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Dans l’ombre du miel

Quand on pense abeille, on peut s’imaginer un nuage d’abeilles à miel (Apis mellifera), des ruches et un apiculteur avec sa combinaison, son chapeau moustiquaire, un enfumoir à la main.

Photo : Arthur Brognoli

Avec le «Défi pissenlits», vous avez sans doute beaucoup déjà entendu parler d’abeilles au cours du mois de mai. Alors pourquoi je vous rebats encore les oreilles avec ça? Voyez-vous, quand j’écris au sujet des abeilles, ce n’est pas à propos des abeilles à miel, semi-domestiquées, originaires d’Europe et qui sont utilisées pour polliniser nos cultures vivrières, c’est plutôt au sujet de toutes les abeilles, particulièrement les abeilles indigènes. Au Québec, on en recense plus de 350 espèces, au Canada 800 et 20 000 à travers le monde. Pourtant, elles vivent trop souvent dans l’ombre du miel!

Si les abeilles domestiques sont plus apparentes et se tiennent en essaim, les indigènes, exception faite des bourdons, sont plus petites et souvent solitaires. Mais elles ne sont pas moins importantes. Elles le sont peut-être même plus! Les abeilles à miel présentent plus d’intérêt pour le nectar avec lequel elles font leur miel. Les indigènes, elles, récoltent le pollen. Elles seraient donc des pollinisatrices plus efficaces, particulièrement pour les plantes indigènes, tandis que leurs cousines européennes s’accordent mieux avec les plantes cultivées ou non-indigènes.

Photo : Pascal Gaudette.

La guerre des abeilles

Nous savons déjà que la perte d’habitats naturels, la maladie, l’usage des pesticides et les changements climatiques causent la diminution des populations d’abeilles indigènes, mais la présence d’abeilles à miel pourrait aussi leur nuire dans certains contextes.

La raison est fort simple, l’abeille à miel est une compétitrice redoutable dans les situations où les ressources en pollen sont limitées. C’est une généraliste, se nourrissant auprès d’une grande variété de fleurs, épuisant les ressources qu’ont besoin les abeilles indigènes. Certaines de ces dernières ont des besoins très spécifiques et s’alimentent parfois auprès d’une seule espèce de plante indigène. Imaginez que vous êtes intolérant au gluten et qu’un collègue de travail mange le sandwich sans gluten que vous avez laissé dans le frigo du bureau. Vous n’auriez rien à manger, même si le frigo était rempli de sandwichs! De plus, les abeilles à miel peuvent parcourir des distances plus grandes pour se nourrir que leurs cousines, qui, elles, sont limitées dans le territoire qu’elles peuvent butiner.

Et puisque les abeilles à miel ont une préférence pour les plantes non indigènes, celles-ci ont plus de succès et se propagent donc mieux, réduisant aussi la quantité de plantes indigènes.

Abeilles en ville

La majorité des études sur le sujet ont été faites en milieu sauvage ou agricole. Qu’en est-il dans un environnement urbain? Peut-être que l’installation d’une ruche vous intéresse ou que vous êtes déjà apiculteur amateur?

D’après une étude menée par l’équipe de Valérie Fournier, professeure d’entomologie agricole à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval: «Notre étude montre que les villes peuvent abriter d’importantes populations d’abeilles sauvages lorsque les ressources florales sont suffisantes et que la densité d’abeilles domestiques reste modérée. Il faut toutefois s’assurer que la densité des ruches demeure sous le seuil à partir duquel la compétition risque de se produire. À Paris, ce seuil est maintenant dépassé. Ça pourrait aussi être le cas sur l’île de Montréal parce que la densité des ruches y est maintenant presque cinq fois plus élevée qu’en 2013.»

Je ne veux pas vous décourager d’avoir des ruches pour produire votre propre miel, mais si vous le faites pour sauver les abeilles à miel, sachez qu’elles n’ont pas besoin de votre aide. En fait, on estime qu’il y a 1 milliard d’abeilles domestiques au Canada et aux États-Unis.

L’économie de l’abeille

Les retombées des abeilles à miel sur l’économie en Amérique du Nord sont énormes. Aux États-Unis, on évalue à 20 milliards de dollars par année leur apport à l’industrie agricole, sous la forme de récoltes plus abondantes et de meilleure qualité. Rajoutez à ça 300 millions de dollars en miel, sans oublier tous les produits dérivés tels les produits cosmétiques.

