Categories

Recherche

Nos partenaires

Amis ou ennemis, les vers de terre?

Il y a fort à parier que si vous êtes un jardinier d’extérieur, vous croisez bon nombre de vers de terre durant la belle saison. Des petits, des gros, des courts, des longs, des roses, des bruns, des beiges… Avez-vous déjà remarqué à quel point ils sont nombreux? La plupart restent cachés dans la terre et vous ne les voyez même pas. C’est sans doute la bestiole que vous croisez le plus dans votre terre!

Mais, est-ce que c’est une bonne chose? Franchement, on est tellement habitués à les voir qu’on en déduit que leur présence est normale, mais est-ce vraiment le cas?

Photo : Sippakorn Yamkasikorn

Les vers de terre: espèces exotiques envahissantes au Québec

Pas très exotique un ver, vous allez me dire? Et pourtant, ils n’auraient rien à faire ici, si ce n’était pas de la colonisation de l’Amérique il y a quelque 500 ans. Avant cela, il n’y avait pas vraiment de vers de terre dans le nord de l’Amérique.

Arrivés probablement sous la forme d’œufs (qui sont minuscules) avec les colons français, ils ont découvert une terre au sol riche, non pas d’or, mais de litière. Ils s’y sont sentis comme chez eux et s’y sont installés. On compte maintenant 19 espèces, majoritairement européennes, en Amérique.

Voilà pour l’exotique, mais l’envahissant?

La réalité, c’est que notre sol était très, très riche de matière organique puisqu’il n’y avait que très peu de décomposeurs aussi efficaces. La reproduction des vers s’est donc très bien passée. Mais un ver, ça reste un ver: on estime son déplacement annuel pour coloniser de nouveaux milieux à… 10 mètres. Ça signifie qu’en 500 ans, les vers se seraient établis dans un rayon de… 5 kilomètres. Pas terrible comme perspective d’invasion!

Comment se fait-il qu’il y en ait pratiquement dans toutes les régions, alors? Même la forêt boréale commence à avoir quelques individus!

Eh bien, Ginette a acheté de jolies fleurs et les a plantées devant sa maison en Gaspésie, George est allé pêcher dans les Laurentides et s’est débarrassé de ses vers restants en les lançant dans le bois, Paulette est allée faire une randonnée en Estrie avec du matériel plein de boue et Télésphore a acheté du fumier pour son champ en Abitibi…

Dans tous les cas, des vers ou des œufs ont été disséminés dans toute la province, puis dans tout le pays. Et comme ils ont de grandes capacités d’adaptation, une petite quantité d’œufs suffit à coloniser tout un milieu. Il est là le côté invasif du ver de terre!

Photo 18+ d’un accouplement de vers. Photo : Beentree

Alors quelle est la réponse à l’épineuse question «ami ou ennemi»?

Elle vient en deux parties.

Ami des légumes et des fleurs

On ne peut nier qu’au jardin, le ver de terre est un travailleur très utile. Il creuse des trous et aère le sol, le rend meuble pour que les racines y plongent profondément, permet à l’eau de mieux y pénétrer et recycle la matière organique en compost, rendant les nutriments accessibles aux plantes. Wow! Un VRAI ami du jardin et des plates-bandes.

Le ver de terre mange le sol, engouffrant la terre, le sable, les morceaux de feuilles, de bois, les bactéries, les champignons, etc. Il digère ensuite ce qui est digeste et défèque la terre (des particules de roches, donc non digestes), mais également tous les nutriments nécessaires à la croissance des plantes.

Un engrais naturel

Ce «fumier de vers» est un engrais naturel et autonome dans votre jardin. Votre plante perd des feuilles? Laissez messieurs les vers s’en occuper, ils rendront le carbone à votre plante en moins de deux, lui permettant de faire croître de nouvelles feuilles.

Boum! Magie! Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, comme le disait… (attendez, je google ça)… Antoine Lavoisier.

(Mais en googlant, j’apprends qu’il n’a jamais vraiment dit ces mots alors je suis un peu déçue. Franchement Antoine, tu aurais pu faire ça plus sexy que «[…] rien ne se crée, ni dans les opérations de l’art, ni dans celles de la nature, et l’on peut poser en principe que, dans toute opération, il y a une égale quantité de matière avant et après l’opération; que la qualité et la quantité des principes est la même, et qu’il n’y a que des changements, des modifications.»)

Je reviens à mes vers, arrête de me déranger, Antoine!

Le travail de recyclage de ces petits ouvriers est si rapide, que la feuille tombée à l’automne qui prenait de 3 à 5 ans pour de se décomposer avant l’arrivée du ver de terre, n’a maintenant besoin que de quelques mois pour disparaître.

