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Les hybrideurs au poteau

S’il y a quelque chose que je déteste faire dans le jardin, c’est bien tuteurer les plantes. J’aime planter et semer, ne hais pas arracher une mauvaise herbe à l’occasion et j’adore regarder pousser, mais tuteurer… ça me contrarie au plus haut point.

Je crois que, si je déteste tant le faire, c’est que je trouve injuste d’avoir à accomplir cette tâche. Se tenir debout, c’est le travail de la plante, non? C’est écrit noir sur blanc sur sa description de tâches. Pourquoi donc devrais-je le faire pour elle?

Les delphinium ont souvent besoin de support pour ne pas ployer. Photo : Schnuddel 

Dans la nature, personne (ni aucun demi-dieu, gnome ou autre) ne pique des tiges de bambou dans le sol à côté des plantes aux tiges faibles ni ne les fixe au support avec les vieux bas de nylon de sa femme. Si la plante n’est pas capable de se tenir debout, elle s’écrase au sol et meurt, c’est tout. La nature est sans pitié pour les tiges molles. Pourquoi donc y a-t-il tant de plantes de jardin qui sont incapables de se tenir sur leurs propres racines?

La responsabilité des hydrideurs

Puisqu’il faut mettre le blâme sur le dos de quelqu’un, j’accuse les hybrideurs de nouvelles plantes. À chercher la fleur la plus parfaite, la plus belle et la plus colorée, ils en oublient le côté pratique de la culture. Ils le font même presque exprès, augmentant constamment la taille des fleurs et le nombre de pétales sans améliorer la rigidité des tiges. Je n’ai jamais pesé une fleur de pivoine, mais je suis convaincu qu’une pivoine pleinement double pèse beaucoup plus qu’une pivoine simple. Et quand ces dizaines de pétales supplémentaires sont gorgés d’eau après une bonne pluie, ce doit être drôlement pire. Or, une pivoine simple, comme la nature l’a créée, ne s’écrase jamais. Avez-vous déjà vu une pivoine double, sans doute le fruit du travail d’un hybrideur ayant des actions dans une compagnie de fabrication de tuteurs, capable de se tenir debout?

Il n’est pas normal qu’une pivoine s’affaisse si facilement au sol. Photo: jardinierparesseux.com

Oui, je veux de jolies fleurs, mais en tant que jardinier paresseux, je veux aussi des plantes qui se et me respectent. Une plante qui s’écrase au moindre vent n’est plus un végétal, c’est une guenille verte. Je suggère qu’on retourne toutes les plantes qui s’écrasent chez leur hybrideur, tout comme on retourne une chemise mal cousue au tailleur. Pourquoi devrait-on payer pour un défaut de fabrication?

Un tuteur avec ça?

Mais on paie pour et on paie cher, en plus. Il y a maintenant des genres entiers de plantes (pivoines, delphiniums, glaïeuls, etc.) que l’on ne peut plus guère, acheter sans que le caissier de la pépinière nous demande en souriant: «Un tuteur avec ça?».

Ce serait bien plus simple si, au moins, on pouvait laisser le tuteur en place d’une année à l’autre, du moins tant que la plante aux tiges faibles survit. Mais non! La bienséance veut qu’on les enlève à l’automne. Je me demande bien pourquoi? Ce n’est pas comme si les gens venaient visiter nos jardins en hiver!

Un support pour pivoines. Source : Lee Valley

Alors, tant pis pour la bienséance! Je n’ai qu’un seul tuteur dans ma plate-bande (un support à pivoine que j’ai mis autour d’une sauge récalcitrante) et il reste là en permanence, d’année en année. Je me demande bien pourquoi d’ailleurs je tolère cette plante alors que la règle dans la nature est «debout ou crève!»

Quelques trucs pour éviter de tuteurer

J’admets utiliser quelques trucages pour éviter de devoir tuteurer. D’abord, j’évite comme la peste les plantes hautes aux fleurs doubles, car il est presque garanti qu’elles tomberont un beau matin. Puis je place toute plante haute, qui aurait tendance à pencher, derrière des plantes plus solides, notamment des arbustes. Si la plante a une faiblesse, elle ne peut pas aller loin! Pour les plantes comme le delphinium qui refusent malgré tout d’obtempérer, je choisis des variétés basses et, surtout, à fleurs simples, ou j’empile des branchages à leur pied au printemps. Comme cela, en se faufilant à travers les rameaux quand elles sortent de terre, leurs tiges se trouvent bien supportées quand vient le moment fatidique, celui de la floraison. Si, malgré tout, je trouve une plante écrasée au sol, je prends cela comme un signe de Dieu, me disant qu’elle était destinée à finir sa vie dans un vase.

Le travail inachevé des hybrideurs

Je prétends toujours que tout cela pourrait être évité si les hybrideurs faisaient bien leur travail. C’est comme s’ils nous livraient une œuvre inachevée et demandaient le paiement quand même. Je suis bien d’accord pour payer, mais quand le travail est terminé, pas avant. Hybrideurs, retournez à vos pinceaux: des plantes qui s’effondrent, j’en ai trop souvent eu par le passé et je n’en veux plus.

Exemple de tuteur pour plantes à fleur. Photo : Lee Valley.