Photo : Roman Odintsov

Pourtant, les abeilles indigènes ont aussi leur rôle à jouer en agriculture. Parfois, elles sont plus résistantes aux conditions froides que leurs comparses européennes et peuvent donc polliniser certains végétaux à floraison précoce, comme le bleuet sauvage, plus efficacement. Par ailleurs, elles peuvent transporter plus de pollen et en déposer plus dans les fleurs qu’elles visitent. Des recherches sont en cours en ce moment pour déterminer la meilleure façon d’intégrer les pollinisateurs indigènes à l’agriculture, notamment avec l’utilisation de parcelles de butinage et de bandes fleuries.

Sauver les abeilles

La meilleure façon d’aider les abeilles indigènes est d’intégrer dans nos jardins une diversité de plantes indigènes qui fleurissent du printemps à l’automne. On peut aussi laisser les végétaux en place à l’automne plutôt que de faire le ménage, car les feuilles et tiges fournissent des abris aux abeilles indigènes pour l’hiver, en plus de nous sauver du temps! On peut même laisser des branches mortes ou des troncs d’arbres sur notre terrain, si on a de la place et que ça demeure sécuritaire. Cela peut aussi fournir un habitat pour ces insectes. Ça ressemble drôlement à un plan de jardinier paresseux, non?

Photo:J Justin Wheeler.

Je vous vois déjà venir, vous vous demandez quelles plantes indigènes vous procurer pour créer un petit écosystème pour les abeilles. Il n’y a pas de réponse simple! Tout d’abord, nos lecteurs se situent majoritairement au Québec, mais aussi dans le reste du Canada, aux États-Unis et en Europe. Je crains qu’il y ait peu de plantes qui sont indigènes dans toutes ces régions. Même au Québec, on ne retrouve pas la même végétation à Gatineau qu’à Sept-Îles!

Je vous suggère donc quelques sites Web. Le Pollinator Partnership fournit des guides pour chaque région des États-Unis et du Canada. Il y a même des versions françaises pour le Québec!

En Europe, la situation est un peu différente de la nôtre, puisque l’abeille à miel y est indigène, mais aussi menacée par la maladie et les pesticides. L’ONG Pollinis a beaucoup de ressources sur le sujet. Alors, à vos pelles, jardiniers! Les abeilles ont besoin de vous! Et nous d’elles.

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commentaire sur "Dans l’ombre du miel"

  1. Louise m. dit :

    Bien intéressant , je constate que lorsque l’humain essai de régler un problème dans la nature il fait souvent une gaffe c’est signe que la nature est plus forte que l’humain mais il oubli trop souvent

  2. Marie dit :

    Votre chronique me permet de toujours commencer la journée avec une lecture intéressante mais là, c’est encore plus instructif que d’habitude. Je suis tellement surprise, j’étais persuadée que TOUTES les espèces d’abeilles faisaient du miel. Quelle révélation!! Merci pour votre article et pour le site pollinator.org qui est une excellente ressource pour améliorer mon jardin.

    • Roux dit :

      Oh ces méchantes abeilles domestiques et ces vilains d’apiculteurs exploiteurs de nature ! ce serait donc eux les responsables de la chute et de l’extermination de 80 % des insectes en Europe ? Pourtant il y a un truc que je n’arrive pas à comprendre il y a 50 ans tous les villages étaient bien plus peuplés et au fond de chaque jardin une ou deux ruches pour fournir le sucre à la famille… On peut dire que le maillage et la densité de ruches étaient alors bien plus importants qu’à l’heure actuelle…. Et pourtant les autres insectes étaient bien là eux aussi…. Ne faudrait-il pas mieux regarder un peu du côté des produits phytosanitaires ? de l’agriculture intensive qui multiplie les grandes surfaces en monoculture et de par ces pratiques sont responsables de la pauvreté mellifère et pollenifère? L’abeille et son ami l’apiculteur sont les sentinelles de l’environnement et souvent ils ont alerté et continuent de le faire sur les dérives de ce système … Ce dernier n’aurait-il pas intérêt à décrédibiliser toute la filière apicole pour dormir sur ses deux oreilles ?

  3. Sylvie F. dit :

    Génial cet article!! Pour ici dans les laurentides, j’ai remarqué que l’achillée millefeuille( blanche, sauvage), l’aster et la verge d’or sont très fréquentés par plusieurs espèces allant de toutes petites abeilles de quelques millimètres à de gros bourdons bruyants lourds et velus! C’est merveilleux!

  4. Sylvie Pétrin dit :

    Bonjour,
    Récemment j’ai fait la découverte de l’arbre Mimosa en visionnant un reportage français. Quel magnifique arbre et c’est particulièrement ses fleurs jaunes dorées qui m’ont impressionné. Me conseillez-vous de planter un tel arbre au Québec. ? Je cherche mais l’information n’est pas claire et il est possible de s’en procurer. J’habite dans la région de Lanaudière (Joliette) zone 5 a. Merci a l’avance ?