L’accélération de ce procédé, bien que très utile au jardin, est devenue un problème en forêt…

Ennemi en forêt

Là où il est présent, l’impact du ver de terre a fait presque disparaître une couche du sol forestier au Québec: la litière.

En recyclant rapidement les débris au sol, la couche spongieuse, humide et peu décomposée à la surface du sol forestier se fait dévorer. Pourtant, nombre d’espèces ont évolué avec la litière et en ont besoin. En retirant cette importante couche de débris végétaux, la santé du sol, les liens entre les espèces et même le milieu de vie de certaines en sont durement affectés.

Photo : Lum3n

Pour vous donner une petite idée des conséquences que cause ce voisin dérangeant:

  • Sol plus sec et exposé;
  • Difficulté de s’implanter pour les jeunes plantules, surtout au printemps;
  • Les vers mangent les graines et les jeunes plantes qui sont saines;
  • Ils nuisent aux liens bénéfiques que forment les champignons avec les arbres;
  • Ils libèrent beaucoup du carbone prisonnier des sols forestiers dans l’atmosphère;
  • Les microbes du sol voyagent en même temps que les vers, ce qui les déplacent dans de nouveaux milieux et où ils pourraient éventuellement être nuisibles;
  • Plusieurs espèces vivant dans la litière (comme des insectes, salamandres, crapauds, petits mammifères ou même des oiseaux qui nichent au sol) perdent leur habitat;
  • Les animaux qui se nourrissent des proies dans la litière manquent de nourriture.

Bref, beaucoup de débalancements pour un simple ver!

Remarquez la prochaine fois que vous allez en forêt: voyez-vous un sol terreux, dur et sec, ou bien un sol moelleux, humide, et couvert de débris en tout genre? Il y a fort à parier que vous trouveriez moins de vers (voire pas du tout) en jouant dans ce bel humus que dans la forêt «propre».

Photo : Kelly

Différents types de vers de terre

Nos 19 espèces sont réparties en trois types.

Il y a ceux qui vivent en surface, dans la litière dont ils se nourrissent, et ne creusent pas de tunnels. Ils sont dits épigés.

Ceux qui creusent des réseaux de tunnels horizontaux dans le sol jusqu’à une profondeur de 50 centimètres et se nourrissent en mangeant de la terre et les microorganismes qui s’y trouvent sont les endogés.

Ces deux groupes sont très utiles dans les jardins et champs.

Le troisième type de ver est sans doute celui qui a le plus gros impact sur les forêts d’Amérique. On les nomme anéciques: ils creusent un seul tunnel vertical de deux mètres de profondeur où ils apportent des feuilles pour se nourrir. Autrement dit, ils «cachent» la litière à une profondeur considérable, ne brassent pas le sol et ne remontent à la surface que leurs excréments et… le pétiole des feuilles!

Si vous voyez ce qui ressemble à l’entrée d’une fourmilière, mais qu’au lieu d’un monticule de sable, c’est plutôt des pétioles de feuilles et des excréments, vous avez probablement trouvé le trou d’un ver.

Illustration : Alain Peeters

Ce ver n’est évidemment pas une nuisance partout dans le monde, il est même très utile en Europe, mais comme les forêts d’Amérique du Nord ont évolué avec une couche de litière très épaisse, sa disparition est problématique.

Coup de chance ou non, l’espèce de vers souvent utilisé pour la pêche est un anécique, puisqu’il est plus gros que les autres types. Il s’est donc répandu très rapidement dans nos forêts. Pensez-y avant de lancer vos vers dans le bois après vos parties de pêche! C’est d’ailleurs interdit à certains endroits de vous débarrasser de vos appâts en les relâchant en nature

Lombric commun (Lumbricus terrestris), une espèce anécique très envahissante à maturité. Photo : Donald Hobern

Donc, on fait quoi?

En bien comme pour beaucoup d’espèces invasives, le mal est déjà fait. On peut toujours empêcher l’invasion de continuer en étant prudent quant à l’introduction dans de nouveaux milieux, mais c’est à peu près tout. On ne peut pas éradiquer les vers de terre.

Il est important de faire attention à ne pas introduire de nouvelles espèces. Aux États-Unis, c’est le ver sauteur asiatique qui cause des dommages, et il remonte lentement vers le Canada.

Heureusement, tout n’est pas entièrement noir. Certaines espèces profitent de la présence des vers, notamment les merles d’Amérique, qui en mangent une grande quantité. Certaines plantes également s’enracineraient plus facilement, comme le petit prêcheur. Qu’on le veuille ou non, les vers de terre font maintenant partie de plusieurs de nos écosystèmes, autant regarder le positif!

Photo : Brian Forsyth

Mettre des vers dans ses plantes en pot… oui, mais non.