Par contre, il y a au moins un bon côté aux plantes mollasses… elles fournissent du travail aux fabricants de tuteurs qui ne cessent d’introduire de nouvelles variantes de cet outil détestable dans des formes aussi bizarres qu’inefficaces. C’est qu’ils ne comprennent pas que le vrai problème ce n’est pas comment fixer la plante au tuteur (ça, ils ont trouvé de bonnes solutions!), mais comment faire en sorte que le tuteur se tienne droit lorsqu’il supporte tant de poids. Juste l’enfoncer dans le sol est nettement insuffisant. Je leur suggère de retourner à la case départ. En tant que vrai jardinier paresseux, ce que j’attends d’un tuteur, c’est un support invisible, sans attache, qui grossit avec la plante et qui disparaît par la suite… en fait, un genre d’épine dorsale externe dont je n’aurais pas à m’occuper. Et ça, je pense que seul un hybrideur peut me le fournir.


Larry Hodgson a publié des milliers d’articles et 65 livres au cours de sa carrière, en français et en anglais. Son fils, Mathieu, s’est donné pour mission de rendre les écrits de son père accessibles au public. Ce texte a été publié à l’origine dans le revue Fleurs, plantes et jardins en juin 1999.


commentaire sur "Les hybrideurs au poteau"

  1. Catherine D dit :

    Pareil… J’oublie de mettre des tuteurs.
    Mais il y en a de décoratifs,qu’on pet faire soi-même en osier ou en rameaux d’arbres. Voir les photos du Prieuré d’Orsan dans le Cher en France.
    Ou le livre “Matéria”.

    • Fabienne Hubert dit :

      Ce coup de gueule me ravit et me fait bien rire! Je suis d’accord avec Larry.
      Et la magie de l’écriture qui fait revenir un peu ceux qui nous ont quittés… joie.

  2. Barbara, (France) dit :

    Tellement juste !!! Je n’avais jamais regardé l’affaissement des plantes sous cet angle… Très pertinent ! Point de vue à partager avec ses amis jardiniers en ce début d’année ! De quoi animer un repas ! Bonne année à toute l’équipe !

  3. Dupré dit :

    Je suis pliée de rire!!!
    Et vous avez raison de râler.
    Plantez du maïs ou du sorgho qui serviront de tuteur
    Cordialement

  4. Hélène Bédard dit :

    Je suis bien d’accord avec vous mais où j’ai emménagé il y a des pivoines alors plutôt que de les abattre je dois les tuteurer et c’est un peu plate. Par contre j’ai semé et planté des digitales derrière des hémérocales qui leur servent de tuteurs, c’est mieux. Ravie de lire vos articles car sûr, ça ne passe pas de mode!

  5. Cany Michel dit :

    La lecture de ce post m’a beaucoup diverti. Il m’a également donné une idée à la lecture du dernier paragraphe. Pourquoi ne pas utiliser des plantes peu gourmandes qui poussent bien verticalement chaque année et utiliser la résistance naturelle de celles ci comme tuteurs. Je pense spontanément à certaines graminées tels que les miscanthus….

  6. Juliette au balcon dit :

    Il fallait Larry pour écrire ce billet.! Et quand on le lit, on se dit que c’est plein de gros bon sens! Pas celui du chef du Parti conservateur canadien, mais celui d’un Jardinier paresseux qui regarde les végétaux pour ce qu’ils sont (ou devraient être) c’est-à-dire des êtres qui doivent pousser droit ou avoir ce qu’il faut pour s’accrocher à un arbre.
    Toute mon enfance, j’ai vu mon père s’acharner à cultiver des pivoines doubles, roses et blanches, d’une taille incroyable. Le poids était tel que dès que la fleur était pleinement épanouie, il fallait la couper et la mettre dans un vase, Le parfum capiteux et enivrant de ces magnifiques fleurs compense largement leur gros défaut.

  7. Sylvie Dupont dit :

    Ineffable Larry!

  8. Anonyme dit :

    J’aime vraiment beaucoup cet article ! Et je suis tout à fait
    d’accord.

  9. Sandra Zbinden dit :

    Toujours rempli d’ humour, de sagesse et de vision simplifiée du jardinage.
    J’ adore.
    Ai vu Larry en personne dans un club horticole.
    L’ humour, l’ accent, la pertinence de ses propos me donnent encore des anecdotes à raconter des années plus tard.??

    • Neuschwander dit :

      C’est tellement vrai , et cette observation O combien pertinente a un autre exemple tellement évident que peu de gens le remarque. Au rayon de la plante cadeau les Phalaenopsis sont vendus tuteurés. Ce sont des hybrides créés de main d’homme, il en existe des foultitudes dans les serres, mais tous ont leurs ancêtres dans la nature. Ce sont des plantes épiphytes qui se développent en forêt, au creux des écorces ou dans les anfractuosités de roches et dont les fleurs éclosent au bout de hampes gracieusement arquées et toujours penchées, jamais dressées. La nature en a ainsi décidé, certainement pour faciliter le travail des pollinisateurs, insectes et oiseaux. Le hic avec les hybrides modernes, c’est qu’il faut les expédier, les distribuer, pour les vendre. En port naturel, et en fleurs (le grand public n’achète pas souvent de plantes “à fleurir”)les phalaenopsis avec leurs longues tiges souples tiennent une place incompatible avec la rentabilité du transport ! Elles sont donc tuteurées, érigées, liées, immobilisées dans un tuyau de papier cellophane. Des sardines dans une boite!. Libérez-les, elles vous le rendront bien. En beauté et en générosité, car c’est ainsi qu’elles émettent le plus facilement ces petits “keikis” qui sont autant de futures plantes.

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