    • Jean-Noel dit :

      Réponse à Sylvie Petrin:
      Le mimosa est originaire d’Australie et se multiplie de manière endémique par des graines contenues dans des haricots qui se tortillent et “explosent” en séchant.
      Si dans votre région, vous êtes confrontés au risque des feux de forets, il vaux mieux éviter d’en planter. En effet, les pompiers du sud de la France ont constatés que les très longues racines horizontales des mimosas – après un incendie de l’arbre – continuent de brûler, de se consumer sous terre (sans que cela ne soit visible) et contribuent à faire redémarrer des feux que les pompiers croyaient éteints.

    • Anne dit :

      Pour aider les polinisateurs, préférez un arbuste et des fleurs indigènes qui seront, de plus, résistants à notre climat et moins fragiles. Vous connaissez le forsythia, le chèvrefeuille du canada, le sureau ou encore le cornouiller (cornus) ? Fleurs, tige, forme, … arrangements de couleurs qui vibrent à l’année (tiges du cornus sont rouges, feuillage panaché).
      De beaux trésors.
      & bon jardinage !

      • Andrée dit :

        En réponse à Anne: je me permets d’ajouter le merveilleux amélanchier canadien qui fleurit à profusion très tôt au printemps, bien avant les pommetiers, et qui produit de petits fruits sucrés. Les insectes pollinisateurs s’y précipitent, les petits fruits se forment rapidement, les oiseaux se bousculent aux portes même quand les fruits sont encore verts! Quel spectacle de voir arriver les beaux jaseurs d’Amérique… Avec tous ces feux de forêt qui n’en finissent pas, que restera-il de la faune indigène?

    • J.J. dit :

      Je patauge un peu avec les zones au Québec et ne trouve pas de carte très claire. Par contre je connais bien le mimosa (en réalité c’est un acacia, et nous appelons acacia un arbre qui en réalité est un robinier . Quel cirque !).
      Le mimosa pousse bien en climat chaud ou océanique doux. Il ne supporte pas les températures inferieures à moins dix degrés. Si par hasard, vous rentrez dans cette tranche de climat, vous pouvez essayer, et il est rare que si la température n’est pas trop chaude, il arrive à fructifier. Pendant des hivers froids, j’en ai vu geler puis repartir du pied. Dans ma région (Centre ouest de la France), je n’ai jamais vu de fructifications . Donc il reste bien tranquille et ne pousse pas partout (dans la forêt des Landes par contre, plus au sud, il est en effet plutôt envahissant ).

  5. Jacinthe dit :

    Très intéressant article en effet! J’ai fait cette découverte un peu plus tôt. cette année et j’ai appris par la même occasion que ma ville, Laval, est ville « « Amie des abeilles ». En plus de faire le défi pissenlits, je laisse pousser plein de plantes indigènes, j’en sème en plus, et c’est incroyable le nombre de pollinisateurs présents dans mon jardin… De plus, ayant constaté qu’ils s’intéressaient plus aux fleurs qu’à moi, j’ai arrêté d’avoir peur d’eux… et prends plaisir à les observer! D’ailleurs je m’en vais de ce pas regarder ce qui se passe ce matin dans mon jardin!

  6. Rolmat dit :

    Parlant de miel et de pissenlit, je viens justement de goûter ce matin un pot de ma 1ère production (à vie) de Cramaillotte aussi appelée Miel de pissenlit. C’était pour m’amuser mais cela va devenir un classique dans ma cuisine! Après avoir consulté plusieurs recettes, j’ai opté pour une version avec Vanille sauf que j’ai remplacé celle-ci par l’essence de Mélilot de Gourmet Sauvage: étonnant & délicieux!
    PS Pour assurer une bonne prise, j’ai ajouté 3 gr de Agar agar à 750ml au liquide

  7. Ginette dit :

    Tellement instructif, mille merci pour vos chroniques ?

  8. Lise Potvin dit :

    Le pissenlit n’est pas indigène au Canada. Il a été apporté par les européens. Ce n’est pas une bonne idée d’induire les gens en erreur comme on le voit partout avec mai sans tondeuse qui répète cette fausse information ad nauseam.
    Merci de rectifier svp.

