Les sens surprenants des pollinisateurs

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Ill.: netclipart.com

Pour l’être humain, la beauté et le parfum des fleurs semblent avoir été créés pour lui, tellement il les apprécie. Nous en remplissons nos jardins et nous en rentrons même des bouquets dans la maison. Mais en fait, si les végétaux dépensent autant d’énergie à produire des fleurs colorées et parfumées, ce n’est pas pour nous plaire, mais pour séduire les pollinisateurs, surtout les insectes, mais aussi certains oiseaux… et même certains mammifères. 

Du vent aux insectes

Le pollen des pins est transporté par le vent. Photo: meeng.technion.ac.il

La pollinisation des plantes terrestres fut à l’origine surtout effectuée par le vent (anémophilie), une méthode apparue il y a environ 350 millions années. D’ailleurs, elle demeure la méthode de préférence pour les conifères, les graminées et plusieurs arbres, mais c’est une méthode très coûteuse en énergie et en ressources. Les plantes pollinisées par le vent doivent produire une quantité phénoménale de pollen, car le vent n’est pas fiable dans sa distribution et les chances qu’au moins quelques graines de pollen arrivent à une autre fleur de la même espèce sont relativement faibles.

Mais le pollen est riche en hydrates de carbone et en minéraux et, assez rapidement, des insectes, notamment des coléoptères (insectes à carapace bombée qui étaient les principaux arthropodes de l’époque) ont commencé à visiter les fleurs à la recherche de cette ressource. Ces insectes étaient alors les ennemis des végétaux, volant leur pollen précieux. Mais parfois, ils apportaient accidentellement du pollen d’une inflorescence à une autre. Et, peu à peu, certaines plantes ont commencé à moins essayer de se protéger des insectes mangeurs de pollen et à davantage utiliser les insectes comme transporteurs de pollen.

L’origine des fleurs attractives

Les premières fleurs attractives ressemblaient à celles des magnolias. Photo: http://www.lotuswei.com

Les premières plantes à fleurs attractives seraient apparues il y a environ 125 millions d’années, peut-être plus tôt, et ressemblaient à des fleurs de magnolia ou de nymphéa. Des feuilles modifiées colorées — qui deviendront éventuellement des pétales — entouraient les organes sexuels qui produisaient du pollen. La pollinisation par les insectes n’était alors plus semi-accidentelle, mais voulue.  

Coévolution

Les fleurs sont devenues plus attractives et les insectes sont devenus plus efficaces à transporter le pollen. Photo: ninfaj, Flickr

À partir de ces premiers balbutiements de pollinisation par les insectes, les plantes à fleurs (angiospermes) ont pris leur essor, développant des attraits de plus en plus spécifiques. Pétales plus colorés, nectars riches en sucre, pollen plus collant, parfums enivrants, etc. Et les insectes ont à leur tour évolué pour profiter davantage de l’offre: corps plus poilus pour transporter le pollen, trompes allongées pour mieux siroter le nectar, etc.

Les fleurs sont devenues de plus en plus exigeantes aussi, recherchant des pollinisateurs qui leur seraient fidèles, car si une abeille généraliste ramasse le pollen d’une marguerite et la dépose sur un pissenlit, la pollinisation échouera. Mieux vaut offrir une fleur tellement attrayante pour un certain insecte qu’il recherchera spécifiquement cette fleur à l’avenir. 

Papillon du yucca. Photo: sites.jmu.edu

Au cours des millénaires, cette spécificité grandissante a parfois mené à des symbioses exclusives (le mutualisme). Le yucca, par exemple, ne peut être pollinisé que par le papillon du yucca (Tegeticula spp.), qui, de son côté, vit exclusivement du yucca! Dans la famille des orchidées, notamment, de telles symbioses sont légion.

De cette course vers des fleurs de plus en plus attrayantes pour les insectes a résulté les milliers de formes, de couleurs et de parfums de fleurs que nous connaissons aujourd’hui et presque autant d’insectes pollinisateurs. Les abeilles, les papillons, les syrphes et bien d’autres insectes ont évolué spécifiquement comme pollinisateurs de fleurs et ne peuvent vivre sans elles. 

Les couleurs qui attirent les insectes

Les insectes voient une gamme de couleurs différentes de celles que nous percevons. Pour eux, par exemple, l’ultraviolet, que nous ne voyons pas du tout, leur paraît une couleur très intense. Par contre, ils ne voient pas le rouge. Quand vous voyez un insecte visiter une fleur qui vous paraît rouge, vous pouvez être certain qu’il s’y trouve des marques ultraviolettes invisibles à nos yeux. Les taches apparemment noires que nous voyons à la base des fleurs de tulipe, de pavot ou de gazanie sont en fait de «couleur» ultraviolette.

Les nervures de cet iris (Iris missouriensis) sont des guides de nectar qui dirigent les insectes pollinisateurs directement au but! Photo: Al Schneider, http://www.fs.fed.us

Vous avez sans doute remarqué aussi que la gorge de plusieurs fleurs — pétunias, iris, digitales, etc. — est richement marquée de nervures ou de taches d’une couleur contrastante. Il s’agit de guides de nectar: elles dirigent les pollinisateurs vers la partie de la fleur où le nectar est concentré. Mais, même une fleur qui nous paraît unicolore porte souvent des guides de nectar. Si nous ne les voyons pas, c’est qu’ils sont de couleur ultraviolette, couleur que nous ne pouvons voir qu’avec l’aide d’un appareil portant un filtre spécial. 

