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Géranium ou… géranium?

Par Julie Boudreau

Tout le monde aime les anecdotes, même les jardiniers! Au Québec, nous avons deux plantes bien populaires qui portent le nom de géranium. Deux plantes bien différentes dans leur apparence et leur mode de croissance, qui, malgré leur apparence très distincte, portent le même nom. Comment cela est-il arrivé? Voici l’histoire:

Photo Geranium: Steve Bidmead sur Pixabay; Photo Pelargonium: Catceeq sur Pixabay. Montage: Julie Boudreau dans Canva

On découvre le premier géranium

Étant largement présent en Europe et particulièrement dans la région méditerranéenne, le véritable géranium est connu des botanistes depuis la nuit des temps. Il est presque impossible de retracer la première fois où on a utilisé le mot «geranium» pour désigner cette plante. Mais c’est un nom qui a voyagé et qui s’est répandu. C’est ainsi que Linné l’a officialisé dans son célèbre livre Species plantarum en 1753.

Linné, c’est un botaniste d’origine suédoise (1707-1778) de grande importance. On peut dire que c’est lui qui a décidé que tous les organismes vivants de la Terre porteraient un nom latin, composé de deux mots. Un genre et une espèce. Car avant Linné, c’était un peu n’importe quoi!

Ainsi, Linné regarde cette plante, qui se nomme déjà Geranium et il confirme: à partir de maintenant, cette plante portera le nom latin de Geranium!

On peut dire que c’est un peu de la faute de Linné si l’on vit encore aujourd’hui une certaine confusion quand on parle des géraniums! Photo: Wikimedia Commons

Jusqu’à maintenant, tout va bien! Avec la découverte de l’Amérique et les explorations en Afrique et en Asie, on réalisera que le genre Geranium est répandu presque partout dans le monde! Plus de 350 espèces!

Ce véritable géranium est celui qu’on appelle communément le géranium vivace. On dit cela de lui pour le distinguer de l’autre, qui est annuel. Pourtant, ici aussi, une petite confusion s’installe. En vérité, dans le vrai genre Geranium, il y a des plantes vivaces, mais aussi des bisannuelles et des annuelles.

Le géranium sanguin (Geranium sanguineum) est un «véritable» géranium! Photo: Didier Descouens sur Wikimedia Commons

Arrive le second géranium

Le second géranium a été découvert presque par hasard, par Paul Hermann. Paul Hermann est un médecin et botaniste d’origine allemande, qui sera directeur de la chaire de botanique à Leyde, aux Pays-Bas. Après ses études, on le nomme officier médical d’un navire en route vers le Sri Lanka. Nous sommes en 1672, environ. Le voyage vers cette île au sud de l’Afrique est périlleux. Tout l’équipage est malade et on décide de faire un arrêt en Afrique du Sud, histoire de reprendre des forces.

Paul Hermann est aussi connu pour ses superbes illustrations. Ce qu’il pense être un Geranium sur cette planche est en vérité un Pelargonium! Photo: Wikimedia Commons

C’est là, au pied de la montagne de la Table, qu’il découvre une plante de deux mètres de haut, couverte de fleurs. Il fera envoyer à Leyde des spécimens de plusieurs plantes, dont cette plante mystérieuse. La plupart de ces découvertes ne se rendront pas à bon port, mais le géranium, oui! Et il deviendra vite une plante populaire.

La montagne de la Table, en Afrique du Sud. C’est au pied de ce plateau rocheux que Paul Hermann découvre le premier Pelargonium. Photo: Hilton Teper sur Wikimedia Commons
Le pélargonium à feuilles en entonnoir (Pelargonium cucullatum) a été récolté pour la première fois par Paul Hermann en Afrique du Sud. Il a longtemps porté le nom de Geranium cucullatum. Didier Descouens sur Wikimedia Commons

Sans trop réfléchir, on affuble la plante du nom de Geranium. Et la vie continue!

Ce fameux géranium, qu’on appelle le géranium annuel, réserve aussi son lot de surprises. En vérité, dans son Afrique d’origine, la plante est vivace et les grands spécimens ont même une base ligneuse, comme du bois. Ce n’est que dans les zones où le gel existe qu’il meurt l’hiver, à cause du froid.