    • Rolmat dit :

      Je vois pas le rapport! Indigène ou pas, le pissenlit est là pour rester et tant mieux si les pollinisateurs peuvent profiter de ses fleurs. Je gage que la liste des plantes importées est bien plus longue que celle des indigènes…

  9. long dit :

    des voisins a aix les bains veulent que l piculteur enleve ses ruchesc est nouveaux residents on est avec lui pour maintenir sa vocation et le bien de la nature c est des maraichers qui sont sur le memequartier et depuisplusieurs decennies

  10. Sans nuire aux abeilles, pourrait-on tondre le gazon tout de suite après la floraison sans attendre que la fleur tourne en graines?

  11. Anne-Marie dit :

    A part ne pas faire le ménage des plantes à l’automne, y a-t-il des façons d’offrir des abris aux abeilles indigènes? Par exemple, est-ce que les “maisons” constituées d’un assemblage de branches évidées sont adéquates?

  12. jocelyne dit :

    Vraiment, je suis très surprise de ce que vous venez de publier sur les abeilles indigènes. Je vous remercie infiniment de grignoter peu à peu mon ignorance !

  13. Hélène Bédard dit :

    Effectivement j’ai toujours eu beaucoup de fleurs et d’arbres à fleurs de toutes sorte et ce sont plus souvent les bourdons et les petites abeilles indigènes qui butinaients et pollénisaient. Rarement vu une seule abeille domestique de ruches faites par l’homme. Et c’est parfait ainsi

  14. Brigitte L. dit :

    Merci Mathieu pour cet article extrêmement bien documenté. Vous m’en apprenez toujours.

  15. René Gauthier dit :

    Bonjour,
    L’année dernière, notre secteur a été très affecté par le manque de pollinisateurs.
    J’ai démarré des semis tôt en début d’année pour avoir des fleurs de légumes pour pouvoir faire des essais de pollinisation par vibrations. En utilisant une brosse à dents Oral-B
    fonctionnant à pile, j’ai fait des tests sur fèves Provider et Mohawk. On glisse la tige de la brosse sous la fleur inclinée à 45 degrés vers le haut et on actionne la brosse 2 à 3 secondes
    en faisant attention à ce que la tête de la brosse ne touche la plante pour ne pas l’abimer.
    Les taux de réussite ont été de 100% avec les fèves et les poivrons rouges et jaunes.
    J’ai déjà publié ce commentaire dans un autre fichier. Cet été, je fait moins de légumes et
    je cultive des abeilles solitaires en ayant des plantes témoins avec beaucoup de fleurs.
    Bonne journée,
    René

  16. Agnès Chartrand dit :

    Bonjour Mathieu, merci pour cet article fort intéressant.
    Je me demandais si les abeilles indigènes, qui ne produisent pas de miel, peuvent quand même habiter une ruche prévue pour les abeilles à miel?
    Je te demande ça parce que mon fils a mis chez nous des ruches pour les abeilles à miel.
    Cependant, quand il a vérifié l’état de ses ruches au printemps, les abeilles semblaient toutes mortes.
    Un peu plus tard dans la saison, j’ai remarqué qu’il y avait de l’activité autour de ses ruches, du va et vient, mais que les abeilles semblaient plus petites et beaucoup moins dérangées par ma présence.
    J’ai pu m’approcher plus près.
    Lorsque mon fils est venu voir ce qui se passait, il m’a dit qu’il voyait plutôt des abeilles qui venaient vider le miel qu’il avait laissé en guise de nourriture pour les abeilles à miel.
    Les ruches sont dans le fond de la cour arrière, où nous avons aussi la nature intacte, c’est à dire, les fleurs indigènes, des troncs et des branches d’arbres tombés, où ces abeilles indigènes pourraient s’installer si elles le voulaient.
    Alors, qu’en penses-tu?

  17. Pauline Jourdain dit :

    Bonjour,
    Beaucoup d’informations intéressantes. Mais je suis assez confuse, n’arrivant pas à distinguer l’abeille domestique, l’abeille indigène et l’abeille à miel. Et je me questionne sur l’intérêt à comparer leurs comportements avec ceux des abeilles européennes. Cela ajoute à la confusion. Je n’arrive pas à suivre et perds l’intérêt.
    Merci tout de même.

  18. Suzanne Fortin dit :

    J’ai laissé les pissenlits sur mon terrain et, comme bien d’autres autour de chez moi n’avons vu d’abeilles!!
    J’habite en Chaudière Appalaches dans la MRC Les Etchemins et c’est un grave problème beaucoup de taons à chevreuil mais des abeilles non. J’ai depuis 6 ans planté toute sorte de plantes qui sont supposées les attirer Hélas que faire de plus.

    Suzanne

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