Les fleurs de nuit

Les fleurs de tabac sylvestre (Nicotiana sylvestris) ferment le jour et ouvrent la nuit, embaumant tout le secteur afin d’attirer des papillons de nuit. Photo: http://www.frogmoregardens.com.au

Certaines fleurs visent non pas les insectes actifs le jour, comme les abeilles, les syrphes et les papillons de jour, mais les papillons de nuit. Souvent même, ces fleurs ferment le jour afin de protéger leurs précieux pollen et nectar des insectes diurnes, et s’ouvrent au crépuscule. Elles sont presque toujours très parfumées… mais la nuit seulement. Et le parfum peut attirer un papillon de loin: de jusqu’à 11 km dans certains cas. 

Le défaut d’un parfum est toutefois qu’il est souvent diffusé par le vent. Ainsi, le pollinisateur arrive dans le bon secteur, mais peut avoir de la difficulté à localiser la fleur. C’est pour cette raison que les fleurs parfumées la nuit sont souvent blanches: c’est la couleur la plus visible à la noirceur. Ainsi, à l’aide de la lune, elles brillent comme un lampion et disent à l’insecte qui a suivi la piste de leur parfum exactement où aller. 

Parmi les plantes aux parfums nocturnes que nous cultivons, il y a le nicotiana, la belle-de-nuit (Ipomaea alba) et le jasmin.

Le rouge attire les oiseaux

Colibri à gorge rubis (Archilochus colubris) femelle pollinisant une lobélie cardinale (Lobelia cardinalis). Photo: http://www.adirondackalmanack.com

Les oiseaux, contrairement aux insectes, voient bien le rouge et les plantes du Nouveau Monde aux fleurs rouges, notamment celles qui sont riches en nectar, utilisent souvent les colibris comme pollinisateurs exclusifs. Encore, il y a eu une coévolution: les fleurs se sont mises à produire plus de nectar complètement au fond de la fleur, à l’abri des insectes, puis le bec des colibris s’est allongé pour mieux chercher ce nectar.

En Afrique, en Asie et en Australie, d’autres oiseaux remplissent le même rôle et recherchent la même couleur. Parmi les plantes qui pourraient servir à attirer les colibris chez vous*, pensez aux chèvrefeuilles grimpants, aux monardes, aux ancolies et aux lobélies. 

*Seuls les lecteurs du Nouveau Monde peuvent penser attirer les colibris, car ces oiseaux existent seulement dans les Amériques.

Le «noir» au coeur de ce coquelicot (Papaver rhoeas) n’est pas vraiment noir, mais ultraviolet, une couleur que les insectes trouvent irrésistible. Photo: http://www.naturescape.co.uk

Curieusement, il n’existe aucun oiseau pollinisateur en Europe et, par conséquent, aucune fleur rouge indigène, avec une exception. On y trouve bien le coquelicot (Papaver rhoeas), une fleur d’un rouge flamboyant… mais il attire les abeilles grâce aux marques ultraviolettes qu’il porte, marques qui nous paraissent noires. 

Des parfums pour tous les goûts

La plupart des insectes sont très attirés par les fleurs au parfum suave ou sucré… qui plaisent aussi aux humains. Les oiseaux pollinisateurs, dont les colibris, ne s’intéressent nullement aux odeurs et les fleurs spécifiques aux colibris, comme la lobélie cardinale, sont donc inodores.

D’autres insectes, par contre, ont des préférences olfactives radicalement différentes. Les mouches à charogne, par exemple, sont attirées par les odeurs de putréfaction et certaines fleurs dégagent alors des odeurs nauséabondes dans un effort pour les attirer. C’est le cas du stapélia géant (Stapelia gigantea), une plante d’intérieur succulente rappelant vaguement un cactus rampant et dont la fleur sent non seulement la viande avariée, mais dont les couleur et la texture rappellent une carcasse d’animal mort. Quand votre stapélia fleurit, mieux vaut le sortir à l’extérieur! 

Rafflésie (Rafflesia  kemumu). Photo: Susatya et al / Ministry of Environment and Forestry Republic of Indonesia

Parmi les autres fleurs aux odeurs nauséabondes qui attirent les mouches à charogne, il y a les amorphophallus, dont le célèbre arum titan (Amorphophallus titanum), la plus grosse inflorescence au monde, et les rafflésies (Rafflesia), plantes parasitiques asiatiques qui ont les plus grosses fleurs individuelles au monde.

Les mammifères pollinisateurs

Chauve-souris pollinisant une fleur de cactus. Photo: PollinatorPartners

À moins que vous ne viviez dans les tropiques, il y a peu de chances que vous voyiez des chauves-souris pollinisatrices, mais elles existent bel et bien et pollinisent plus de 500 espèces végétales. Les chauves-souris préfèrent les grosses fleurs blanches ou pâles en forme de coupe à l’odeur mielleuse et qui produisent un nectar abondant. Elles visitent la nuit, bien sûr. Elles profitent de leur visite pour manger aussi les insectes présents dans la fleur.

Il existe d’autres mammifères qui pollinisent les fleurs, notamment en Australie où beaucoup de fleurs ont adopté une inflorescence très nectarifère en forme de goupil qui facilite la pollinisation par de petits marsupiaux nocturnes. 


Maintenant que vous savez que les fleurs sont aussi utiles qu’agréables pour les insectes et les oiseaux, tâchez d’en planter davantage dans vos jardins. Ce n’est pas avec de l’asphalte et du gazon qu’on attire de jolis papillons et colibris!

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