Ce géranium compte aussi plus de 250 espèces, surtout réparties dans la partie est du continent africain. C’est d’ailleurs le lieu d’origine de la plante qui explique sa si grande tolérance à la chaleur et à la sécheresse.

Une confusion qui aurait pu être évitée…

Si seulement on avait écouté Dillenius! En 1732, ce botaniste allemand installé en Angleterre publie un ouvrage, Hortus Elthamensis, dans lequel il suggère que l’on devrait séparer les deux plantes! Il propose même le nom Pelargonium pour nommer les plantes découvertes par Paul Hermann 60 ans plus tôt.

Dillenius savait qu’il y avait anguille sous roche. Photo: Wikimedia Commons

Il souligne les grandes différences entre les deux plantes. Notamment le fait que les pétales des fleurs des «vrais» géraniums ont tous la même forme. Chez «l’autre», il y a trois grands pétales et deux pétales plus petits.

Dans Hortus Elthamensis, Dillenius propose de séparer les genres, mais Linné n’en fera qu’à sa tête! Photo: Wikimedia Commons

On sait que Linné et Dillenius se connaissaient bien, car Linné a rendu visite à notre fin observateur vers 1736. Il n’est pas impossible qu’ils aient eu des échanges au sujet des géraniums devant une bonne tasse de thé!

Malgré tout, en 1753, le grand Linné, maître suprême de la nomenclature binominale (un nom latin à deux mots) va nommer ces «autres» géraniums… eh oui, des Geranium!

Et c’est ainsi, à cause de Linné, que deux plantes, pourtant si distinctes, vont porter le nom de Geranium. Cela va durer presque 40 ans!

En 1753, Linné persiste et signe. Ce sont tous des géraniums! Le Geranium triste est en réalité un Pelargonium triste, exclusivement originaire d’Afrique du Sud.

Un Héritier sauve la situation… 40 ans plus tard

C’est le botaniste français Charles Louis de l’Héritier de Brutelle (ça, c’est son nom complet!) (1746-1800) qui aura l’audace de remettre sur la table tout le débat entourant les géraniums.

En 1789, il sépare officiellement les deux genres et impose le nom Pelargonium pour les beaux spécimens de Paul. En procédant ainsi, il rend aussi un petit hommage à Dillenius qui avait déjà relevé l’erreur.

De cette histoire, je trouve toujours intéressant qu’on ait attendu presque 10 ans après la mort de Linné (1778) pour faire la modification. Comme si on n’osait pas contredire le grand botaniste suédois!

Encore aujourd’hui, cet imbroglio a laissé ces traces, car en Amérique du Nord on parle toujours de géraniums pour désigner les géraniums «vivaces», appelés Geranium en latin, et les géraniums «annuels», appelés Pelargonium.

Étiquettes + Linné, Dillenius, Nomenclature, Paul Hermann


commentaire sur "Géranium ou… géranium?"

  1. Francine Daigle dit :

    On vous a dit qu’il y avait cette commande “Continue reading”?

  2. chatelain dit :

    bravo pour votre explication

  3. Louise Cléroux dit :

    Vraiment super comme votre article . Merci de nous faire partager vos connaissances .

  4. Diane dit :

    Super intéressant d’apprendre l’origine (et la confusion) de l’appellation de cette magnifique fleur! Que je continue d’appeler géranium malgré tout… 🙂 Merci pour ce bel article bien recherché, Julie!

  5. France dit :

    Chère madame,
    Cest passionnant de vous lire! Bien que vous êtes un puit de connaissances, qui sont en elles mêmes complexes, vous nous apportez tout ça de façon limpide. Vous êtes de la classe des grands vulgarisateur scientifiques. Bravo et merci mille fois.
    Je ne saurais plus me passer de vos articles.

