ou ronce commune (Rubus fruticosus), aussi appelée mûrier puisqu’elle produit des fruits appelés mûres. Mais il y a aussi un autre mûrier, le mûrier noir (Morus nigra), qui produit aussi des mûres. 

Quoi? Comment est-ce possible que deux plantes très différentes, le premier un arbuste de la famille des Rosacées (Rubus fruticosus) et le deuxième un arbre de la famille des Moracées (Morus nigra), portent des fruits partageant le même nom?

Pour comprendre, il faut retourner à l’époque des Romains. 

Mûres de ronce (gauche) et mûres véritables (droite). Photos: Юлия Шушпанова & http://www.ebay.com

À cette période, le mûrier noir (soit l’arbre, Morus nigra), récemment importé d’Asie, devenait un fruitier très populaire. Ainsi, les marchés romains offraient ses fruits noirs luisants composés de nombreuses petites baies au goût sucré collées ensemble (on appelle de tels fruits des faux-fruits) dans leurs étalages.

Mais il y avait aussi dans la région un arbuste aux faux-fruits similaires, d’environ la même couleur et aussi au goût sucré. Les deux plantes ne se ressemblaient pas, mais les fruits, oui. 

Dans un étalage au marché, sans branche ou feuille pour les distinguer, la confusion était facilement possible. Ainsi, on a commencé à appeler les deux fruits «morus», un mot devenu mûre en français.

Notez qu’en Suisse et dans certaines régions de France, on fait la distinction entre les deux: le fruit de l’arbre s’appelle mûre, alors que le fruit de la ronce (arbuste) est un meuron. Mais, ailleurs dans la francophonie, les deux s’appellent mûres. 

La ronce

On pâlisse souvent les ronces sur des tuteurs ou treillis pour contrôler leur croissance déborbante. Photo: http://www.hgtv.com

La plante qu’on vous a vendue est une ronce, Rubus fruticosus, et mieux vaut d’ailleurs utiliser le nom ronce pour la désigner plutôt que mûrier afin de réduire la confusion! 

C’est un proche parent du framboisier avec la même façon de croître: des tiges bisannuelles qui se forment la première année, puis fleurissent et fructifient la deuxième année pour ensuite mourir. 

Les tiges angulaires de la ronce sauvage portent des épines acérées. Photo: KasugaHuang, Wikimedia Commons

La ronce se maintient en produisant de nombreux drageons et aussi de longues tiges arquées qui, en touchant le sol, prennent racine et forment de nouvelles plantes. Ainsi, elle forme des fourrés denses et impénétrables, d’autant plus que la ronce sauvage porte de méchantes épines… ce qui n’empêche pas beaucoup de gens d’oser malgré tout s’en approcher pour cueillir ses fruits délicieux. 

La ronce cultivée est souvent sans épine, mais demeure une plante qu’il faut contrôler, car elle demeure très envahissante. 

Mieux vaut appeler son fruit «mûre de ronce» ou «mûron*».

*Terne utilisé en certaines régions européennes, mais inconnu au Québec.

Le mûrier

Mûrier noir plus que centenaire. Photo: Spedonaj

Le mûrier noir (Morus nigra), par contre, est un arbre avec un tronc robuste de 10 à 20 m de hauteur qui peut vivre un siècle ou même davantage. Souvent, il s’affaisse au sol en vieillissant, comme s’il était fatigué. Il ne drageonne pas et ne porte pas d’épine, mais plutôt de grandes feuilles cordiformes. Ses fruits, bien que délicieux, sont tachants et fragiles: il faut les consommer rapidement, car ils sont hautement périssables.

On cultive le mûrier un peu partout en Europe, mais il n’est pas aussi populaire qu’à l’époque romaine. On l’utilise encore plus rarement au Canada à cause de sa rusticité limitée. 

Branche de mûrier noir montrant des fruits immatures (rouges) et matures (noirs). Photo: treeandgardengiftcompany.co.uk

Le nom «mûre» lui appartient de droit, car les Romains lui donnèrent le nom en premier. On l’appelle aussi mûre noire pour le distinguer des fruits d’autres espèces de mûrier comme le mûrier blanc (Morus alba; fruit: mûre blanche) ou le mûrier rouge (M. rubra; fruit: mûre rouge). 


2 000 ans de confusion à cause du nom d’un fruit? Oui, et je suis certain que la confusion ne se terminera pas d’aussitôt, surtout si les pépiniéristes continuent d’étiqueter les deux plantes avec seulement le nom mûrier!