Je vois souvent passer cette question. Je comprends que vous voulez avoir une terre aérée et pleine de fumier de vers pour vos plantes d’intérieur, mais ce n’est pas une bonne idée. Le ver risque de se sentir à l’étroit dans votre pot, il risque de manquer de nourriture et de s’attaquer aux racines de votre plante. Il pourrait même mourir et pourrir dans votre pot! Beurk.

Non, vraiment, à moins que vous n’ayez une MÉGA jardinière en pot avec une bonne couche de paillage et de compost fréquemment renouvelé, ce n’est pas une bonne idée. D’ailleurs, si vous possédez une telle jardinière gigantesque, il y a fort à parier que des vers s’y sont déjà installés.

N’essayez pas de forcer la main à la nature et laissez les vers pour vos plantes d’extérieur, elles en profiteront bien plus que votre coléus!


commentaire sur "Amis ou ennemis, les vers de terre?"

  1. Gros tas de feuilles déchiquetées à
    l´automne laissé dehors et idem en bacs au sous sol avec une pelletée de compost pour démarrer la décomposition. Dans les bacs avec de l´eau ajoutée et un peu de brassage, il y a bien des vers de terre et le broyage est nettement plus avancé que le tas laissé dans la froidure extérieure. Donc faudra les nourrir ! Idem pour les cloportes qui commençaient à bouffer le feuillage des haricots. Ils aiment la peau de banane et se sont rués dessus. Merci Audrey pour vos capsules palpitantes ainsi que les autres collaborateurs.

  2. “Ce ver n’est évidemment pas une nuisance partout dans le monde, il est même très utile en Europe,”
    Encore un exemple s’il en était besoin, du danger de déplacer, volontairement ou non, des espèces végétales ou animales d’un continent à l’autre.
    Effectivement, en Europe, un terrain où les vers de terre sont en grand nombre est généralement très fertile , et sans inconvénient. On fabrique même du compost à l’aide de “lombricomposteurs”, certains adaptés à la production en appartement !
    Malheureusement nos vers européens seraient menacés (à longue échéance) par un ennemi venu de Nouvelle Zélande, le Plathelminthe un ver plat coriace qui n’a aucun prédateur dans nos régions et n’est pas comestible pour les oiseaux. Il semble cependant que pour le moment sa dispersion soit un peu stagnante, on n’en parle plus beaucoup par rapport aux années 2015.

  3. Une idée peut être idiote, comme ça, qui m’est venue en relisant ce texte, mais l’action des vers en forêt ne serait elle pas un facteur, parmi beaucoup d’autres, aggravant des incendies de forêt que vous subissez actuellement ?

    • Certainement, le sol étant plus sec, ça brûle plus facilement et plus longtemps! Mais ce n’est pas le seul facteur, je travaille actuellement sur un article sur le sujet 😉 il devrait être publié quelque part en juillet ou en août 🙂

  4. Bonjour
    Intéressant votre article sur les vers de terre. Bravo

  5. J’avais déjà vaguement entendu parler de ce problème, merci de l’avoir si bien détaillé et illustré, c’est important, ça conscientise.

  6. Bonjour
    Bad news : vers sauteurs asiatiques déjà arrivés :/ ils sont … comment dire… dégueulasse tant ils sont gros et se mettent à sauter lorsqu’on les prend. En plus, il digère le bois. Détestable.
    Bref, lorsqu’on en trouve, on le coupe en tranches avec une pelle pcq sinon, même le merle n’en veut pas !
    Test avec citron dans l’eau (lorsque stade adulte) sur le sol. Hop ils sortent et trémousseront sur le sol.
    Horrible.
    Bonne journée jardiniers et amis des jardins!
    Je retourne au jardin, désherbage ce matin !

  7. Très intéressant et ludique à la fois, Étant pêcheur, je vais y penser à 2 fois avant de me débarrasser de mes vers de terre. J’ai toujours pensé que c’était bon pour le jardin. Merci à toi !

  8. Geneviève Sylvestre

    Audrey, je dévore vos articles. Vos écrit sont tellement pertinent .Après une bonne pluie, mes enfants et moi partions sauver les vers de terre coincés dans la rue, maintenant c’est terminé.
    Au plaisir de vous lire à nouveau!

  9. Vite des info sur les moyens de proteger les carottes, poireaux, celeri ….

  10. À ce jour je connaissais seulement les bienfaits des vers de terre. Merci pour l’information

  11. Toujours très intéressant et instructif vos chroniques! J’aime!?

  12. J’ai déjà manqué de vers à la pêche et n’en ai pas trouvé dans le sol de la forêt aux alentours. La situation ne doit pas être inquiétante partout.