  6. Christiane dit :

    wow! je connaissais le nom de pélargonium mais je ne savais pas que ça référait à un genre spécifique. Le pire c’est que c’est ma plante préférée et que j’en ai plusieurs dans la maison! Je crois même avoir vu des vrais géraniums dans ma cour! 🙂

  7. Pauline Arseneau dit :

    Cet article est très instructif. Ça mérite d’être clair. Merci!??

  8. Benoit Piché dit :

    Très intéressant. Petite précision toutefois : le Sri Lanka, autrefois appelé Ceylan, est plutôt situé au sud-est de l’Inde et non au sud de l’Afrique. Pour s’y rendre par bateau, il fallait bien sûr contourner l’Afrique par le sud.

  9. Jean Tremblay dit :

    Merci, c’est agréable et intéressant de vous lire.

  10. Guyaline dit :

    Même les géraniums, qui sont en fait des pélargoniums, que vous qualifiez de “annuels” ne le sont pas.
    Je rentre les miens chaque hiver dans le garage (chauffé au minimum, avec fenêtres pour un peu de lumière) après les avoir rabattus ; vers janvier, je leur met un petit peu d’engrais lors d’un des arrosages ; par la suite, au moment de les sortir, en mai, je les rempote tous les 3 ans dans des pots plus grands, avec un apport de bonne terre.
    J’en ai ainsi qui ont plus de 15 ans et son vraiment devenus énormes dans des très gros contenants, qui sont couverts de fleurs tout les étés.
    Je suis française d’origine, ici depuis 25 ans, et j’étais très choquée de voir les géraniums/pélargoniums vendus sous le nom d’annuelles lorsque je suis arrivée ici, car ce sont des vivaces.
    Ma famille, étendue du nord au sud de la France, ayant toujours eu ces plantes qui grossissaient d’années en années, dont on partageait des boutures pour compléter nos “collections” (couleurs, fleurs, feuilles, il en existe de très nombreuses variantes, était aussi étonnée (et choquée) que moi lorsque je leur disais que les québécois pensaient que c’était des plantes annuelles et qu’ils les mettaient à la poubelle à l’automne.
    Au sujet des géraniums-vrais vivant moi-même à l’époque dans le sud-ouest français, j’avais des géraniums-vrais, qu’on appelle là-bas des géraniums non gélifs ; ce sont des plantes formidables, généreuses de leur floraison et épanouissement, et vraiment peu demandantes en soins.
    À CEUX QUI ME LIRONT : ne jetez plus vos géraniums cet automne : faites comme moi (voir plus haut), faites les hiverner, et chaque année ils vous le rendront en devenant de plus en plus gros et de plus en plus fleuris !… et vous ferez des économies en plus !!!!!!

  11. Sylvie dit :

    Julie, you rock baby ! Bravo pour mettre de l’humour au milieu des histoires binominales ?

  12. Brigitte dit :

    MERCI!!!!!
    merci pour tout ce travail avec les résultats accessibles, large publique
    vous êtes formidable.

  13. Isabelle Dubuc dit :

    Ah je suis contente de connaître maintenant la différence entre un géranium et un géranium (pelargonium) ! J’ai souvent vu que ce dernier était nommé géranium des balcons. Ce nom évoque probablement l’utilisation que le climat du Québec permet… à moins de réussir à les placer, pour survivre à l’hiver, dans un garage un peu chauffé et suffisamment lumineux ou, comme moi, dans un jardin d’hiver très lumineux chauffé à maximum 16,5° C le jour et minimum 12,5°C la nuit. (Je réussis depuis au moins 10 ans à y faire hiverner mon pelargonium rose, mon lantana et mon géranium citron, afin de les replacer à l’extérieur aussitôt que possible au printemps.) Je suis consciente que peu de gens ont la chance d’avoir les conditions que je m’accorde pour expérimenter. Voilà pourquoi toutes ces plantes, qui sont qualifiées de vivaces dans leur pays d’origine et qui ne survivent pas à nos hivers en extérieur, sont qualifiées d’annuelles dans un climat comme le nôtre.

  14. agnes dit :

    j’ai visité la table mountain en afrique du sud…intéressant d’en connaître l’histoire du ‘géranium’
    ils sont magnifiques à voir sur place…beau coin de pays

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